CHAPITRE VIII LA VOIE DES TOMBEAUX
Parmi les documents qu'apporte, sur le caractère national, Tart si varié du xv® siècle, aucun n'est aussi intéressant, aussi sérieux que celui qui sort des tombeaux. A mesure que grandissait l'insolent orgueil de la vie, la crainte de la mort devenait plus servile, et la différence apportée dans la décoration des monuments funéraires par les hommes de jadis et ceux de cette époque témoigne d'une différence encore plus grande dans leur manière d'envisager la mort. Pour les uns, elle venait comme la consolatrice, l'amie, apportant le repos et l'espérance; pour les autres, elle apparaissait comme le dominateur humiliant, le spoliateur, le vengeur. Nous trouvons donc les anciennes tombes simples et gracieuses d'ornements, sévères et solennelles d'expression, reconnaissant la toute-puissance de la mort, acceptant franchement, joyeusement, la paix qu'elle apportait et marquant, par des symboles, l'espérance dans la Résurrection, toujours attestée par ces simples paroles du mort : ce Je m'étendrai en paix et je prendrai mon repos, car c'est sur Toi seul, Seigneur, que je m'appuie avec sécurité. »
Les tombes des siècles suivants témoignent du lugubre combat engendré par un misérable orgueil et une basse terreur ; les hommes dressent les Vertus autour de leur
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tombe qu'ils déguisent sous de délicates sculptures; ils polissent les périodes pompeuses de l'épitaphe et donnent à la statue une animation forcée; d'autres fois, ils font apparaître, derrière le rideau, soit un crâne renfrogné, soit un squelette, soit quelque autre image, plus terrible, de l'ennemi contre lequel ils élèvent, comme un défi, la pâleur du sépulcre brillant sur la pâleur des cendres.
Le changement de sentiment qui apparaît dans le dessin des tombes, du xi* au xviii® siècle, fut commun à toute l'Europe; mais, comme Venise est, sous d'autres aspects, le foyer du système de la Renaissance, c'est elle aussi qui nous montre ce changement de façon à nous enseigner son véritable caractère. Le soin sévère qu'elle prit, à ses débuts, d'écarter toute tendance à l'ostentation personnelle et à l'ambition, rend les tombes de ses anciens chefs aussi remarquables par leur modestie et leur simplicité que par le sentiment religieux qui les sépare des monuments fastueux élevés, à cette même époque, aux rois et aux nobles dans toute l'Europe. En revanche, dans les derniers temps, lorsque la piété des Vénitiens diminuant, leur orgueil dépassa toute limite, ils élevèrent à des hommes qui n'avaient fait que diminuer et appauvrir J'Etat, des tombes aussi supérieures en magnificence à celles de leurs nobles contemporains que les monuments des grands Doges leur avaient été supérieurs en modestie.
Quand, en plus décela, nous constatons que Tart delà sculpture était en décadence à Venise, au xii^ siècle, au point de vue de l'expression, et qu'au xviii® siècle, elle se mit à la tète de l'Italie pour les œuvres sensuelles, nous comprenons que c'est surtout ici que peut être suivi l'enchaînement de ces changements de sentiments si puissants que rien n'en peut diminuer l'impression, clairement traduite par le grand nombre de types intermédiaires qui ont heureusement survécu.
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Monument du Doer; Marco (^okxauo.
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Je me contenterai de signaler ici les traits généraux de cette architecture sépulcrale qui se rattachent à notre étude actuelle et d'indiquer au voyageur dans quel ordre — si la chose lui est possible — il devra visiter les tombes de Venise afin d'en bien dégager le sens.
Je ne connaispas suffisamment les modes d'inhumation et de monuments commémoratifs dans les premiers temps du christianisme pour les résumer ici, mais il me semble que le type parfait du tombeau chrétien ne se développa guère avant le xiii" siècle, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant la civilisation de chaque pays. Ce type parfait consiste en un sarcophage de pierre portant une figure couchée et surmontée d'un dais. Avant que ce type fût complètement formé et dans les tombes d'une moindre importance, on élevait un simple sarcophage recouvert d'une pierre grossière, ayant parfois un toit à bas pignon dérivé des formes égyptiennes et portant, sur le côté ou sur son couvercle, une croix sculptée; quelquefois le nom du défunt et la date de l'érection du tombeau. De riches figures sculptées s'introduisirent peu à peu et, dans la période parfaite, le sarcophage, s'il ne porte pas de figure couchée a généralement, sur ses côtés, de belles sculptures représentant un ange amenant le mort (vêtu comme de son vivant) au Christ ou à la Vierge, avec des figures latérales, quelquefois de saints, quelquefois — comme dans les tombeaux des ducs de Bourgogne, à Dijon — de pleureurs. A Venise, c'était presque toujours l'Annonciation : l'ange était placé à un angle du sarcophage et la Vierge à un autre angle. Le dais, dans sa simple forme carrée ou semblable à un arceau placé au-dessus d'une retraite, fut ajouté au sarcophage longtemps avant que la figure couchée y fût placée. Lorsque le sculpteur eut acquis assez
d'habileté pour donner de l'expression à la statue, le dais devint symétrique et riche ; dans les monuments les plus travaillés, il fut surmonté d'une statue, généralement petite, représentant le défunt dans la vigueur et l'orgueil de sa vie, alors que la statue couchée le montrait tel qu'il fut dans la mort. La perfection du type gothique était atteinte.
11 y a de nombreux exemples accomplis, à Venise et à Vérone, de tombeaux n'étant qu'un sarcophage. Les plus intéressants, à Venise sont ceux que l'on trouve dans les renfoncements de l'église Saints-Jean-et-Paul : la plupart ne sont décorés que de deux croix entourées en cercle, par la légende portant le nom du mort ; un « Orate pro anima » est placé au centre, dans un autre cercle. En cela, l'Italie montre la supériorité de ses tombes sur celles de l'Angleterre, trop souvent enrichies de quatrefeuilles, de petites colonnes, d'arceaux : ces décorations architecturales banales, sans signification religieuse, leur enlèvent leur sévère solennité, tandis que les sarcophages italiens sont massifs, polis et mélancoliques et portent Temblème de la croix gravé sur leur granit.
Parmi les tombes de Saints-Jean-et-Paul, il en est une qui démontre la simplicité des anciens temps, A gauche de l'entrée est un sarcophage massif ayant des cornes basses comme celles d'un autel : placé dans l'enfoncement du mur extérieur, il est usé, effrité, envahi par les plantes grasses et les herbes parasites. Et pourtant, ce tombeau renferme les restes de deux Doges : Jacopo et Lorenzo Tiepolo, et l'un des deux fit don du terrain presque entier où fut érigée l'église dont la façade ne protège pas sa tombe de la destruction. Ce sarcophage porte, au centre, une inscription mentionnant les actes des Doges (ses caractères indiquent qu'elle est de beau-
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coup postérieure à l'érection de la tombe) . La légende originelle se lit encore à la base, en caractères différents : « Le seigneur Jacopo mort en i23i, — le seigneur Lorenzo, mort en 1288 ».
Aux deux angles du sarcorphage sont deux anges portant des couronnes et, sur son couvercle, deux oiseaux ayant des croix pour crêtes. J'ouvre une parenthèse pour expliquer ces symboles.
Les fondations de cette église Saint-Jean et Paul furent dirigées par les dominicains, vers 1234, sous le patronage du Sénat et du doge Jacopo Tiepolo. Cette protection leur fut accordée par suite d'une vision miraculeuse survenue au Doge ; en voici la tradition populaire :
« En Tannée 1226, le doge Tiepolo eut un rêve dans lequel il vit le petit oratoire des dominicains, et tout le terrain d'alentour (celui qu'occupe l'église) couverts de roses couleur vermillon, et l'air était rempli de leur parfum. Et, au milieu des roses, voltigeaient une foule de blanches colombes portant des croix d'or sur leur tête. Et tandis que le Doge regardait et s'étonnait, il vit deux anges qui descendaient du ciel avec des encensoirs d'or, et qui, traversant l'oratoire pour aller au milieu des fleurs, remplirent cette place delà fumée de leurs encensoirs. Et soudain, le Doge entendit une voix claire et haute qui s'écriait : a voici la place que j'ai choisie pour mes prédicateurs ». Après avoir entendu ces mots, le Doge s'éveilla, se rendit au Sénat et raconta sa vision. Le Sénat décréta que quarante pas de terrain seraient donnés au monastère, après quoi le Doge lui-même fît un don de terrain plus considérable.
C'est au commencement du xiv* siècle que la figure couchée commence à apparaître sur le sarcophage. La
première en date est la plus belle : c'est la statue di saint Simeon, sculptée sur le tombeau qui devait recevoir ses reliques dans Téglise qui lui fut consacrée sous le nom de Saint-Siméon-le-Grand. Dès que la figure apparut, on sculpta plus richement le sarcophage, toujours dans un sentiment religieux. Il fut, le plus souvent, divisé en deux panneaux remplis de petits bas-reliefs représentant le martyre subi par les Saints, patrons du défunt. Au centre, le Christ, la Vierge et l'Enfant, sous un dais richement drapé et, dans les angles, presque toujours les deux figures de l'Annonciation, l'annonce 4,e la naissance du Christ étant considérée comme le germe de la promesse de la vie éternelle pour les hommes.
A Venise, ces figures sont toujours ciselées avec rudesse ; les progrès de la statuaire y furent relativement tardifs ; à Vérone, où la grande Ecole de Pise avait une puissante influence, la sculpture des monuments fut infiniment plus belle et, dès l'année i335, la forme achevée de la tombe gothique apparut dans le monument de Can Grande délia Scala, au-dessus du portail de la chapelle appartenant autrefois à cette noble famille véronaise.
Le sarcophage est couvert de bas-reliefs peu profonds, représentant (ce qui est rare, en Italie, excepté pour les tombeaux des Saints) les principaux épisodes de la vie du guerrier. Ils forment un fond rude et fuyant devant lequel les statues en plein relief, représentant l'Annonciation, sortent hardiment de la façade du sarcophage où dort, dans la longue robe de sa dignité civile, le seigneur de Vérone, ayant pour' coiffure une simple bandelette nouée autour des sourcils et retombant sur l'épaule. 11 semble endormi, les bras croisés et l'épée au côté. Au-dessus de lui, s'élève un dais arqué soutenu par deux colonnes saillantes ; sur son pinacle est la statue du chevalier,
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monté sur son coursier de bataille, son casque aux ailes de dragon ayant pour cimier une tête de chien qui tombe sur ses épaules ; une large draperie armoriée flotte sur le poitrail du cheval — draperie si bien copiée sur nature par le sculpteur ancien qu'elle semble gonflée par le vent, tandis que la lance du chevalier paraît trembler et son cheval presser le pas, suivi par les nuages qui courent dans le ciel.
Remarquez que, dans cette tombe, sont faites toutes les concessions permises par l'honneur et la dignité. Nous ne discutons pas le caractère de Can Grande, il fut, sans doute, un des meilleurs parmi les nobles de son temps ; mais ce n'est pas là ce qui nous touche. Nous admettons qu'il a été grand, que ses guerres ont été justes, mais nous tenons à juger si ses hauts faits sont bien racontés — avec grâce — sur sa tombe. Or, on ne peut hésiter à y reconnaître la perfection du sentiment et de la vérité.
Quoique très beau, ce tombeau est si peu mis en évidence, si peu envahissant, qu'il sert uniquement à orner le portail de la petite chapelle et qu'il est à peine regardé par le voyageur qui pénètre dans l'église. En l'examinant, on suit l'histoire du mort sur les sculptures de son cercueil : sur son image endormie se lit l'espoir profond en une autre vie.
La tombe voisine de celle-ci montre déjà des traces d'ambition. C'est celle de Mastino II qui commença la ruine de sa famille. Œuvre d'art d'une exécution exquise et raffinée, elle serait parfaite dans sa décoration, représentant Can Mastino aux pieds du Christ et la Résurrection, sans l'introduction d'une Vertu : la Fortitude, placée à l'extrémité du sarcophage sur lequel repose la statue du mort, protégée par un superbe dais oarré. Cette Vertu
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fait pendant à la Crucifixion ; elle porte, sur ses épaules, la peau d'un lion dont la tête lui sert de bouclier. Sa chevelure flottante est retenue par une bandelette ; elle tient dans sa main droite, couverte d'un gantelet, une épée à trois tranchants et sa main gauche élève le bouclier des Scalas.
Tout à côté de ce monument, s'en dresse un autre, le plus somptueux, le plus majestueux des trois, qui attire et retient le regard de l'étranger par un amas de pinacles entourés de niches contenant les statues des Saints, protecteurs du guerrier défunt.
Ce tombeau est très beau, car il appartient à la dernière moitié du noble xiv* siècle, mais son exécution est inférieure à celle du précédent et l'orgueil qu'on y lit nous prépare à apprendre que l'homme dont la statue le couronne, Can Signorio délia Scala, se l'est élevé à luimême pendant qu'il était encore parmi les vivants. Observez un fait très significatif : Can Martino II était débile et vicieux ; son sarcophage est le premier qui fut orné d'une Vertu, et c'est la Fortitude! Can Signorio fut deux fois fraticide et sa tombe porte l'image de Six Vertus : la Foi, l'Espérance, la Charité, la Prudence et (je crois) la Justice et la Fortitude.
Retournons à Venise : dans la seconde chapelle (en allant de gauche à droite), au fond ouest de l'église dei Frari, se trouve un autre exemple exquis du tombeau gothique parfait, datant soit du début du xiv* siècle, soit de la fin du xiii*. C'est celle d'un chevalier qui ne porte ni inscription, ni nom. Il consiste en un sarcophage appuyé sur des corbeaux contre le mur de la chapelle, et supportant la figure couchée, surmontée d'un simple dais ayant la forme d'un arceau en pointe auquel le cimier du guer-
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rier sert de pinacle. Au-dessous, Tespace sombre est peint en bleu foncé parsemé d'étoiles. La statue est sculptée avec rudesse, mais vue à distance, elle paraît délicate et môme supérieure. Le chevalier porte sa cotte de mailles ; seuls le visage et les mains sont nus. Le haubert et le casque sont en maillons de métal, l'armature des jambes est en lames d'acier. Le mort porte, par-dessus sa cotte de mailles, une tunique serrée à la poitrine et garnie d'étroites bandes brodées. Sa dague est à sa droite ; sa longue épée, à sa gauche ; ses pieds reposent sur un chien (ce chien figure aussi sur son cimier) qui regarde son maître. La tête de la statue, au lieu d'être, comme d'habitude , légèrement tournée ver s le spectateur, regarde la profondeur de l'arceau où est sculptée une image de saint Joseph portant le Christ enfant. Le guerrier semble avoir eu, au moment de la mort, la vision du Christ et être retombé paisiblement sur son oreiller en gardant ses yeux tournés vers lui et ses mains jointes pour la prière.
De l'autre côté de la chapelle est le charmant tombeau de Duccio degli Alberti, ambassadeur florentin à Venise : celui-ci est surtout remarquable comme étant le premier sur lequel, à Venise, apparaissent les Vertus. Nous y reviendrons tout à l'heure, après avoir noté les autres tombeaux vénitiens qui appartiennent à cette parfaite époque.
Le plus intéressant, sinon le plus travaillé, est celui du grand doge Francesco Dandolo dont les cendres auraient dû être trouvées assez honorables pour être gardées chez les chanoines dei Frarioù elles avaient été déposées tout d'abord. Mais, comme s'il n'y avait pas eu assez de place pour contenir les quelques papiers du couvent, les moines, ayant besoin d'une chambre d' ce Archives »,
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séparèrent ce tombeau en trois parties. Le dais, simple arcade soutenue par des corbeaux, se trouve encore debout contre les murs blancs de la chambre profanée ; le sarcophage a été transporté dans une sorte de musée des Antiques, établi dans ce qui fut jadis le cloître de Santa Maria délia Salute ; et la peinture qui remplissait la demi-lune derrière le sarcophage est suspendue, hors de vue, au fond de la sacristie de cette église. Le sarcophage est entièrement recouvert de bas-reliefs : on voit, à ses deux extrémités, saint Marc et saint Jean ; par devant est une belle sculpture : la mort de la Vierge ; aux angles, des anges tiennent des vases. La sculpture occupe tout Tespace ; ni colonnes torses, ni divisions en panneaux ; seulement une plinthe comme soubassement et une autre comme couronne. Pour donner un peu de piquant et de pittoresque à cette masse de personnages, on a introduit, à la tête et au pied du lit de la Vierge, deux arbres : un chêne et un pin.
J'ai dit, plus haut, en parlant des fréquentes discussions des Vénitiens avec le pouvoir pontifical, que « l'humiliation de Francesco Dandolo effaça la honte de Barberousse ». Il convient de rapprocher ces deux événements : grâce à Laide des Vénitiens, Alexandre III put, au xii^ siècle poser son pied sur le cou de Barberousse en citant les mots du psaume : « Tu mettras le pied sur le lion et le serpent ». Cent cinquante ans plus tard, Lambassadeur vénitien, Francesco Dandolo, ne pouvant obtenir une audience du Pape Clément V auprès de qui il avait été envoyé pour implorer la révocation de la sentence d'excommunication prononcée contre la République, se cacha (suivant la tradition courante) derrière la table où allait dîner le Pontife. Il sortit de sa cachette lorsque le Pape s'assit à table : il embrassa ses pieds et obtint, par ses supplications entre-
mêlées de larmes, la révocation de la terrible sentence. Je dis « suivant la tradition courante, » parce qu'on a fait naître des doutes sur cette histoire en y ajoutant un complément : beaucoup d historiens vénitiens affirment que le surnom de ce chien » fut donné, en cette occasion, à Dandolo par les cardinaux comme une insulte, et que les Vénitiens, en souvenir delà grâce que leur avait value cette humiliation, en firent un titre d honneur pour lui et pour sa race. Comme, d'autre part, il a été prouvé que ce surnom fut porté par les ancêtres de Francesco Dandolo longtemps auparavant, la fausseté de cette fin de légende rend douteux les autres détails. Ce qui n'est pas douteux, c'est le fait d'une pénible humiliation subie et prouvée par l'existence même d'une tradition qui n'a pu être entièrement inventée. En conséquence, le lecteur pourra se rappeler, en même temps que le traitement de Barberousse à la porte de Saint-Marc qu'au Vatican, cent cinquante ans après, un noble Vénitien, un futur Doge, fut soumis à une dégradation qui fît dire au peuple qu'il s'était traîné sur ses mains et sur ses genoux, jusqu'aux pieds du Saint-Père, et qu'il avait été traité a comme un chien » par les cardinaux présents.
Il y a deux importantes conclusions à tirer de ces récits : la première est la démonstration de linsolence du pouvoir pontifical au xiii* siècle ; la seconde est la preuve qu'il y avait une grande profondeur de piété et d'humilité dans le cœur d'un homme capable de se soumettre à cette insolence pour le bien de son pays. Son immense respect pour l'autorité du Pape lui rendit évidemment cette tâche moins pénible, respect qui — quoique nous puissions penser aujourd hui de ceux qui le réclamaient — était éprouvé, en ce temps-là, par tous les hommes bons et fidèles.
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Quelques années après, lorsque Dandolo fut assis sur le trône ducal, « soixante ambassadeurs représentant des Princes, se trouvèrent réunis, en même temps, à Venise, pour solliciter le jugement du Sénat, sur différentes matières, tant était grande la renommée de la justice incorruptible des Pères. »
Aucune Vertu ne figure sur la tombe de Dandolo. On n'y trouve que des épisodes religieux ou des symboles : la mort de la Vierge, sur la façade; l'image de saint Jean et de saint Marc aux deux extrémités.
J'ai déjà parlé du tombeau du doge Andréa Dandolo, à Saint-Marc. C'est un des premiers qui représente à Venise l'idée — venant de Pise — des anges tirant les rideaux du dais pour contempler le mort. Le sarcophage est richement orné de fleurs sculptées ; l'Annonciation, comme d'habitude, décore les côtés et deux bas-reliefs dont l'un représente le martyre de Saint André, patron du mort, remplissent les espaces intermédiaires. Toutes ces tombes étaient richement colorées ; ici, les cheveux des anges ont été dorés ; leurs ailes, argentées ; leurs vêtements étaient garnis des plus ravissantes arabesques. Cette tombe est presque semblable à celle de saint Isidore qui fut commencée, dans une chapelle de Saint- Marc, par le doge Andréa Dandolo et qui fut terminée, après sa mort, en i354 : ce sont les deux meilleurs modèles de monuments funéraires vénitiens.
Plus rudement travaillé, quoique singulièrement précieux et intéressant, est un sarcophage que renferme la chapelle Nord, à côté du chœur, dans Saints-Jean-et- Paul. Il est décoré de deux bas-reliefs et de plusieurs figures, mais il ne porte aucune inscription.
Trois dauphins sur un bouclier, et la figure d'un Doge
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prosterné devant le Christ nous apprennent que ce tombeau est celui du Doge Giovanni Dolfino, qui monta sur le trône en i356.
Il fut élu Doge pendant que, comme « proveditore », il défendait la ville de Trévise contre le roi de Hongrie. Les Vénitiens demandèrent aux assiégeants de permettre au nouveau Doge de traverser les lignes hongroises. Leur requête fut repoussée, les Hongrois exultant de retenir le Doge de Venise prisonnier dans Trévise: maisDoIfino, avec un corps de deux cents cavaliers, rompit, pendant la nuit, les lignes ennemies et atteignit Mestre (Malguera) , où il fut accueilli par le Sénat. Sa bravoure ne put détourner les désastres qui s'accumulaient contre la République : cette guerre fut honteusement terminée par la perte de la Dalmatie ; le Doge en eut le cœur brisé ; il perdit la vue et mourut de la peste, quatre ans après être monté sur le trône.
Est-ce pour cela, ou par suite d'injures postérieures que ce monument ne porte aucun nom ? 11 eut, sans aucun doute, à subir quelque violence, car la dentelure qui couronnait jadis la corniche est brisée ; heureusement, les sculptures du sarcophage n'ont pas souffert.
Aux angles, un Saint et une Sainte, chacun dans sa petite niche ; au milieu, le Christ assis sur son trône, le Doge et la Dogaresse à ses pieds ; les deux panneaux intermédiaires représentent l'Epiphanie et la mort de la Vierge. Les rideaux, soulevés par le vent, laissent voir ceux du fond, derrière le Christ assis ; la perspective se comprend suffisamment. Deux anges, plus petits, soutiennent les rideaux du fond et semblent abriter le Doge et la Dogaresse. Les statues, peu finement sculptées, sont pleines de vie ; le Christ, la main levée pour bénir, ne regarde personne : son regard va ç delà.
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A cette intéressante, mais modeste tombe d'un des rois de Venise, comparons celle qui fut élevée à la même date, à un sénateur, contre le mur ouest dei Frari. Elle porte la remarquable inscription suivante :