LE PALAIS GOTHIQUE
Le lecteur doit se souvenir que l'important changement survenu dans le gouvernement vénitien, changement qui consolida le pouvoir entre les mains de l'aristocratie, eut lieu vers 1297, sous le doge Pietro Gradenigo, ainsi jugé par Sansovino : a Un homme vif et prudent, doué d'une grande décision et d'une grande éloquence. Il posa, si on ose parler ainsi, les fondations éternelles de sa République par les règles admirables qu'il introduisit dans le gouvernement ».
Nous avons aujourd'hui le droit de douter qu'elles fussent admirables, mais on ne peut contester ni leur importance ni l'énergique volonté et l'intelligence du doge. Venise était alors au zénith de sa puissance, e± l'héroïsme de son peuple déployait son essor dans toutes les parties du monde. L'acquiescement donné par le peuple à l'établissement du pouvoir aristocratique prouve le respect qu'il ressentait pour les familles qui avaient été les principaux instruments de cette haute prospérité.
Le « Serrar del Consiglîo » limita le nombre des sénateurs qui acquirent, par là, une dignité plus forte que par le passé. Le changement de caractère de cette Assemblée fut naturellement suivi de certaines modifications dans l'aménagement et dans la décoration de la salle où elle siégeait.
, Nous lisons, dans Sansovino, que, en i3oi, sous le doge Gradenigo, fut commencée, sur le Rio del Palazzo, une autre salle terminée en iSog, et que, dans cette année ^ (e Grand Conseil y tint sa première séance. Le Palais gothique fut donc commencé pendant la première année du xiv^ siècle et, de même que la fondation du Palais
byzantin avait été contemporaine de la fondation de l'Etat, celle du Palais gothique coïncida avec Tavènement du pouvoir aristocratique. Considéré comme la représentation principale de l'école d'architecture vénitienne, le Palais Ducal est le Parthenon de Venise et Gradenigo, son Périclès.
Sansovino, avec une prudence très fréquente chez les historiens vénitiens lorsqu'ils faisaient allusion à des faits tenant au « Serrar del Consiglio » n'indique pas spécialement la cause qui nécessita cette nouvelle salie, mais la Chronique de Sivo est un peu plus explicite : « En i3oi, on décida de construire une grande salle pour la réunion du Grand Conseil, et on éleva la salle qui s'appelle maintenant la salle du Scrutin ». Maintenant veut dire l'époque où fut écrite la Chronique de Sivo ; depuis longtemps déjà la salle était détruite et son nom avait été donné à une salle située de l'autre côté du Palais.
Je prie le lecteur de bien se souvenir que cette date , de i3oi marque l'avènement de la grande époque architec- I turale oùsemontrentunis,danslestravauxduPalaisDucal, j ies premiers efforts énergiques du pouvoir aristocratique 1 et du style gothique. Ainsi commencés, ces travaux continueront, presque sans interruption, pendant toute la période de la prospérité vénitienne. Nous les verrons s'emparer du Palais Ziani et prendre sa place, pierre à pierre. Quant le Palais Ziani fut délruit, ils continuèrent à se développer, entourant le carré jusqu'à ce que, au XVI* siècle, ils rejoignissent leur point de départ du xiv* siècle. Ils poursuivirent leur œuvre au delà de cette jonction, détruisant ou recouvrant leur propre commencement, pareils au serpent de l'Éternité qui cache sa queue dans ses joues.
Nous ne pouvons donc pas voir l'endroit précis où se
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rejoignirent la force et le dard du reptile, c'est-à-dire la salle bâtie par le doge Gradenigo, mais n'oublions pas cette date.
La salle Gradenigo occupait un point de la façade du Rio, derrière la place actuelle du pont des Soupirs ; elle fut probablement située au premier étage. La grande façade du Palais Ziani étant, comme je l'ai dit, sur la Piazetta, cette salle en fut éloignée, isolée autant que possible ; le secret et la sécurité étaient les principales conditions à lui assurer.
Mais le Sénat nouvellement constitué eut encore besoin d'apporter d'autres modifications à l'ancien palais. Une phrase courte, mais très significative, de Sansovino s'ajoute à la mention de la salle récemment construite : « Il y eut, tout près d'elle^ la Chancellerie et la Gheba ou Gabhia qu'on appela plus tard la Petite Tour ».
Gabbia veut dire « cage » et il est établi que certaines chambres furent ajoutées à cette époque — au faîte du Palais et sur la façade du Rio — chambres du quatrième étage qui servirent de prisons et qui étaient encore employées à cet usage au commencement du xvii® siècle. Une tour séparée renfermant des séries de chambres, fut élevée tout exprès, dans le but de laver lé gouvernement de l'accusation constamment portée contre lui par des historiens ignorants ou partiaux, d'user d'une cruauté inutile envers les prisonniers. La légende des « Plombs » du Palais Ducal est complètement fausse; au lieu d'être de petites fournaises sous les toits, les chambres des prisonniers étaient confortables, ayant de bons toits de bois et soigneusement ventilées.
La nouvelle salle et les prisons étant construites, le Grand Conseil siégea pour la première fois en l'année iSoq, dans sa salle écartée donnant sur le Rio.
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Observez maintenant la marche significative des événements : le nouveau pouvoir était à peine établi qu'il fut, en i3to, troublé par la conspiration des Tiepolos. A la suite de cette conspiration, le Conseil des Dix fut créé, toujours sous le doge Gradenigo qui, ayant terminé son œuvre et laissant l'aristocratie vénitienne armée de ce pouvoir terrible, mourut en i3i2. — Quelques-uns prétendirent qu'il fut empoisonné. — Marino Giorgio, qui lui succéda ne régna qu'une année. Le gouvernement heureux de Jean Soranzo vint ensuite, sans apporter .aucune modification au Palais Ducal. Il eut pour successeur Francesco Dandolo. Les sculptures de son tombeau, qu'on voit encore dans le cloître de la Salute, peuvent être comparées à celles du Palais Ducal. Dans la chronique de Savino, on parle de lui en ces termes : « Le Doge fit aussi élever la grande porte d'entrée du Palais, audessus de laquelle est sa statue ; le gonfalon en main, il est agenouillé aux pieds du Lion de Saint-Marc ».
Les sénateurs, après avoir fait construire la Chambre du Conseil et les prisons, réclamèrent donc, pour que leurs Magnificences pussent y passer, une porte plus importante que celles du Palais Ziani. Elle est mentionnée deux fois dans les comptes du gouvernement qui, heureusement, ont été conservés.
« i335. i^^ juin. — Nous, Andréa Dandolo et Marc Loredano, procurateurs de Saint-Marc, avons payé à Martin, le tailleur de pierrç et à ses associés... (3 livres et quinze gros sous, d'après Cadorin), pour la pierre dans laquelle a été taillé le lion qui est sur la porte du Palais ».
« i344- 4 novembre. — Nous avons payé trente-cinq ducats d'or pour les feuilles d'or qui ont servi à dorer le lion qui est sur la porte de l'escalier du Palais ».
On n'est pas d'accord sur la position exacte de cette porte, mais cela est indifférent puisqu'elle a disparu depuis longtemps. Elle a été remplacée par la Porta délia Carta.
Avant que la porte ornée du lion fut terminée, on avait découvert la nécessité de nouvelles améliorations, le Sénat trouvant sa récente Chambre du Conseil d'une exiguïté gênante et, environ trente ans après son édification, il s'inquiéta de savoir où on pourrait bien en construire une autre plus grande et plus magnifique. Le gouvernement n'était pas confortablement installé ; on trouvait, sans doute, quelle médiocrité dans la taille insuffisante de la salle du Grand Conseil et dans sa situation à l'écart sur le Rio. Je trouve la première. mention de ce qui fut décidé à ce sujet, dans la chronique de Caroldo.
« i34o. — Le 28 décembre de l'année passée, Maître Marco Erizzo , Nicolo Soranzo et Tomaso Gradenigo furent choisis pour examiner où devrait être élevée la nouvelle salle où se réunirait le Grand Conseil... Le 3 juin i34i, le Grand Conseil élut deux procurateurs chargés de surveiller les travaux de cette salle, avec un salaire annuelle de 80 ducats ».
On trouve dans les archives, des notes constatant que ce fut le 27 décembre i34o que fut remis au Grand Conseil le rapport concernant cette importante question et que fut rendu le décret ordonnant la construction d'une nouvelle salle sur le Grand Canal. La salle qui existe aujourcVhui est celle qui fut commencée alors ; sa construction renferme tout ce qu'il y a déplus beau dans le Palais Ducal actuel : les riches arcades des étages inférieurs furent élevées pour soutenir cette salle du Grand Conseil.
En disant que cette même salle existe actuellement je ne prétends pas qu'elle n'ait subi aucune modification :
laS LES PIERRES DE VENISE
nous verrons, au contraire, qu'elle a été réparée maintes fois et que certaines parties de ses murailles ont dû être reconstruites, mais elle est encore debout à sa place et dans sa forme primitives et, par un coup d'œil jeté sur la position qu'occupent ses fenêtres, on comprendra que tout ce qu'on peut connaître du dessin de cette façade doit être glané dans les détails enregistrés sur la construction.
Cadorin nous en fournit plusieurs d'une grande importance sur les travaux de i342 et i344 ; puis un autre, en l'an i349, établissant qu'on allait reprendre la construction interrompue pendant la peste; et enfin, un dernier en 1862, qui mentionne la salle du Grand Conseil comme ayant été négligée et étant tombée « en grande désolation », mais on venait de décider qu'on allait l'achever sur-le-champ.
L'iiiterruption avait eu pour cause, en plus de la peste, la conspiration de Faliero et la mort violente du maître constructeur. L'œuvre fut reprise en 1862 et terminée en trois années, si rapidement que Guariante put peindre son « Paradis » sur les murs en i365, ce qui prouve que, à cette époque, le plafond était posé. Les aménagements et les décorations furent néanmoins lents à se compléter ; les peintures du plafond ne furent exécutées qu'en i4oo. Elles représentaient un ciel brillant d'étoiles, c'était — d'après Sansovino — les armoiries du doge Sténo. En ce temps-là, presque tous les plafonds et les voûtes de Venise étaient couverts d'étoiles qui ne provenaient d'aucun blason, mais Sténo réclama de par son noble titre de stellifer^ une part importante dans la décoration de la salle ; deux tablettes furent scellées dans le mur, de chaque côté de la grande fenêtre donnant sur la mer, avec cette inscription :
«C MILLE QUADRICENTE CURRERANT QUATUOR ANNI HOC OPUS ILLUSTRIS MICHAEL AUXIT »
Vl. XI.
SlCO.ND VXGLE GOXHIC^UJi DU pALAlS DuCAL.
1/lvKLssE DE INoÉ. (Paye liij.)
C'est réellement à ce Doge que nous devons le beau balcon de cette fenôtre, bien que certains des travaux qui la surmontent soient de date plus récente : il est même à supposer que les tablettes ont dû être enlevées et rescellées dans un mur nouveau. Le travail de ces décorations dura soixante années.
Le Grand Conseil siégea pour la première fois dans cette salle en i423 ; c'est Tannée où le Palais Ducal gothique fut entièrement terminé. La construction avait absorbé les énergiques efforts de toute la période que j'ai indiquée comme ayant été le summum de la vie de Venise.