LA RUE VIEILLE-DC-TEMPLE VERS
AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX 21
jettent sur le pave gras des reflets rougeâtres et tremblotants... Nos groupes se rejoignent: notre passage a provoqué quelque émotion : des individus suspects plongent dans des ruelles noires, des filles en cheveux entrent en coup de vent chez d'hospitaliers marchands de vin, des coups de sifflet stridents retentissent; mais les précautions ont été bien prises, — personne n'a pu filer...
Le commissaire de police du quartier, M. Lespine, jette sa cigarette, assujettit son lorgnon, ouvre d'un seul coup la porte vitrée et entre le premier... Derrière lui les agents se précipitent. Soixante-dix consommateurs sont ici, tassés en une salle étroite et longue coupée d'une cloison basse. Tous se lèvent, comme mus par un ressort. Le « patron », un gros homme rouge à cheveux noirs crépus, demeure le bras en l'air, tenant encore en sa large main la bouteille de « Pernod » qu'il était en train de débiter.. .
— Que personne ne bouge et fouillez tout le monde! commande M. Lespine.
Un silence angoissé, puis soudain des cris : un buveur très pâle a brusquement frappé au visage l'agent qui s'avançait vers lui; d'un revers de main l'agent l'a plié sur la table d'où roulent les bouteilles... Les voisins intercèdent... « Il faut l'excuser... il est fou, il est « loufoque » !... il est « marteau » ?... A gauche, à droite, on baragouine des phrases incompréhensibles; les quatre cinquièmes des buveurs parlant uniquement un argot fait de mots hébraïques, polonais, russes, allemands...
~* Silence! ordonne le commissaire; lâchez cet homme et passez-moi les papiers...
En un tour de main, avec quatre tables, trois bancs crasseux et six chaises, un espace libre est ménagé. Ici vont défiler les clients cosmopolites du gros mastroquet qui regarde, silencieux, ses bras musculeux croisés sur le comptoir d'étain ; derrière lui, le garçon fume sa cigarette... Ils n'en sont plus à leur première descente de police ! La pièce étroite est pleine de fumée et d'odeurs de basse vinasse, de biller, d'absinthe. Aux murs, quelques sirupeuses chromolithographies... trois appels en trois langues de la Confédération générale du travail, avec, à l'angle de gauche, le cachet rond symbolique... « les deux mains serrées »...
Tour à tour, devant le commissaire et ses agents polyglottes, défilent une soixantaine de types extraordinaires. Beaucoup sont connus ; on nous chuchote leurs états de service : « Voleur professionnel... Perceur de murailles... Terroriste russe... Receleur... Vendeur de chair humaine... » Tous ont en main leur « Ville de Paris » ; ainsi s'appelle, en cette basse pègre, le permis de séjour — délivré aux étrangers par la Préfecture de police — dont l'en-tête porle ces mots : « Ville de Paris ».
Quels échantillons curieux de toutes les races humaines! Voici des faces camuses de Kalmouks frisés au nez en bulbe, dés têtes boucanées, anguleuses, comme taillées à coups de serpe, dAnglo-Saxons ; des têtes rusées et sournoises de Levantins; des boules
LA TOUKELLE BARDETTE RUE VIEILI.E-DL-TEMPf.E, VERS 1SC5.
Pbotog. Marville
épaisses envahies de barbe de Russes criméens; des têtes moutonnières de juifs polonais... mais combien les yeux se ressemblent ! Oh ! ces yeux bougeurs, ces yeux aigus, ces yeux fiévreux de bêtes traquées, ces yeux volontairement éteints, ces yeux qui voudraient dissimuler leur angoisse, leur crainte, ces yeux de haine et de révolte !
Tranquillement, sans hâte, M. Lespine pose des questions, auxquelles répondent avec hésitation des gens qui voudraient se dérober à un interrogatoire précis ; il compulse des papiers crasseux, ruinés par l'usage, coupés aux pliures; il parcourt des cartes postales, des lettres timbrées d'Odessa, de Tobolsk, de Riga, de Nijni-Novgorod, de Londres, de Ceylan, adressées tantôt chez le marchand de vin de la rue des Écoufîes, tantôt en ces vagues hôtels à « cinq sous la nuit », dont abondent les ruelles voisines; voire « à la prison de la Santé »... et c'est le seul « certificat » que peut produire l'interrogé... Voici des photographies jaunies, des programmes de courses zébrés de notes, une affiche bleue du Théâtre israélite, 10, rue de Lancry, imprimée en caractères hébraïques écussonnée de sept portraits d'artistes ; voici des « carnets de forains », et un paquet de bonbons fondants !
Chaque fois que s'entr'ouvre la porte, pour une mise en liberté ou une conduite au poste (là, l'identité des vagabonds sera examinée de plus près, beaucoup étant sous « mandat d'amener »), les rumeurs de la foule,
difficilement contenue aux abords du cabaret, nous arrivent en même temps que des bouffées d'air frais.
L'interrogatoire se poursuit, l'homme lève les deux bras, on le fouille rapidement, en dix mots les inspecteurs résument leurs trouvailles : « Griskow... d'Odessa... trois francs... bouts de bougies... allumettes... tabac... un rasoir... une serviclle sale (l'en-cas ordinaire de l'habitué des dessous de ponts, des « clochards », des « refileurs de comète », des échoués des refuges »). — Schwartzberg... de Riga... sans domicile... ouvrier fourreur... deux francs... un rasoir... ne parle pas français... » — « Dickson... un sou... une brosse... un rasoir... bouts de bougies... ni domicile ni papiers... arrivé hier de Londres... boxeur de profession. » L'interrogatoire continue, et entre temps les agents déposent devant le commissaire des pinces-monseigneur, des couteaux, des « os Je mouton », des coups-de-poing américains, des trousses de fausses clefs dont les clients se sont débarrassés en toute hâte sous les bancs, sous les tables, un peu partout...
Nous sortons : d'abord pour respirer, l'atmosphère
est devenue étouffante et l'odeur terrible en cette
petite salle surchauffée où tant de gens halètent et
fument, ensuite pour voir, car le spectacle en vaut la
^peine.
Une double ligne de gardiens de la paix et d'agents cyclistes a formé un barrage, dégageant la porte du marchand de vin où se poursuit l'interrogatoire. Derrière le
AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX
barrage, des centaines de curieux se pressent... du monde dans la rue, du monde aux fenêtres des maisons et des « garnis » voisins. On dévisage ceux qui sont emmenés au poste; on acclame ceux qui sortent libres, renfonçant, avec un « Ouf ! »
de satisfaction, leurs papiers, leurs certificats, leurs « Ville de Paris » en la poche intérieure du veston... On crie des noms... on baragouine un indéchiffrable charabia... et des lointains noirs montent des appels, des coups de sifflet, des cris de colère, des invectives, des menaces...
Franchissant le cercle houleux et gouailleur des badauds encadrant le cabaret où se poursuit la perquisition, nous quittons la rue des Écouffes, et nous voici déambulant dans ce vieux quartier du Marais, dont les
Martial, aq%.