‹ Les pierres gravées de la Haute-AsieChapitre 14 sur 31 · LA TOUR DE BABEL · texte numérisé non relu

LA TOUR DE BABEL

Nous mentionnerons ici une série de cylindres qui nous paraissent se rapporter à Técole d'Érech. Ils sont évidemment d'une haute antiquité, ainsi que l'indique la nature de la pierre, jaspe, marbre ou siénite.

Fig. 67. La facture de l'intaille, la manière dont le sujet

est traité, tout cela les rapproche des monuments que nous avons déjà cités. Il est difBcUe de préciser la légende ou le passage de la légende à laquelle on peut les rapporter ; ils ne sont saisissables pour nous que par les détails du sujet et le costume des personnages. La scène la plus simple se trouve d'abord sur un cylindre en marbre vert probablement inachevé de la collection du Louvre (fig. 67); il nous présente, émergeant d'une éminence, un être supérieur coiflfé de la tiare pointue, le corps environné de rayons; derrière lui un objet indécis. La scène est évidemment incomplète, mais elle nous donne les traita caractéristiques du personnage principal. Examinons comment elle va se développer.

Nous la trouvons mdntenant sur on cylindre du Musée du Louvre, en marbre vert, d'un travail assez grossier (fig. 68) ; elle présente un acteur de plus, et, derrière, cet objet indéds qui paraît être une porte entr" ouverte.

LBB PIBBilBS aRA.TÉB8.

Noos pouvons citer ensuite (fig. 69) un cylindre en jaspe noir do cabinet des Médailles de La Haye (Coi., n" 57-95).

Fig. 68.

Le personnage principal coiffé d'un chapeau aux rebords retroussés, les épaules entourées de rayons , a les mains appuyées sur deux éminences ; devant lui, un individu robe longue lui présente au rameau. A gauche , la porte caractéristique est parfaitement indiquée , le travail de l'artiste permet même de reconnaître les gonds sur lesquels elle tourne; puis, derrière cette porte, paraissant l'ouvrir ou la fermer, un personnage de profil, coiffé du chapeau aux bords retroussés, barbe longue, cheveux bouclés, vêtu d'une robe demi-longue tombant à plis droits.

Nous mentionnerons encore vux sujet tiré d'un cylindre en basalte du Musée Britannique (fig. 70), publié par Lajard (Mithra, pi. 18, 4), dans lequel on voit le même personnage dont le corps est engagé dans un monticule resserré entre deux portes que deux individus paraissent ouvrir ou fermer.

Un troisième cylindre en stéatite verte, publié par Q . Smith {Genesis, p. 115) nous donne exactement la même scène avec une légère différence, qui vient sans doute de l'inhabileté de l'artiste et de la négligence de rexécution.

Nous trouvons une variante plus considérable dans un sujet repré-

U TODR DB BABRIi.

sente sur an cylindre du Musée Britannique. Derrière les personnages qui ouvrent ou ferment les portes, on distingue un arbre grossièrement indiqué.

Sur un cylindre en jaspe vert foncé (fig. 71) du Musée du Louvre (LoNOP-, Notice, n° 540), l'arbre est remplacé par un symbole que nous avons déjà rencontré (fig. ^, supra).

Un cylindre en jaspe vert du Musée de La Haye (Cat., n" 56-120) présente une variante plus considérable encore (fig. 72), bien que le sujet ne soit en définitif que le développement de la scène représentée sur le premier cylindre que ûous avons indiqué (Lajard. , Mitkra, pi. 28, n" 10),

Voilà bien le même personnage que nous avons déjà tu (fîg. 69); il a de plus le rameau à la main, ce qui nous permet de relier toutes ces scènes. L'artiste lui a donné un certain mouvement, et malgré ce qu'il peut y avoir de gauche dans son aspect, il ne manque pas d'un réel effet. Le travùl de la gravure laisse sans doute à désirer; les personnages

124 LES PIBRKBS ÛIUTiBS.

ne sont pas traités avec ce scrapule que nous avons constaté chez les artistes de l'École d'Agadé ; mais on y reconnaît aisément nn produit des graveurs d'Érech ; ils cherchent encore à se rapprocher de la nature et n'obéissent point au parti pris. Nous devons faire attention surtout à la manière dont l'un des personnages a saisi l'autre par le bras. Il n'y a rien de forcé dans la pose, et le raccourci est rendu d'une manière sufBsante pour que nous n'en soyons pas choqués.

Si nous cherchons maintenaut à pénétrer le sens de cette scène, nous sommes obligé de nous livrer à des conjectures dont nous ne nous dissimulons pas la hardiesse, mais que noas croyons très plausibles. Selon nous, nous sommes en présence d'un épisode de l'existence d'outre-tombe. tToubUons pas que nous sommés à Érech, la vaste nécropole de la Chaldée ; c'est donc là plus qu'ailleurs que les artistes ont dû s'inspirer des idées qui avaient cours au sujet de notre avenir.

Au Musée Britannique, nous avons ezamiué un petit monument en terre cuite fort curieux, provenant des fouilles de Loftus, à Warka ; il représente dans des proportions réduites la position du mort dans un sarcophage, le corps enveloppé de bandelettes conune dans une sorte de gaine, la tète dégagée, les mains laissées libres et ramenées sur la poitrine ' . Dans cet état, il n'est pas douteux que le cadavre n'eut subi une sorte d'embaumement ; c'était une momie imparfaite, ainsi que' le remarque M. Perrot*. D'un autre côté, Taylor nous apprend que ce mode de sépulture pouvait varier dans ses détails " : ainsi nous voyons dans d'autres tombes le corps couché sur le côté gauche, étendu sur une natte, la tète posée sur un coussin, et autour de lui, conservés dans le bitume, les débris de la natte, des étoffes et des bandelettes qui rentouraient, avec tes objets qui lui avaient appartenu, des pointes de flèche en silex et en bronze, les restes du bâton qu'il portait, et autour du poignet le cylindre* qm lui servait de cachet. Dïuis les tombes de

1 Latabs, Ntntveh and Babylon, p. 560.

* BUtoire dt CArt, t. U, p. 353.

» Tatlor, Nota* on tJu Ruint of 3ivgh«!r.D&iit It Jotimal oftke R. A. S^rat-Xy,

pi. U, p. xa.

* U «fit étA ti^ inUrsMiuit pour notre sujet de coonattre les cylindrée qnî ont 6t6 troavéa dans les tombe»; l'on d'eu a MA remit par Tajlor t. lir H. Rawliasoa (p. 273) ; il Mt peutêtre an Muée BritanuiqD*, maû nom n'kToni pu en i«coiuultTg ndentitA.

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femmes, on trouve des bijoux, des bracelets, des colliers, les ornements ou les instruments dont la défunte se servait pour se parer, et partout des vases qui paraissent avoir contenu la nourriture nécessaire pour accomplir le dernier voyage. Toutes ces précautions nous indiquent sufSsamment que les Chaldéens crojaient à la continuation de l'existence au-delà de la tombe ; il nous reste à savoir oii le mort devait se rendre. Nous avons pour nous renseigner le voyage entrepris par la déesse Istar pour aller chercher un fils qu'une mort prématurée avait ravi à sa tendresse.

Le lieu vers lequel elle doit s'acheminer se nomme le Pays sans retour {mat-nunakir), le séjour d'où Von ne revient pas; c'est la demeure du Dieu Irkala. Pour s'y rendre, on s'engage d'abord dans une route par laqueUe on ne repassera plus, et on arrive ainsi au séjour de la nuit. Pour pénétrer plus avant, il faut franchir sept portes, et, à chacune d'elles, un gardien vous dépouille de tout ce que vous avez possédé sur la terre, selon les lois immuables de ce sombre séjour. La déesse Istar avait dû s'y soumettre, et le légendaire nous décrit les épreuves par lesquelles elle avait été obligée de passer en franchissant chaque porte qui se refermait sur ses pas; nous n'avons, sans doute, point un épisode du voyage de la déesse; mais comme le chemin devait être le même pour tous, est-il téméraire d'y voir une des stations du lugubre voyage que nous devons tous accomplir î Quels sont ces êtres entourés de dammes qui reçoivent le voyageur? Quel est ce personnage qui ouvre ou qui ferme ces portes à mesure qu'on les franchit? Ne sommes-nous pas ici en présence de l'image du Dieu ou du sinistre gardien du séjour d'oiî l'on ne revient pasî

G. Smith a vu dans ces monuments, sans que nous ayons bien pu en comprendre le motif, une allusion à la construction de la Tour de Babel '• Nous devons faire justice de ce rapprochement.

Le seul texte assyro-chaldéen dans lequel on avait cru voir une mention de la construction de la fameuse Tour se trouve dans un passage d'une inscription de Nabuchodonosor, découverte par sir H. Rawlinsou dans la ruine du Birs-Nimroad qui couvre le temple de Borsippa, et traduite pour la première fois par M. Oppert en 1857 '.

1 O. SioTB, Ih» Chatdeon aoeowu of Otntti», p. 1&8.

■ Oppiat, ÈtMitê MêyrienneM, p. 1H-19S. — W. A. I., I, pi. SI,

126 LB8 PTBRItBS ORAT^BS.

Quelques expressions avaient pn prêter à l'équÏTOqne, et malgré les protestations de M. Oppert, on s'attachait à une première erreur qa'il s'efforçait de dissiper. Il a fallu s'entourer de textes nouveaux, comparer de nombreux documents pour déterminer rigoureusement le sens de chaque mot. L'histoire des travaux dont ce passage a été l'objet pourrait démontrer combien a été difficile et longue la découverte du moindre point grammatical ou leiicographique que les élèves de la jeune école regardent aujourd'hui comme chose très simple et très facile à acquérir, parce qu'elle ne leur a coûté aucune peine ni aucun travail.

Quoi qu'il en soit, il est certain désormais qu'il n'est nullement question dans ce texte de la Confusion des Langues. Si, à une époque relativement moderne, au moment de la Captivité, par exemple, on depuis, on trouve quelques allusions à cet événement légendaire, il est impossible de remonter au fait qui a pu y donner naissance parmi les habitants du Premier-Empire de Chaldée. Le nom de Babjlone ne saurait nous renseigner à cet égard ; ce nom est aujourd'hui connu dans sa forme primitive et n'a aucun rapport avec Tétymologie biblique qui en fait le synonyme de Confusion '.

Aucun texte assyro-chaldéen ne faisant donc jusqu'ici allusion à la Tour de Babel, il y a Ueu de s'étonner que G. Smith, qui le reconnaissait, du reste , ait pu en chercher la confirmation sur les monuments de la Chaldée '.

> NoBwa, Auyria» dtotùmnary. Part. I, ^.IH. — W.A.I., IV, pi. 18 I. « 0. SWTS, n# Choldeon aoootvM of QenaU, p. 159.

.*^Gnj^

Nous avons tu que les artistes de l'école d'Agadé et ceux qui s'y rattachent avaient une prédilection marquée pour les sujets tirés des vieilles légendes ; ils les traitaient avec une recherche de Tezactitude qui apparaissmt même dans les scènes les plus fantastiques ou nous avons rencontré les formes humaines alliées aux formes animales, en évitant dans cet ensemble tout ce qui pouvait nous choquer par un manque de proportion.

A côté, nous trouvons des couvres non moins anciennes peut-être, non moins définies, mais qui s'en séparent visiblement. Les artistes semblent s*être adonnés plus particulièrement à la représentation des cérémonies religieuses. On y entrevoit, au premier abord, tantôt une initiation ou une présentation, quelquefois un sacrifice, souvent une invocation.

Le centre de ces tendances artistiques est nettement déterminé. Nous Tassignons à une localité désignée par im complexe idéographique qui parait signifier « La Résidence du dieu Sin. » La lecture de cet idéogramme est assurée; il se prononce Uru ou Unu. Le nom de Uni a permis d'j reconnaître la ville qui ^t nommée dans la Genèse Ur- Kasdim, D'TlfD'^lît, la patrie d'Abraham. C'est l'Oùpiïj des Grecs, la Kaf*apiv» d'Eupolème, Il ne reste aujourd'hui de la ville antique qu'une tour de soixante-dix pieds de hauteur qui s'élève sur la rive arabe de l'Euphrate, à peu près en face de Warka, au milieu d'une série de monticules '.

Cette tour se présente encore dans nn état de conservation satisfai-

> Tatlob, Journal ofthé royal atiatie Society, vol. ZV, part. Il, p. 260.

128 LBS PIHtlRK aRATÉKS.

sant ; elle est bÂtàe en larges briques cimentées avec dn bitume. Cette circonstance lui a fait donner par les Arabes le nom de Mugheïr, qui signifie La Bitumée^ et ce nom s'étend par extension àtoute la contrée.

Ur n'est pas mentionnée parmi les villes dont les traditions de Bérose fout remonter Torigine à l'époque antédilavienne ; elle paraît de fondation plus récente que Sippar, Érech et Babylone. Située sur la frontière de la Chaldée, elle dominât au nord le pays des Akkads et au sud toutes les plaines d'alluvion qui formaient peut-être le pays des Snmers. Dans une situation si heureuse, elle a dû être le centre d'une navigation très active dès la plus haute antiquité. Ses vaisseaux figurent sur une tablette du Musée Britannique à côté des vaisseaux du pays des Akkads, de TilvuQ, de Magan, de Miluhi, de Nisin, de Khatti ' . Son commerce s'étendait au grand cabotage qui explorait, d'une part, les côtes du Golfe-Persique jusqu'à l'Inde et, de l'autre, les côtes de la presqu'île Arabique jusqu'au nord de l'Egypte, en se reliant par les caravanes sa commerce maritime de la Méditerrzuiée.

Ur n'était point comme Agadé une ville de science ; les tablettes antiques qui relèvent le dénombrement de ses vaisseaux nous font soupçonner une ville essentiellement livrée aux expéditions lointaines, n n'est pas étonnant que les artistes sous cette influence aient négligé les anciennes légendes, le côté mythique des vieilles traditions et se soient préoccupés davantage du culte extérieur, des cérémonies, du rite. On peut entrevoir déjà qu'une pareille donnée laisse peu d'indépendance à l'imagination \ aussi leurs œuvres ne présenteront pas cette variété que nous avons constatée à Érech ou à Agadé; nous avons cependant le type de trois cérémonies difl'érentes.

> W. A. I. II, pi. «, H" 1, col. 2, lig. 1-10.

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