‹ Les pierres de VeniseChapitre 5 sur 29 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

contres constructives ; — en un mot, à la Dissymétrie. Et c'est là, le second caractère esthétique de Venise, Il frappe quiconque entre dans la ville, fût-ce en pleine nuit. Si peu de clarté qui tombe du ciel ou qui monte du quai des Esclavons jusqu'au Palais des Doges, le voyageur survenant par le grand canal ou par le Rio di Palazzo voit assez distinctement les grandes fenêtres d'un même étage pour apercevoir quelles ne sont pas toutes au même niveau, — et plus tard, quand il aura noté les singularités architecturales des plus modesles églises, et des moindres maisons et cherché la cause de leur charme, il trouvera constamment que les angles ne sont pas droits, que les corniches sont en porte-à-faux, que les colonnes ne sont ni de même hauteur, ni de même diamètre et que les ornements qui semblent pareils vus de loin diffèrent, en réalité, profondément. Toute la doctrine ruskinienne est là.

Nous voyons quelles idées esthétiques ont attiré Ruskin à Venise et nous avons vu quelles idées sociales. Notons, enfin, qu'une idée à la fois esthétique et sociale l'y attachait, qui n'était pas une idée proprement britannique, et qui, déjà, marquait, au milieu de ses traits de race, son trait distinctif, sa profonde originalité.

Ruskin détestait le luxe, comme un vol fait par les riches au nécessaire ou à la nourriture des pauvres, ou, plus exactement, comme un détournement fait au profit d'oeuvres improductives, d'un travail et d'un effort qui eussent pu être productifs. Et, pourtant, il adorait l'Art, qui n'est qu'une forme supérieure, si Ton veut, mais inséparable du luxe, et qui ne peut se concevoir sans luxe, — l'existence des ouvriers d'art dépendant étroitement du goût de luxe, dans une nation. Alors, pour concilier ces deux sentiments contradictoires, il imagina que le luxe : que les tableaux les tapisseries, les vitraux, la céramique, les « dinanderies », les bijoux même et les orfèvreries, que l'Art, en -un mot, devait exister, mais exister pour tous et non pas seulement pour quelques-uns ; que les beaux marbres et les précieuses sculptures devaient être déployés dans la rue, aux façades des maisons, des églises ; que les fresques ou les peintures devaient couvrir des murs accessibles à tous, à l'intérieur des sanctuaires ou des hôtels de ville ou des lieux de réunions de confréries ou de corporations ; que les bijoux devaient être portés par tous, à tour de rôle, qu'une « chose de beauté », en un mot, devait être « une joie », non pour quelques-uns et pour quelque temps, mais pour tout le monde et « pour toujours ».

Où pouvait-il trouver ce rêve mieux réalisé que dans l'histoire de Venise, de cette cité où les plus belles fêtes étaient les fêtes de tous, où les plus beaux cortèges et les plus belles toilettes nécessairement déployés sur les grandes routes d'eaux étaient un spectacle pour tous, — pour les milliers d'yeux ouverts à toutes les fenêtres sur le canal,

PREFACE XV

pour ces chapelets d'yeux doublant, triplant et quadruplant les lignes courbes des petits ponts, s'étageant dans les palais, scintillant par tous les trous, depuis le seuil que vient battre le remous des vagues vertes jusqu'aux cheminées « campanes » qui s'ouvrent dans le bleu du ciel ; — cette ville où les plus beaux palais étaient les palais de tous ; oîi il n'était pas jusqu'aux bijoux du trésor de Saint-Marc qui ne fussent jetés dans le courant de la vie populaire, une fois par an, quand on les prêtait, pour un jour, aux douze jeunes filles élues, les douze « Maries » allant saluer le Doge et la Seigneurie ?...

Aperçoit-on, maintenant pourquoi l'Homme de Brantwood, qui n'aima jamais personne, aima Venise ? Aucune destinée individuelle ne l'intéressa jamais, — pas même la sienne. Aucune âme isolée ne lui parut jamais digne dêtre pénétrée, pas même celle de la femraa inconnue qui traversa, un instant, sa vie. Et c'est ce qui le rend antipathique à plusieurs. Et c'est ce qui le rend populaire. Car il aima vraiment le Peuple ; la foule innombrable de ceux qui souffrent et qui rêvent, qui travaillent, qui luttent, et qui construisent ce que quelquesuns seulement signent de leurs noms *. Ce qu'il aima, ce fut réellement des cités tout entières, dessinées dans la campagne verte par le trait de leurs vieilles murailles, avec leurprofil de clochers, avec leurs horizons, avec leurs marbres, avec leurs cloches, avec leurs cris, leurs vivants et leurs morts. Le passé qu'il voulut pénétrer, ce fut le passé glorieux de ces cités ; l'avenir qu'il souhaita, les rêves qu'il porta dans son âme, furent des rêves de bonheur pour ces cités, de rajeunissement, des rêves de gloire, — comme Giotto enfant, sur les hauteurs de San Miniato, regardant Florence, « voyant à ses pieds les innombrables tours de la cité des Lis » mais ne voyant pas la plus belle de toutes, — la portait en rêve, « encore cachée dans les profondeurs de son cœur. . . n On a parlé maintes et maintes fois des « Amants de Venise ». Ruskin fut l'Amant de Venise, qui ne chercha pas autre chose à Venise que Venise même, qui lui consacra les meilleures années de sa jeunesse et les plus forts battements de son cœur.

La raison de ce culte nous la voyons maintenant : — c'est que Venise lui apparut, dans le miroir du passé, comme une idéale Angleterre. Cet Anglais qui n'écrivit jamais sur son pays, n'en chercha pas moins l'image de sa patrie dans toutes les cathédrales, au fond de tous les palais ou de tous les cloîtres qu'il visita sur le Continent. Toutes les

' Les biographes de Ruskin savent bien que, partout où il a passé, ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez ceux qui travaillèrent avec lui : des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, parfois des sacristains ou des bedeaux et des gondoliers. Chez tous, il est resté populaire. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier, Pietro Mazzini, et à la famille de ce gondolier qui a conservé le culte du maître.

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