ARISTIDE BRUANT
rouquines de la Butte, terreurs de Clignancourt, voyous de La Villette, trimardeurs de Saint-Ouen, « joyeux des bat' d'Af »... Mais ce professeur d'argot, ce chantre des purotins, des pégriots, des miséreux, des escarpes et des « demoiselles » de Saint-Lazare a des tendresses de maman pour les petiots, les pauvres gosses qui ne mangent pas à leur faim, les infirmes, les souffre-douleur... et aussi pour les chiens errants, ces maigres toutous qu'on voit quêter un os problématique :
...De braves gens, de bonnes bêtes Qu'une caresse rend joyeux, Et dont les grands yeux bien honnêtes Vous regardent droit dans les yeux !
L'excellent peintre Steinlein, — un autre très grand artiste, — et Toulouze-Lautrec ont popularisé par leurs tableaux, leurs dessins, leurs affiches, la pittoresque silhouette de ce diable d'homme que Courteline dépeint ainsi : ... « un chien, deux chiens, trois chiens, des bottes, un pantalon de velours à côtes que complète un gilet à revers et une veste de chasse à boutons de métal I un cache-nez rouge au mois de mai, une chemise rouge en tout temps!... »
Cocardier enragé, Bruant a placé, devant lui, sur son bureau, bien en vue, deux photographies de son fils Tune en Saint-Cyrien, l'autre en lieutenant... Au mur, à la place d'honneur, le brevet de la médaille de Sainte- Hélène du grand-père... un vieux des grandes guerres... et c'est en cette compagnie que notre chansonnier popu.
laire écrit ces « marches entraînantes » qui aident si bien
nos allègres petits pioupious à « bouffer les kilomètres... »
François Coppée, qui s'y connaissait — et qui s'était
fait le parrain de Bruant à la Société des gens de lettres,
— a écrit : « C'est un grand artiste... descendant en ligne directe et légitime de notre Villon », et ce m'était une joie d'arpenter en sa compagnie le vieux, le très vieux Montmartre qu'il habita si longtemps.
Les bons snobs n'ayant connu que le Bruant volontairement hirsute qui les recevait avec la plus parfaite grossièreté lorsqu'ils « osaient » franchir le seuil de son cabaret du Mirliton — boulevard Rochechouart — ont de lui une idée forcément incomplète... Ils venaient là-bas
pour se faire eng et ils l'étaient copieusement — j'ose
le dire. Ils en avaient pour leur argent. Qui ne se rappelle ces deux salles enfumées, pleines à craquer d'un public extraordinaire, où les « rupins de la Haute » se tassaient contre les modèles, les « chahuteuses » de l'Élysée-Montmartre, les peintres des ateliers voisins, les « belles madames » affolées et ravies, les académiciens en rupture de Coupole, les grands-ducs en balade et les bohèmes impénitents. On empilait du monde jusque sur le piano,
— à côté de l'ange doré — les clients aidant au service, passaient aux buveurs éloignés les « galopins » destinés à étancher leur soif. « Ici on ne boit que de la bière, rugissait Bruant, et de la mauvaise... Encore un « galopin »
ce sale type là-bas... Maintenant mes enfants... au refrain!... » Et de sa belle voix de cuivre il entonnait:
il:
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A Saini-Ouen ou les P'tits Joyeux... ou A la Villette... Mais, dès que sonnaient deux heures du matin,