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fois qu'il gi'iinpa sur une échelle pour scruter un coin ol^scur de fresque, ce fut dans le secret espoir d'y trouver une figure anglaise, cachée par l'ombre, une vertu anglaise, méconnue par les archéologues. Toutes les fois qu'il scruta la décoration florale d'un chapiteau, il y chercha une herbe anglaise. Toutes les fois qu'il passa sous la porte d'une cité inconnue, il espéra retrouver dans ses murs une autre Angleterre, mais une Angleterre idéale, son pays non pas précisément tel qu'il était, mais tel qu'il aurait voulu qu'il fût ; — cherchant constamment une forme italienne à des sentiments anglo-saxons, une forme catholique a des idées protestantes et enfin une forme esthétique à l'orgueil national et à l'exercice de la liberté. Car il eut toujours ce but étrange et superbe : réconcilier l'Angleterre avec la Beauté ; réconcilier le Protestantisme avec les fêtes catholiques ; réconcilier le Luxe avec la Démocratie ; — tout conserver, ne rien détruire, mais tout acheminer vers une harmonieuse cohésion des facultés et des énergies humaines, pour le bien et pour la joie du plus grand nombre. Il chercha si et où ce rêve, un instant, avait été réalisé, et, parce qu il crut le trouver dans le passé de Venise, il écrivit ce livre.
!Mais pourquoi, nous autres, le lisons-nous ? Et qu'a donc cet Anglais, cet Anglican et ce passionné de dissymétrie pour nous attirer ? Est-ce les mêmes raisons qui ont amené Ruskin à Venise et qui nous amènent, nous, à Ruskin ?
Pas le moins du monde, et s'il n'y avait, en lui, que l'insulaire, que l'admirateur de la grandeur commerciale, le prêcheur de l'oligarchie aristocratique et de la discipline populaire, il ne nous toucherait plus guère, à l'époque où nous sommes et dans le pays où nous vivons. Mais son rayon visuel est infiniment plus vaste et sa pensée plus inquiète. Comme le Palais des Doges ouvre ses fenêtres d'un côté sur la place publique et de l'autre côté sur la mer, l'âme de Ruskin s'est ouverte d'un côté sur la Nature infinie et sur l'Art et de l'autre sur la multitude, sur la démocratie, sur le peuple aux complexités et aux obscurités presque aussi infinies et aux orages aussi terribles que ceux de la mer. Si nous lisons encore Ruskin, c'est que nous voyons en lui l'écrivain d'art qui répond le mieux à nos préoccupations esthétiques et sociales. S'il nous louche, c'est que, parti d'un point de vue si particulier, si national, disons-le bien, si étroit, il n'est personne de si universel dans ses sympathies ni de si fécond dans ses conclusions que l'auteur des Pierres de Venise, Et qu'on ne pourrait citer un seul
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mouvement d'Art triomphant depuis son époque, ni un problème esthétique posé encore aujourd'hui, dont il n'ait tracé la route ou donné le signala Si nous aimons Ruskin, c'est pour sa révolte contre le formalisme de la Renaissance, c'est pour son culte des Primitifs, c'est pour son respect des vestiges d'art du Passé ; c'est pour sa tendresse envers les humbles et les œuvres faites de bonne foi ; c'est pour sa réhabilitation du Travail, pour son apostolat en faveur de l'Art pour Tous ; c'est enfin pour le sentiment qui est le grand trait de son caractère, la passion de toute sa vie et qui résume toute son Esthétique : la Sincérité.
« Les grands systèmes de philosophie, a très bien vu M. Anatole France, ne tiennent que par le mortier de la sophistique. » Chez Ruskin il n'y a pas de sophistique. Aussi son système ne tient pas et en ce sens il n'est pas un grand philosophe. Mais un sentiment unique, persistant, irréfrénable, anime toutes ses paroles, tous ses aphorismes, toutes ses excommunications, tous ses enthousiasmes, toutes ses haines : la sincérité. On en verra des exemples puérils et bizarres au cours de cet ouvrage, dans les notes écrites au fur et à mesure que les éditions se succédaient et que les idées de l'auteur se succédaient comme les éditions. A tout instant, il témoigne combien il se trouve absurde, en se relisant. Mais on verra, en même temps, que cet arbre diffus et touffu qu'est sa pensée s'explique tout entier, jusque dans ses derniers rameaux ou ramuscules par la passion de ce qui est sincère. Sans doute, on peut faire mille critiques. L'arbre est tors, disproportionné, avec trop de branches d'un côté, trop de nudité de l'autre ; il lance ses bras ou les rétracte, en trop de directions, et se tourne tout d'un coup, en de brusques ressauts contradictoires ou se termine, là où il faudrait une branche, en floraisons superflues : la sincérité est la sève qui ne lui manque jamais.
C'est elle, d'abord, qui a dressé Ruskin contre la Renaissance, à une époque où bien peu d'écrivains osaient en parler librement. Mais, ici il convient de s'entendre. Ruskin n'a pas condamné toute la Renaissance, ni même les principales oeuvres de la Renaissance ; il a condamné l'Esprit de la Renaissance. Il n'a pas défendu toutes les œuvres du Gothique, ni tous les tableaux des Primitifs : il a défendu V Esprit du Gothique. Il a reconnu le génie partout où il l'a trouvé, mais il a cru qu'en l'absence du génie, — qui sauve tout, — l'Esprit de la Renaissance était néfaste, qu'il perdait fatalement les talents secondaires et, chez les ouvriers d'arts mineurs, étouffait tous les germes de talent : — tandis qu'au contraire, l'Esprit du Gothique même en l'absence du
* On ne peut guère contester, par exemple, que Ruskin ait été le prophète de l'Impressionnisme, quand on a lu ses Lectures on Art écrites en 1870 et ses Elé' vients of Drawing écrits en i856.
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génie, était un esprit fécond, bienfaisant, et qu'il élevait à la dignité d'artistes et de créateurs les plus humbles et les plus vulgaires ouvriers d'art.
Or quel était cet esprit de la Renaissance, selon Ruskin ? — C'était l'esprit de Science et de Perfection. Et quel était cet esprit gothique ? C'était l'Esprit à' Humilité et de Sincérité.
L'Esprit, le Démon de la Renaissance chuchote ceci à l'oreille de l'artiste : Sois savant et fais une œuvre parfaite ! la Nature est trop embrouillée. Tu ne peux la déchiffrer tout seul, ni tout seul y mettre de l'ordre. Consulte les Antiques. Ils ont déjà fait ce travail et sont plus faciles à interroger. Fais un ornement régulier et géométrique : c'est plus facile, quand on sait les règles et toujours plus parfait. Si tu ne peux t'en tirer avec honneur en taillant dans la pierre des fleurs et des bêtes, taille des oves et des perles. Vois comme les Antiques sont plus savants que toi et comme on les admire ! Imite-les donc et on t'admirera ! Ils ont ravi le monde en figurant des Dieux, des Dianes, des ApoUons, des Faunes, des Satyres, des Centaures, des Muses et des iEgypans. Figure tout cela et le monde te rendra le même honneur 1
Tandis que l'Esprit, l'Ange du Gothique, chuchotait à l'oreille de l'Artiste : Vois la Nature comme elle est belle : fais-la admirer ! Vois les Saints comme ils sont tendres et gracieux : fais-les aimer ! Vois les bourreaux comme ils sont méchants : fais-les haïr f Exprime, tant bien que mal, ta joie devant les plantes, le ciel, les eaux vives, les insectes brillants, les horizons bleus. Exprime ce que tu ressens, n'importe par quels moyens ! Exprime ta confiance dans le Paradis, ta grande pitié pour les douleurs humaines, comme tu pourras! Fais de ton mieux, et, si tu ne fais pas bien. Dieu te pardoint !
Et, en effet, voilà bien ce qui distingue les Renaissants des Primitifs, — en tant, du moins, que nous n'envisageons pas les génies qui, eux, échappent à toute commune mesure. Les Renaissants expriment, avec des moyens perfectionnés, ce que d'autres, les Antiques, ont senti. Les Primitifs expriment, avec des moyens hésitants, ce qu'ils ont senti euxmêmes. Evoquons nos impressions devant les réunions de Bruges, de Sienne, de Paris. Le peintre primitif ne nous dit pas : Voyez comme je suis savant ! Comme j'ai étudié les raccourcis et comme je possède bien la Fable ! Il nous dit : Voyez comme cette campagne est tranquille, ornée, semblable à un jardin ! Voyez comme ces bergers ont l'air étonnés de voir un Dieu si petit. Comme ce pauvre Christ souffre sur la croix ? Et comme ces saintes martyres sont jeunes et comme c'est dommage de trancher de si jolies têtes blondes ! — et comme ces bourreaux sont forts et cruels... !
Sans doute, en le disant, ils font des fautes, des solécismes, parfois des barbax'israes : ils balbutient. . . Mais ils disent une chose qu'ils pensent,
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qu'ils sentent et qui — parce qu'elle a passé par une âme humaine — vaut la peine d'être dite. Ils sont sincères, — et, par là, ils peuvent nous paraître gauches, comme tous les amoureux; désordonnés comme tous les sincères, mais il y a une chose qui ne leur manque jamais; il y a une vertu qui sauve toute œuvre révélatrice d'une âme humaine, si faible qu'elle soit, dès qu'en toute bonne foi elle se montre : la vie. La récompense de la sincérité, en Art, c'est la vie.
Cette vertu, nous la trouvons toujours chez les Prirailifs ; c'est par elle qu'ils nous touchent. C'est elle que nous sommes allés chercher à Bruges, à Sienne, à Paris. — Dès que triomphe, au contraire, l'esprit de la Pienaissance, l'impression de l'artiste perd sa fraîcheur et l'expression sa sincérité. Il ne voit plus la Nature avec ses yeux seulement et il ne nous dit pas ce qu'il a vu seulement avec sa langue. Il a vu, par les yeux de la Science, et il nous parle dans le langage des maîtres : la langue de l'Antiquité. -
Au nom de la sincérité, Ruskin a donc combattu la Science, et ses moyens d'investigation artificielle, parce que la Science fait exprimer à l'artiste ce qu'il sajV, non ce qu'il voit, ce qu'il déduit d'un raisonnement ou d'une notion préalable, non ce que ses sens même ont perçu. En même temps, son humilité devant la Nature l'a rendu l'implacable adversaire de l'Art pour l'Art, c'est-à-dire de l'art qui ne signifie rien que lui-même que l'adresse de l'artiste, à rendre un détail ou un eiret. Ruskin veut que l'Art signifie quelque chose. Mais quoi? C'est ici qu'on a le plus abusé de la lettre de »on enseignement et le moins compris son esprit. On a voulu trouver le fond de sa doctrine dans les intentions philosophiques, évangéliques et morales dontill'enveloppa, quand ellesn'étaient que la transposition littéraire du sentiment passionné qu'il portait à la Nature ; il suffit pour en juger de lire ces mots des Pierres de Venise ; « La fonction de 1 artiste, en ce monde, est d'être une créature voyante et vibrante, un instrument si tendre, si sensitif, qu'aucune ombre, aucune lumière, aucune ligne, aucune expression fugitive dans les objets visibles ne puissent être oubliées ou se flétrir dans le livre de mémoire. Son rôle n est pas déjuger, de penser, d argumenter ou de savoir. Le cabinet de travail, la barre du juge, la bibliothèque sont faits pour d autres hommes, pour d autres travaux. Il pourra penser ou raisonner, de temps en temps, quand il en aura le loisir ; acquérir les fragments de science qu'il pourra récolter sans se courber ou acquérir sans efforts, mais aucune de ces choses n'est faite pour lui. Sa vie n'a que deux buts : voir, sentir. »
Au nom encore de la sincérité, Ruskin a condamné toute restauration, ■ — parce qu'une restauration fait admirer aux foules, sous le nom d'un artiste et sous le millésime d'une époque, autre chose que ce que l'artiste a fait et l'époque inspiré. Au nom de la sincérité, il a flétri le souci de
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la Perfection en Art — parce que la Perfection voile les défaillances inhé, rentes à la nature humaine et pousse l'homme à s'appliquer à des choses moins hautes, les moins hautes étant les plus faciles à réaliser. Au nom de la sincérité, enfin, il a combattu le Machinisme, parce que le Machinisme remplace 1 expression constante du sentiment de l'opérateur par l'uniformité de la machine, et reproduit grossièrement, la conception du maître des travaux — de celui qui a dessiné le patron, — mais non plus du tout celle de l'ouvrier.
En tout cela, Ruskin a été poussé non par un scrupule moral, mais par le tact esthétique. Car si la récompense de la sincérité, en Art, c'est la vie, la rançon de la perfection mécanique et géométrique, c'est l'ennui, la langueur, la mort... Et s'il est des Arts oii VEsprit de l'Ecole compte peu, semble-t-il, mais seulement les œuvres des Maîtres, car un seul génie nous console de cent médiocres, — comme la peinture de chevalet, il en est d'autres, au contraire, où l'Esprit de l'Ecole est toutpuissant, parce que dans ceux-là, qu'on appelle les « Arts appliqués » ou les « Arts mineurs », les génies ne font pas tout, qu'ils ne font même pas grand'chose et qu'il faut que la multitude même des artistes secondaires et des ouvriers soient animés d'un esprit vital pour créer des œuvres vivantes. . . Cet esprit, sera-t-il l'esprit de la Renaissance : l'esprit de Perfection ? ou sera-t-il l'esprit gothique : l'esprit de Liberté. De la réponse que nous ferons pratiquement à cette question dépend l'avenir de nos arts décoratifs. Mais, en toute hypothèse, il faut choisir :
« D'une créature humaine vous pouvez faire un outil ou un homme, vous ne pouvez pas avoir les deux en même temps. Les hommes ne furent pas créés pour travailler avec l'exactitude des machines, pour être précis et parfaits dans toutes leurs actions. Si vous exigez d'eux cette précision, si vous voulez que leurs doigts mesurent des degrés comme des dents d'engrenage et que leurs bras décrivent des cercles comme des compas, il faut que vous leur ôtiez leur humanité. Toute l'énergie de leurs esprits doit être appliquée à se transformer en engrenages et en compas... L'œil de l'âme doit être cloué sur la pointe du doigt et sa force passer tout entière dans les nerfs invisibles qui guident ce doigt, dix heures par jour, pour qu'il ne dévie pas de son inflexible précision ; — et ainsi, l'âme et la vie doivent s'user et le tout de l'être humain s'anéantir, devenir de la sciure de bois, pour autant du moins qu'il s'agit de son rôle intellectuel en ce monde : sans autre chance de salut que son cœur, — qui ne peut, lui, se transformer en dents d'engrenage ou en compas, mais qui se dilate, quand les dix heures sont finies, dans l'humanité du foyer domestique. — Au contraire, si de ce manœuvre vous voulez faire un homme, vous ne pouvez en faire une machine. Le laissez-vous comir.encer d'imaginer, de penser, de faire quelque chose qui vaille la peine d'être fait : aussitôt la préci-