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ne put y recourir. On en trouvera, ici, un certain nombre. Toatefoia ce volume, avec les raccourcis voulus par l'auteur lui-même et la substitution des planches photographiques de M. Alinari aux gravures anglaises de i85i, donne, dans sa traduction précise et littéraire tout ensemble, une assez juste idée de l'ouvrage original que Carlyle, Charlotte Brontë et William Morris saluèrent jadis avec enthousiasme et que Venise acclamait encore, cinquante-quatre ans après qu'il fut publié, dans la salle où ses sénateurs rendirent tant d'arrêts terribles et ses peintres fixèrent tant de belles apparitions.
Qu'est-ce donc que cet homme si populaire à la fois chez nos voisins du Sud et chez nos voisins du Nord, et de quel nom devons-nous l'appeler? Un archéologue? — Non. Bien qu'il ait pénétré, sur quelques points, plus avant que ses prédécesseurs, dans l'histoire du Palais Ducal et qu'on lui doive l'idée du magistral ouvrage de Giambattista Lorenzi sur les Monuments pour servir a l'histoire du Palais Ducal depuis i-i5'i j'usqud 1797, Ruskin n'était, ni parson éducation, ni par sa méthode, un archéologue. — Un peintre ? — Pas davantage. S'il dessinait correctement, toujours avec finesse, parfois avec une entente de l'effet qui le rapproche inopinément de son ennemi Whistler, Ruskin ne produisit pas d'œuvres picturales assez notoires pour qu'on puisse le classer parmi les professionnels. — Un critique? un historien ? Non ; il a laissé de côté presque tous les actes fameux de l'histoire de Venise. Sur tous ces points on a fait, depuis lui, des progrès et son entreprise est à la fois trop vaste et trop incomplète au regard de l'érudition et de la critique modernes. Un seul nom convient à Ruskin et le définit. Ce fut un sourcier.
Je n'ai pas dit un sorcier, un de ces hommes qui cherchent à lire le secret de quelque destinée individuelle, ouà jeter des sorts..., non, mais un de ceux qui découvrent, pai'tout où elles se trouvent, des sources de vie. Vous avez peut-être rencontré, au fond de nos campagnes, de ces paysans qui se promènent, les bras tendus, une baguette de coudrier posée sur les deux index, dans des solitudes dénuées d'eaux, cherchant une source. Parfois ils s'arrêtent. La baguette tremble sur leurs doigts. C'est une nappe d'eau souterraine qui agit sur leurs nerfs et les fait tout à coup vibrer. On creuse. Une source profonde est là où nul ne la soupçonnait. Elle donnera la vie à toute une contrée. Tel est le sourcier. Tel fut Ruskin. Il y avait, par le monde, des montagnes de pierres taillées, des cathédrales, des champs de tombes, des forêts de colonnes, de chapiteaux, de nervures admirables, des musées remplis de froides reliques : de médailles sous les vitrines, de choses immobiles et désormais détachées du rameau de la vie. Bien des savants, bien des touristes, bien des foules avaient passé par là, qui
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n'y avaient vu que des pierres, qui n'y avaient rien entendu sinon parfois de vaines disputes archéologiques. Combien de voyageui's hâtent le pas quand ils traversent des salles remplies des vestiges d'une civilisation disparue, comme s'ils s'étaient égarés dans un désert et craignaient de ne pouvoir rentrer dans la vie! Rusk in les arrête : « Ecoutez! écoutez! » leur dit-il,., et, en effet, voici que peu à peu, nous entendons, sourdre quelque chose. Sous ces pierres, qu'assemblèrent des foules anonymes, que travaillèrent des milliers d'artistes extasiés, ironiques, joyeux, morts sans gloire, on entend murmurer des voies humaines que l'Histoire officielle n'a pas entendues ; on voit paraître des vies jadis écoulées sans bruit comme les eaux qui fertilisent; on sent la trace des mains, des doigts inhabiles à écrire qui, pourtant, ont laissé, là, pour nous, un Evangile en signes mystérieux... C'est la vie, — la vie, qui jaillit et qui circule par toutes ces ligures grimaçantes ou béates, par toutes ces tiges et ces feuilles aplaties ou enroulées, par tous ces lions écrasés sous le poids des colonnes ou ces aigles battant des ailes sous les missels, ou ces cloches sonnant dans les campaniles, et bientôt, toutes les Pierres de Venise parlent et nous disent l'enseignement vital des générations disparues...
Cet enseignement, nous serons mieux en état de laborder et de le comprendre si, avant toute chose, nous répondons à ces deux questions qui se posent naturellement à nous : Pourquoi Ruskin aima-t-il Venise et la choisit-il, parmi tai;t d'autres villes d'art célèbres, pour objet de son culte et de son œuvre ? Et pourquoi aimons-nous Ruskin et le choisissons-nous, parmi tant d'esthéticiens, pour le prophète des temps nouveaux ? En un mot : Pourquoi Ruskin fit-il ce livre, il y a soixante ans ? Et pourquoi le traduit-on aujourd'hui ? Je vais tâcher de le dire.
D'abord, pourquoi Ruskin aima-t-il Venise ? — II suffit, pour l'apercevoir, de se rappeler que Ruskin était un Anglais, purement Anglais, fils d'un commerçant de la Cité, d'une famille toute d'austérité et de négoce, et que c'était un Artiste, sensible aux moindres frémissements de l'atmosphère colorée, aux moindres ondulations d'une ligne, à la moindre transition tactile d'un relief. Et que ces deux qualités : celle d'Anglais et celle d'Artiste, il les portait en lui au même degré, — qui était un très haut degré. Maintenant, cherchez dans quel pays, dans quel passé, sur quel point du globe, au fond de quelles âmes, cet Anglais artiste pouvait trouver la conciliation entre les deux tendances, je ne dis pas contradictoires, mais divergentes de sa nature : l'esprit de domination, de réticence, de persévérance, de piété politique, d'égoïsme
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patriotique et d'inexorable négoce qui faisait la grandeur de son pays, — et l'esprit de fantaisie, d'enthousiasme contemplatif, de sacrifice à la Beauté, qui faisait le fond de sa propre nature. Cherchez-le et vous trouverez qu'il ne pouvait saisir ces tendances conciliées, ces qualités réunies ou ces points de vue convergents dans l'art ou dans la vie, que dans un pays, qu'à une époque, que chez un peuple : à Venise.
S'il était besoin de le prouver, il suffirait de regarder ses murs et ses voûtes. Que voit-on, au plafond de la salle du Sénat, peint par le prodigieux Tintoret? Venise reine des mers. Et voici le premier trait de ressemblance que Ruskin, en débarquant aux pieds du lion de Saint- Marc, trouvait avec l'Angleterre, La première, parmi les nations modernes, Venise avait compris que le monde appartiendrait à qui saurait ré^ir les flots et emprisonner ce globe bleu que Veronese a peint au plafond de la sala del Collegio dans le réseau des sillages de ses navires et l'audace de ses navigateurs. Qui a la mer a le monde ! Les symboles de Venise, ses légendes, ses saints, ses fêtes publiques, tout proclamait cette vérité, qui n'est pas seulement une vérité d'hier, mais qui est une réalité d'aujourd'hui, et qui, peut-être plus encore, sera une fatalité, demain. Or cette « maîtrise de la mer », Ruskin la trouvait sans doute réalisée dans sa patrie, mais non figurée dans sa patrie par quelque symbole essentiel. Le citoyen qui était en lui pouvait se sentir fier, mais l'artiste qui était en lui, aussi, se désolait de n'en pas admirer une figuration esthétique dans l'art ou la vie de son propre pays.
Aussi bien est-ce là une de ces choses qui se conçoivent plus qu'elles ne s'aperçoivent, — comme la patrie elle-même. Quand nous tâchons de nous représenter notre patrie, nous ne pouvons nous en ti-acer qu'une image fragmentaire, incoercible pour ainsi dire ou évanescente, comme un nuage qui passe dans le ciel... Si, pour nous aider à prendre conscience de cette patrie, de nous-mêmes, de notre race, de nos affinités nationales, de notre personnalité collective, nous en rêvons une image plastique, c'est par un symbole, un type histoi'ique, ou un produit particulier à la race, que nous cherchons à nous la figurer. Mais nous n'en tirons ainsi qu'une image à la fois vague et incomplète. Le Vénitien, lui, n'est pas réduit à ce subterfuge. Il n'a pas besoin de concevoir sa patrie comme on conçoit une balance du commerce ou un équilibre des pouvoirs : il la voit, — comme un enfant voit sa mère. Et c'est la seule ville du monde, la seule ville capitale et nation tout ensemble, dont on puisse dire cela. Où commence Londres ? Où finit Londres ? Quelle est la forme de Paris ? On ne saurait le dire. Avec Venise, il en va tout autrement. Ses contours clairement délimités par l'eau qui la baigne, ses traits fortement accusés par les monuments qui la surmontent, sa couleur tranchée nettement sur le fond où elle se détache, —
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tout concourt à fivire d'elle une figure aussi clairement profilée sur le fond même de ses lagunes que la Mona Lisa sur le fond de ses montagnes et en relief sur le niveau uni des mers...
Là, Ruskin trouvait donc une cité-île figurant à ses yeux ce qu'était dans sa pensée la nation-île. Il trouvait une Angleterre naine, mais d'une puissance infinie en valeur esthétique. Venise, reine de la mer Adriatique, ressemblait à Albion reine des mers, comme le portrait fait par un grand artiste ressemble à un modèle : moins réel, mais plus synthétique et dont le charme est éternel.
Voilà un premier trait de ressemblance. Ce n'est pas le seul.
Pourquoi, en effet, Venise voulut-elle être et fut-elle si longtemps ce que ses plafonds nous montrent, la reine de la mer ? C'est quelle en avait un besoin absolu pour son commerce. Elle ne pouvait vivre de ce qu'elle récoltait sur son sol. Et elle voulait vivre. Elle ne fut belliqueuse que parce qu'elle était commerçante. Il n'est pas nécessaire d'insister sur ce qu'a trait de commun avec la destinée de l'Angleterre. Il est seulement bien curieux et instructif pour tout le monde, de noter que dans cette ville qui doit sa splendeur à des marchands et qui ne vécut en apparence que pour la « marchandise », la plus belle statue — le CoUeone — est celle d un soldat.
Le signe, en effet, de cette expansion commerciale ou guerrière, nous le trouvons à chaque pas, quand nous admirons les splendeurs byzantines ramenées dOrient par des nefs de commerce ou les éclatants revêtements de marbre, rapportés distrie par milliers, grâce à l'incessante navette des bateaux. Venise ne fut si belle que parce qu'elle fut la reine des mers. Voilà ce que Ruskin trouvait en parcourant sa lagune. Quoi encore.
Il trouvait le plus parfait exemple d'une nation chrétienne, — et cela s'accordait avec son âme : — catholique même, et cela s'accordait avec son cœur; — mais sans « Papisme », et cela s'accordait avec sa raison, — sa raison d'Anglican réformé, fervent et libre. Il notait que Venise fut la seule ville d'Europe où la cathédrale n'apparaissait pas le monument principal, — Saint-Marc est la chapelle attachée au palais du chef et appelée l'Eglise ducale, — et il admirait que, dans ses Conseils, la vile n'eût jamais admis un seul membre du clergé, ni des Congrégations. Le plus ignorant d'entre nous, s'il a des yeux et s'il s'arrête un instant sur la place de la Carita, en sortant de l'Académie, pour songer à ce qu'il vient de voir, devine tout cela. Il a vu des tableaux de piété, mais il a vu surtout des tableaux de vie civique et il a senti que le génie et l'âme des maîtres avaient, là, leur foyer pour rayonner, de là, sur les sujets d'édification ou de pompe religieuses. Et, en effet, seule de toutes les villes du monde, on vit cette cité se mettre sous la protection d'un disciple du Christ, invoquer les saints comme ses protecteurs sur
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les flots, transformer en œuvres d'art admirables, les croyances et les légendes du catholicisme mystique et, en même temps, vivre séparée, libre, indépendante de Rome et du monde romain tout entier. Il n'est pas jusqu'au symbole et aux armes de la ville : ce Nouveau Testament ouvert à tous et à tous accessible, qui ne semblât inviter le peuple à fonder tout son Christianisme sur l'examen de la source même et la méditation du texte sacré.
Comment les anciens Vénitiens l'interprétèrent, et dans quelle mesure leur conduite s'inspira de l'esprit de l'Evangile, c'est ce que les historiens discutent encore, armés de documents singulièrement plus significatifs que les imaginations du Romantisme et concordants avec cette suggestion du simple bon sens : qu'une nation ne s'élève pas et ne se maintient pas durant plus de mille ans au niveau de Venise par l'astuce, l'injustice et la trahison. Mais quels qu'aient été les Pregadi etles Dieci, quels qu'aient pu être leur calcul impitoyable, leur passion dominatrice, leur égoïsme patriotique, ils ont laissé au monde un grand exemple : celui d'une inflexible solidarité nationale. C'est là, le troisième trait de ressemblance que Ruskin, en fouillant les archives, trouvait avec sa patrie et il n'a pu s'empêcher de le dire : « L'histoire de Venise, c'est l'histoire d'un peuple homogène, issu de la race romaine, longuement discipliné par l'adversité et voué par sa situation à vivre noblement ou à périr. » Et, sans même toucher aux archives, sans soulever la poussière des Parti secrete, tout simplement, en flânant dans sa gondole, le passant devine cette union des vieilles familles vénitiennes, pour peu qu'il soit attentif aux formes que répètent, infatigablement, les eaux miroitantes du canal dans le balbutiement de leurs reflets : « Tandis que tous les palais des autres villes italiennes étaient défendus par des remparts crénelés d'où partaient les flèches et les javelots, les sables de Venise ne supportèrent jamais un monument guerrier : les terrasses de leurs toits étaient couronnées de globes d'or suspendus aux feuillages des lis... »
Ce dei'nier trait nous montre assez que notre sourcier cherche autre chose dans les monuments que leur histoire même et que rien n'existe pour lui, comme témoignage, qui n'est pas, en même temps, un témoigiiage de beauté. Et, ici, nous touchons au second ordre de raisons ou d'affinités qui attachèrent Ruskin à Venise : les raisons d'Esthétique pure et il y en eut deux principales. Ruskin vit à Venise V Empire de la Couleur et le TriompJie de la Dissymétrie.
Quand on observe, en effet, quelles sont les deux grandes caractéristiques de l'art anglais, — de l'art anglais tout entier, celui du Xvui^ siècle comme celui du xtx^ siècle ou du xx*, celui qui précéda les Préraphaélites, comme celui qu'inaugurèrent les trois grands nova-
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teurs ]\lillais, Hunt et Rossetti, on aperçoit qu'avant toute chose, en contre-distinction avec l'art du Continent, la peinture anglaise offre ces deux caractéristiques très nettes : l'intensité dans la couleur et la dissymétrie dans la com])osition.
Et, si de l'art anglais, en général, on passe à la doctrine spécifique de Ruskin, on découvre, à tout instant, l'enthousiasme pour la couleur vive, chantante, pour les harmonies en forte, la haine du noir, du gris, du brun, de la teinte neutre, — et aussi le goût de ce qui est varié, de ce qui est inattendu, de ce qui est changeant et irrégulier comme la vie ; — le mépris des lignes droites, des pendants, des répétitions exactement semblables, du « calibre », — la haine du Vitruve, en un mot la passion de la dissyraétrie.
Or, Venise est, par excellence, l'Empire de la Couleur. Non seulement, c'est la ville oîi la Nature, par l'éclat du soleil et les variations de l'atmosphère intermédiaire entre la terre ferme et la haute mer, varie et multiplie le mieux sa gamme colorée. Non seulement, c'est là qu'ont peint les plus grands coloristes de l'histoire : Bellini, Carpaccio, le Titien, le Giorgione, le Tintoret, Tiepolo, Veronese, — mais là, et, là, seulement, l'architecture avant d'être un système de lignes est une harmonie de couleurs. Là, les palais et les églises, avant d'apparaître comme des équilibres entre la pesanteur et la résistance, apparaissent comme des taches de couleurs chacune répétée, amplifiée, et amalgamée selon de nouvelles formules, par le jeu adoucissant et vibratoire des reflets. Ruskin l'a dit fort justement : « Un sourd pourrait tout aussi bien prétendre à prononcer un jugement sur la valeur d'un orchestre qu'un architecte, ne comprenant que les seuls mérites de la forme, à discerner la beauté de Saint-Marc... » Rien ne ressemble moins à un dessin en « géométral » que les Pierres de Venise. C'est une architecture impressionniste, — l'architecture d'une brassée de fleurs.
Telle est la clef de ce fait littéraire si étrange : Ruskin, ce fervert du gothique pur, cet adorateur des vieilles cathédrales de France, consacra sa plus belle étude d'architecture à un monument byzantin! De même que Turner, le plus britannique des peintres de la Grande-Bretagne, ce passionné de la mer libre, de la vague sauvage, déchaînée, sans limites, revint et revint sans cesse peindre la lagune, — les eaux emprisonnées, les eaux encadrées de pierres, silencieuses , dociles répétant les formes des palais construits sur leurs bords ! La raison pour tous deux est la même. C'est que tous deux aimèrent la Couleur plus que tout au monde : Ruskin plus encore que le Gothique et Turner plus que l'océan.
En même temps, Ruskin la trouvait, ici, unie à la chose qu'il aimait le plus daus le gothique : au dédain des lois classiques d'architecture, à l'irrégularité de la ligne et de la composition à l'imprévu des ren-