RUE PAVÉE AU MARATS
silhouettes sombres semblent quelque décor oublié des tragédies du passé.
Ces maisons étroites, tout en hauteur, ventrues, disloquées, d'aspect minable avec leur lanterne blafarde « K-i on loge à la nuit», rappellent étrangement les ruelles « brinqucballanles » du moyen âge si merveilleusement évoquées par Gustave Doré dans les Contes drolatiques de Balzac, et l'on passerait des heures à se promener en cet antique quartier, si peu connu des Parisiens, si amusant pourtant à étudier.
Il se fait tard. Depuis longtemps déjà, le clocher trapu de l'église des Blancs-Manleaux a égrené les douze coups de minuit dans la nuit fro'de. L'obscurité enveloppe les lèpres, les lézardes, les sanies des masures, Ton en perçoit seulement les silhouettes étranges et les toits comiques et biscontournés se profilant sur le ciel pâle où courent des nuages bas, et nous ne nous lassons pas de parcourir — en respirant à pleins poumons — ces ruelles sinueuses, la rue Vieilledu-Temple, la rue Pavée, la rue du Marché-des-Blancs- Manteaux, la rue Cloche-Perce, la rue du Bourg-Tibourg, aux vieux noms rabelaisiens, aux maisons baroques délabrées, coiffées de travers d'un antique pignon hors d'aplomb.
De loin en loin des couples sortent des rares cabarets encore entrouverts... ils explorent la rue d'un œil méfiant et gagnent le large.
Ces ombres inquiétantes sont celles des malandrins
AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX
habitués de repaires semblables à cc;ui de la rue des Écouiïes, où nous avons perquisitionné ce soir.
Ils sont d'ordinaire les maîtres nocturnes de ces pavés gras, de ces angles d'ombres noires assez trafiques à côtoyer... mais celte nuit-ci leur paraît justement menaçante... Trop de « curieux » pour des gaillaids qui n'aiment pas — simple discrétion professionnelle — à raconter leurs petites histoires... Aussi s'en vont-ils d'un pied leste, leurs « associées » sous le bras, flânocher du côté des Halles.
On attendra patiemment le lever de l'Aurore aux doigts de rose, « en rade » dans quelque établissement vraiment hospitalier : la Belle de nuit, le Caveau, le Chien qui fume, l'Ange Gabriel ou le Grand Comptoir... C'est là qu'il fait bon allumer des « brûlots », manger des amandes, rire, boire et préparer .. l'avenir, aux accents nasillards du phonographe, ou bercés par les mélopées plaintives de l'accordéon et de l'harmonica.