‹ Les pierres de ParisChapitre 41 sur 61 · L*« EN-TÊTE » DES FACTURES DE LA MAISON SUSSE, VERS · texte numérisé non relu

L*« EN-TÊTE » DES FACTURES DE LA MAISON SUSSE, VERS

représentant quelques a charges » de Dantan jeune.

les rébus, admirer les statuettes, cela prenait du temps; et les badauds s'attroupaient à ce point que certains jours la police dut organiser un service d'ordre.

C'est passage des Panoramas que fut tentée, en janvier 1817, la première expérience officielle d'éclairage par le gaz! Qui le croirait aujourd'hui? la tentative

échoua; la population parisienne, toujours routinière, admira mais hésita longtemps... On tremblait devant les dangers de ce mode d'éclairage, on l'accusait de « vicier l'air », de faire mourir les arbres, de noircir les peintures des cafés, d'asphyxier les gens... d'attirer le choléra! En 1830 seulement le procès du « gaz hydrogène » fut gagné devant l'opinion publique, l'illumination de la rue de la Paix, le Ier janvier 1830, ayant été aux nues! L'inventeur de l'éclairage par le gaz, Philippe Lebon, ingénieur des ponts et chaussées, — un bienfaiteur de l'humanité, — ne put ni profiter ni jouir de sa. merveilleuse découverte... Le 2 décembre 1804, le jour même du couronnement de l'empereur Napoléon, Philippe Lebon tombait, dans les Champs-Elysées, assassiné par des meurtriers mystérieux dont il fut impossible de retrouver la moindre trace... En 1811 seulement, l'Empereur accordait une pension de 1.200 francs à la veuve de ce grand Français. En 1814,1e fils mineur de Lebon était dépouillé du brevet de son père que l'on n'avait pas songé à renouveler (*) !

(1) Philippe Lebon était né le "29 mai 1767. Il avait trente ans et professait à Paris le cours de mécanique à l'école des Ponts et Chaussées lorsqu'il imagina d'étudier la nature des gaz produits par la combustion du bois. Du premier coupT avec une sagacité réfléchie extraordinaire, il trouva le principe sur lequel la fabrication du gaz hydrogène carboné est fondée...

Il perfectionna ses moyens d'action et le 6 vendémiaire an VIII (28 septembre 1799), il prit un brevet d'invention...

Lebon était établi rue Saint-Dominique-Saint-Germain dans l'ancien hôtel Seignclay et y avait fait construire des appareils qu'il

Le second Empire vit la gloire du passage des Panoramas. Non seulement les boutiques y étaient restées fastueuses et achalandées, mais le théâtre des Variétés triomphait avec le merveilleux répertoire de J. Offenbach. C'était l'époque inoubliable où les pianos de la Maison dorée, du café Riche, de Tortoni, de Brébant s'ouvraient tout seuls pour jouer les valses de la Grande- Duchesse, la Lettre de la Périchole, les couplets de Barbe-Bleue. Or ces charmantes pièces étaient chantées parles plus jolies femmes de Paris... et la sortie des artistes du théâtre s'ouvrait sur l'une des galeries du passage. Voilà qui explique, mieux que tout, la présence des plus élégants « cercleux » de l'époque. Plus méthodiquement, plus inlassablement que le brave gardien préposé à sa surveillance, les adorateurs de tant de délicieuses artistes « faisaient » le passage... et la race de ces péripatéticiens, loin de s'éteindre, n'a cessé de croître et de multiplier, car aux pièces d'Offenbach, de Meilhac, d'Halévy, ont succédé les pièces — non

nommait thermolampes, car il cherchait à utiliser à la fois la production de la chaleur et celle de la lumière...

Tout Paris cria au miracle...

On a prétendu (au sujet de son assassinat le soir du 2 décembre 1804) que quelques hommes de la bande de Cadoudal, restés à Paris, l'avaient pris pour l'empereur et l'avaient mis à mort...

Au mois de janvier 1817, le passage des Panoramas fut éclairé ; une société se forma qui liquida forcément en 1819 après avoir exécuté l'éclairage d'une petite partie du Luxembourg et du pourtour de l'Odéon. — Paris, ses organes, ses fonctions, par Maxime Du Camp, t. V, p. 290.

moins exquises, non moins parisiennes, non moins élégantes des Donnay, des Lavedan, des Captis, des de Fiers etde Caillavet, des de Groisset... De plus, chaque année, le bon directeur Samuel — dont le légendaire chapeau de paille abrite un crâne plus en ébullition que le cratère de l'Etna — mobilise pour sa « Revue » des bataillons de belles personnes dont les allées et venues révolutionnent les Panoramas.

Heureux passage! Quelques-uns des plus artistes négociants parisiens y ont installé leur industrie. C'est d'ici que Dewambez et Stem fournissent la terre entière de cartes de visite impeccables, d'élégant papier à lettres, d'étonnants menus ouvragés comme des feuilles de missel! L'éventailliste Duvelleroy est plus que jamais à la mode, l'antique magasin du chocolatier Marquis ne désemplit pas, et les vitrines du libraire Rahir offrent aux bibliophiles un admirable choix de livres rares, de précieuses illustrations... Il n'est pas jusqu'au bruit des carambolages exécutés — avec quelle maestria! — par les « professeurs » de 1' « Académie Cure » qui n'ajoutent leur note évocatrice aux mille souvenirs rassemblés en ce pittoresque passage.

Gomment s'étonner après tout cela que « les Panoramas » aient gardé la vogue?... On y trouve de jolis bibelots, on y lorgne de jolies femmes... je comprends fort bien qu'il se rencontre des esprits superficiels pour préférer cela aux mathématiques !

Voisine des tapis-francs nichés à l'ombre de Saint- Séverin,la rue de la Harpe est aujourd'hui sans éclat. Par-ci par-là, quelques beaux porches sculptés, quelques somptueux encadrements de fenêtre, une dizaine de splendides mascarons de pierre (aux numéros 35 et 45), des balcons de fer forgé échappés à la rafle des antiquaires témoignent de la splendeur d'un passé aboli. Mais de minables boutiques, de vagues crémeries, une rôtisserie, des hôtels — sinon borgnes du moins ophtalmiques — un « débit colonial » (« service fait par de belles Sénégalaises ») précisent l'actuelle modestie de cette pauvre rue, compromise entre le boulevard Saint-Michel et le boulevard Saint-Germain...

La rue de la Harpe est une victime de Phaussmanisation de Paris. En 1855, lors des grands travaux d'édilité édictés par le baron Haussmann, la percée des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel fit disparaître les trois quarts des immeubles qui depuis des siècles en

faisaient la gloire ! Jadis elle commençait rue de la Huchette; mais, au lieu de finir vis-à-vis du square de Cluny, la rue de la Harpe s'étendait jusqu'à la vieille place Saint-Michel, à l'endroit où la rue Monsieur-le- Prince rejoint le boulevard, ce boulevard qui occupe l'ancien parcours de la rue abattue. Ce que nous en connaissons aujourd'hui n'est donc qu'un tronçon infime de ce qu'elle fut autrefois (1).

Le cartulaire de la Sorbonne nous apprend qu'en 1272 des écoles s'élevaient déjà en cette rue qui tirait son nom d'une enseigne : Le roi David jouant de la harpe. Avec le temps ces écoles étaient devenues des collèges ; en 1789, la rue de la Harpe n'abritait pas moins de sept collèges : le collège de Dainville (entre la rue des Cordeliers et la rue Pierre-Sarrazin), l'ancien collège de Justice et le collège d'Harcourt (sur l'emplacement du lycée Saint-Louis), les collèges de Bayeux, de Narbonne et de Séez (sur le passage même du boulevard, devant le lycée Saint-Louis) ; enfin, le collège de

(1) On divisait anciennement la rue de la Harpe en deux parties : la rue de la Harpe depuis la rue Saint-Séverin jusqu'à celle des Cordeliers ; et depuis cet endroit jusqu'à la porte Saint-Michel, on la nommait tantôt rue Saint-Côme, tantôt rue aux Hoirs d'Harecourt. Sur la porte Saint-Michel, à sa gauche en sortant de la ville, était construit le Parloir aux Bourgeois, lieu d'assemblée des officiers municipaux. Elle s'appelait alors porte d'Enfer. Ce futàl'occa sion de la naissance d'une fille d'Isabelle de Bavière, le 11 janvier 1394, que Charles VI avait nommée Michelle, que la porte d'Enfer, embellie et réparée, s'appela la porte Saint-Michel, — Jaillot. Recherches sur Paris, t. V, p. 81.

Vsuzelle, del. tombeau du cardinal de ricuelieu. Lavalé, sculp.

Cluny, dont le grand peintre Louis David avait fait son atelier et où, le 4 janvier 1808, l'empereur Napoléon vint en grande pompe visiter ce chef-d'œuvre, « le tableau du Sacre » (place de la Sorbonne, en face le café d'Harcourt, dont l'illustre nom évoque seul tout ce passé).

Une belle église dédiée à saint Corne se dressait à l'angle de l'actuelle rue Racine ; enfin, au numéro 49 de la rue de la Harpe, au bout d'une courte allée, se profilaient les ruines grandioses des Thermes (*).

Dès le xve siècle, la grande salle du palais de l'empereur Julien avait été utilisée ; les comédiens de province y donnaient des représentations ; plus tard, en 1691, les « charrettes publiques » conduisant à Laval y étaient remisées à l'enseigne de la « Croix de fer » ; au milieu du xvme siècle, la même enseigne abritait une « location de carrosses »... A côté, un établissement de bains avait été aménagé dans les anciens thermes et les bourgeois de 1789 élevaient des giroflées et des roses trémières dans les éboulis du vieux palais romain...

Lorsque éclata la Révolution, la rue de la Harpe « battait s-vi plein ». Le Wattin de 1789 — qui était l'almanach Hachette de l'époque — nous apprend qu'en surplus de ses sept collèges, elle pouvait s'enorgueillir de posséder « 190 portes, 3 notaires, le bureau de la Gazette des Tribunaux (au numéro 20), le cours de physiologie

(1) En 1544, on découvrit du côté de la porte Saint-Jacoues des vestiges d'un aqueduc qui conduisait l'eau d'Arcueil dans ce palais. - - Jaillot. Recherches sur Paris, t. V, p. 79.

du chirurgien Desault(au numéro 151), enfin le cours de chimie du sieur Brongniard, apothicaire du Roi (au numéro 182) ».

Le gouvernement révolutionnaire ayant fermé la Sorbonne en 1791, les sorboniens, expulsés de leurs domiciles, s'étaient instinctivement groupés autour de leur ancien sanctuaire, et la rue de la Harpe en recueillit un certain nombre...

D'autres locataires vinrent s'y fixer : pressés de quitter leur « meublé » de la rue Guénégaud, Mme Roland et son «vertueux » époux prirent à bail (le 10 mars 1792), « à partir de Pâques et au prix de 450 livres », « un modeste logement, donnant sur la cour, au numéro 51, vis-à-vis l'église Saint-Côme » (par conséquent sur l'emplacement du boulevard Saint-Michel, dans le prolongement de l'actuelle rue Racine).

Treize jours plus tard, Roland nommé ministre de l'intérieur, va s'inslaller dans le luxueux hôtel de Calonne, rue des Petits-Champs; mais Mmo Roland, prudente et bien avisée, n'en écrit pas moins à Bancal : «... Le petit appartement de la rue de la Harpe continue de s'arranger; c'est une retraite qu'on doit toujours avoir sous les yeux, comme certains philosophes y tiennent leur cercueil... »

Les événements lui donnent cruellement raison : le 17 juin de la même année, le ministère est disloqué et les Roland emménagent rue de la Harpe. Ils y restent jusqu'au 11 août 1792, époque où les ministres girondins

sont rappelés aux affaires... mais ils en sont chassés de nouveau, le 23 janvier 1793, et c'est rue de la Harpe qu'on vient — à grand fracas — arrêter Manon Roland pour la conduire à l'Abbaye, antichambre de l'échafaud !...

En 1794, pendant l'incarcération de Fouquier- Tinville, c'est encore rue de la Harpe que vinrent gîter sa femme et ses enfants, dans un misérable appartement « étroit et lugubre » ; là parvenaient à la malheureuse les lettres de son mari : « ...Je ne connais personne qui veuille se charger de ma défense... Je ne trouverais dans aucun patjs un pouce de terre pour reposer ma tête... Je voudrais une bouteille d'eau-de-vie, car on ne se soutient quen en prenant un peu... » . .Et la veille de l'exécution (le 4 mai 1795), la dernière lettre se termine ainsi : « ...Adieu mille fois et au peu d'amis qui nous sont restés... adieu! adieu! ton fidèle mari jusqu'au dernier soupir... » (4)

Avant d'abriter la veuve du sinistre Fouquier, la rue de la Harpe avait déjà recueilli une épave d'un autre ordre, mais bien tragique aussi...

Angoissante dut être la surprise du sieur Nicolas Armez lorsque le citoyen Cheval, épicier rue de la Harpe, l'engagea mystérieusement — après lui avoir vraisem-

(1) Lettres manuscrites de Fouquier-Tinville conservées à la Bibliothèque de la ville de Paris»

blablement vendu quatre paquets de « chandelles-des-six » ou trois onces de poivre ou de cannelle — à passer dans son arrière-boutique où « il avait quelque chose à lui montrer » ! C'était en 1793, la Terreur régnait sur Paris apeuré ; Nicolas Armez était prêtre, de plus prêtre non assermenté, déplorable état en ces temps menaçants ; et le citoyen Cheval passait— non sans raison — pour l'un des plus ardents patriotes de la section des Thermes.

...Dans son arrière-boutique, soigneusement cadenassée, le citoyen Cheval entr'ouvrant prudemment un tiroir de commode, en sortit une moitié de tête humaine enveloppée d'un morceau de « toile forte maculée de taches brunes ». Il déroula ce fragment de linceul, et Armez, ahuri, aperçut un masque ratatiné de momie, sectionné du haut du crâne à l'attache des maxillaires, recouvert d'une peau grisâtre et grumeleuse. Un rictus retroussait la commissure droite des lèvres, mettant à nu de fort belles dents ; les paupières ridées, garnies de leurs cils, voilaient une orbite immense et profondément creusée. Le nez écrasé déviait vers la droite ; les poils drus d'une moustache encore rousse se redressaient au-dessus des lèvres minces ; une barbiche coupée carrément allongeait le menton déjà long; quelques cheveux gris garnissaient le sommet d'un iront ample et magnifique, fortement renflé aux temporaux.

L'abbé Nicolas Armez n'eut pas une minute d'hésitation... c'était indubitablement la tête du très haut et très puissant seigneur Armand-Jean du Plessis, duc de

Richelieu, cardinal-ministre, prince de la Sainte-Église et protecteur des lettres, qui surgissait — en quel état!

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