CYLINDRES CHALDÉENS
1" OÉRÉMONIB.
A. — Le monument le plus ancien sur lequel nous trouvons la représentation d'une cérémonie religieuse, remonte à un des premiers rois de la Chaldée que l'on désigne sons le nom d'Urkham , nom conventionnel dont nous sommes obKgés de nous servir, parce que le texte le présente sous une forme composée d'éléments idéographiques dont la valeur n'a pas encore été rigoureusement déterminée '.
Ce monument a été longtemps considéré comme perdu on du moins égaré; nous ne le connaissions que par les dessins de Rich et de Ker-Porter * dont on ne pouvait contrôler l'exactitude. Nous l'avons longtemps cherché et fait rechercher dans les musées publics et dans les collections particulières. Aujourd'hui il est retrouvé; il appartenait
1 C« nom a éU indiqué pour la première foîi par la D' Hlncks. Depuis od a propoié les lectaret, Vrbabi, Vrbagoê, Likbagtn, etc., qui n'oot rien de définitif.
' KBR.-P0RTBII, TravcU in Georgia, Periia, Armenia, aneitnt Babt/lonia, etc., tto., during tht ytart 1817, 1818, 1820. LondoD, 1821-1828, t. U, p. 79, n» 6. — Le dessin de BiCH a été publié par Dorow, Die AsiyrUche KeiUckrifi, erlautert ditreh iwei nothnieht hakatvM Geu>ortUft« jaapù eylinder oui Nineveh und Babylon, eW. Nebat eiiter abhand- Iwng d«t Proft$tor Orotbibiid, et*. Wieabadeo, 18!0.
130 LES PIBRRB8 ORATâES.
primitivement au D' John Hine, attaché au consulat de Bagdad ; à sa mort il a passé entre les mains de M. Cobham, Commissionner à Larnaka, qui en a fait don au Musée Britannique. Nous l'avons reproduit (fig. 73) d'abord d'après le dessin de Rich publié par Dorow afin de préciser la scène qui va nous occuper, et ensuite (pi. 4, n" 2), pour contrôler l'exactitude du dessin de Rich, à l'aide d'une reproduction héliographique que nous avons obtenue d'après un moulage fait avec beaucoup de soin sur le monument lui-même. C'est un cylindre en jaspe vert de 0,050 de hauteur ; le sujet se compose de quatre personnages dont il est facile de distinguer les rôles.
L'inscription en caractères du style monumental de Babylone se compose de sept lignes d'écriture disposées en deux registres. Nous la lisons ainsi, en maintenant à la traduction la disposition du texte chaldéen :
€ De Urkham, ba-cu-ba-me-ir
le héros puissant, Patesi
roi de Ur, deUr,
son servitenr. »
Les indications de cette inscription sont très-précieuses. Quelques signes peuvent sans doute avoir été mal interprét4s, mais en réalité nous voyons que noua sommes en présence du cachet d'un grand personnage, vice-roi d'une localité dont le nom n'est pas déchiffré, et qu'il se dit serviteur de Urkham, roi de Ur. Or, nous connaissons parfwtement aujourd'hui le prince ainsi désigné ; Urkham est un des plus anciens souverains de Chaldée dont les monuments sont parvenus jusqu'à nous ' . Le siège de son empire était à Ur où il avait fondé un temple au dieu Sin ; les monuments de ce prince sont très nombreux, non-seulement à Mugbéïr, mais encore à Niffer, à Warka, à Zirghoul, et nous marquent ainsi les localités sur lesquelles s'étendait sa puissance. Nous devons faire remarquer que le titre de Roi de Ur figure seul ici, ainsi que sur un cône en terre cuite découvert dans les ruines du temple de Mugheïr, tandis que sur des monuments qui paraissent postérieurs
' Selon DDoe, l«c iiucriptionB da Urkham, gui paraiKBent rddigéei en Sumérien, doivent ttie luei en Aujro-Chaldéeo. Noua avons déjà «ignaJd la ■émitiBme du mot banuv et la ddsinence de lldéo^amme qui eiprime le nombre quatre dans 1» formule si fréquente : c Roi dea quatre rdgiooi ■, qui M T^pâte juaque dans la* inscriptions des roii du dernier Empire.
on trouve, après le titre de roi de Ur, celui de im des Sumei's et des Akkads ; ce fait semble indiquer une extension de sa puissauce, et peut-être l'origine d'une formule que les rois d'Assyrie adopteront plus tard, lorsque leurs conquêtes se seront étendues an sud de la Chaldée.
L'époque du règne de Urkham est déterminée par un document de Nabonid, le dernier des rois du Second-Empire de Chaldée qui monta sur le trône 555 ans avant J.-C. On sait, en effet, que Nabonid chercha, comme ses prédécesseurs, à restaurer les monuments des rois du Premiei^Empire ' ; il eut le bonheur de retrouver à Larsam les fondations d'un temple qui précisément avait été conunencé par Urkham et continué par son fils Buogi ; il nous apprend que ce temple avait été l'objet de la Bollicitude de ses prédécesseurs, et qu'il était resté pendant 700 (ou 1,700) ans dans le même état jusqu'au règne de Hammourabi qui en avait entrepris déjà la restauration *. Or, bien que -le règne de Hammourabi ne soit pas fixé d'une manière très précise, cette succession de dates nous reporte pour le moins au xxx" siècle avant notre ère.
Kg. 14.
Avant de nous occuper du côté artistique de cette œuvre, nous devons citer d'abord un cylindre du Musée de Berlin (fig. 74, et pi. 4, n' 1) sur lequel se trouve uoe scène analogue ; le sujet en a été déjà publié par M. Schrader ' ■, il est accompagné d'une inscription de huit lignes qui nous fait connaître le nom de Gamil-Sin, un successeur de
1 W. A.I.l, pi. 68, D' 1.
* Il 7 a UM lacune dans le texte; le chiG^ 70D était précédé d'im chiCTre BigniAcatif qui a diepam, et qui ne peut Atre au-deBSOUS de mille.
» ScBKADBB , Vber einen AltbabylonUcken Konigteylinder, Amtvg owi itom M<mat$btrieht lUr KOnigl. Akademit d«r WittentdMften au Berlin. Man,1879.
1^ LBB PIBRRBS aiUTÉBS.
Urkham ; elle est disposée en deux registres, comme celle du précédent cylindre, de la manière suivante, à ganche, le nom et les titres du roi ; à droite, le nom du scribe (Tipsar).
« De Gamil-Sin, Ka an,
roi puissant, Tiptar,
roi de Ur, fils de Ud-de-ga,
Foi des quatre [râgioas, son serritenr. >
Le nom du scribe présente une difficulté de lecture à cause du troisième signe dont ridentifîcation avec un signe déjà connu n'est pas sûre; quoi qu'il en soit, notre lecture est suffisante dans son ensemble.
11 existe un autre cylindre en marbre vert du même roi ; nous ignorons dans quelle collection, mais nous en avons trouvé l'empreinte au Musée Britannique ' ; il représente encore la même scène (fig. 75) avec une inscription qui offre la même disposition et qui ne diffère que par le nom du Tipsar. Nous la reproduisons ainsi :
« De Oamil-Sin,
Avil-anna
le héros puissant.
Tipsar,
roi de Ur,
flUde...,
roi des quatre régions,
son Berviteur.>
Voilà donc des scènes bien déterminées sur des cylindres royaux dont la haute antiquité ne peut être contestée. Les sujets de cette nature sont très nombreux et ne diffèrent souvent entre eux que par des
I Ce cylindre eM peu(-£tre le mime que celui sur lequel air H. RawlinBon a copié l'inicaiption qu'il a publiée daa« le Recueil du Musée Biitaniiique ( W. A. I. I, pi. 3, a' 11). — Quelque* eisne* sont peu Tiiibles sur notre empreinte et, malgré de fortes présomptions, nous Q'aTODB pas cm doToir restituer dans l'aTaotderiuére ligna le nom que air H.RawliDEoa a écrit dans son Recueil. — Voyei encore :G. Suite, Early hiitory of Babt/lonia, dans les Trenu. oftheS. B. A., p. 39, no Ifi. — F. Lbnormamt, £tudM akkadiennei, p. 319 et SOJ*.
détails dans le costnme des personnages et les symbole accessoires, surtout par l'inscription qui nous fait connïûtre le nom du propriétaire du cachet. La matière sur laquelle on opère généralement est le marbre, le lapis'lazuli, particulièrement Thématlte, quelquefois la serpentine et même le cristal de roche.
Fig. la.
Nous trouvons, chose rare, le titre de Paiesi sur un cyUndre en hématite du Musée du Louvre (fig. 76) d'une acquisition récente; l'inscription offre une disposition différente qui ne nous permet pas de saisir le nom du possesseur de ce cachet.
Fig. 77.
Quelquefois nous n'avons que le nom du scribe, ainsi que nous le voyons sur un cylindre du Musée du Louvre {fig. T7), où nous trouvons le nom et la filiation du possesseur. « (Cachet) de Bakit, Tipsar (scribe), fils de Naki (î). »
Fig. 78.
Souvent nous Vavons q u e le nom d'un simple p art iculier, p Mexemple, sur ce beau cylindre de la collection Souby-Bey (ftg. 78), dont
134 LBS PIBRBBS OIUVâBS.
l'empreinte noas est parvenue jadis de Constantinople par les soins obligeants de M. Barbier de Meyoard.
Plus souvent encore ces cylindres sont le cachet d'un anonyme qui se contente d'invoquer le nom de deux divinités Samas et Malik ; enfin, un certain nombre sont dépourvus d'inscriptions.
Essayons maintenant d'entrer dans l'esprit de la scène ; il s'agit évidenmient d'une cérémonie religieuse quelconque. Est-ce un acte d'adoration envers une divinité? est-ce une initiation à quelque saîntmystère en présence d'un pontife? S'il est question d'une divinité, quel nom doit-on lui donner? Si c'est un pontife, quel rang occupait- il dans la hiérarchie sacerdotale, quel rôle remplissait-il î Sommes-nous en présence d'une scène toute céleste dans laquelle les Dieux sont en rapport direct avec les humains et les admettent en leur présence ; ou bien encore la divinité est-elle entrée dans son grand repos, statue ou idole, pour recevoir les adorations des vivants ? Les questions se pressent et se multiplient sans que nous puissions y répondre; nous ne le tenterons pas. Attendons que d'autres renseignements viennent nous éclairer".
Voyons à présent comment les artistes ont compris et exécuté leur donnée. Quelqu' obscure qu'elle puisse être encore pour nous, il est certain qu»pour eux les types des différents personnages qui y figurent étaient bien arrêtés au moment oà nous pouvons en sfûsir la plus ancienne expression et que les artistes de Ur obéissaient déjà à un convenu. Ils sont moins près de la nature que ceux d'Érech ou d' Agadé ; ils ne nous montrent plus la représentation de ces grands animaiix, dont les formes si vraies, si consciencieusement étudiées s'accentuent jusque dans les conceptions monstrueuses que nous avons indiquées. Les personnages, toujours habillés, ne laissent voir que la tête, la partie supérieure de la poitrine, les bras et les pieds; de là disparait le besoin d'une étude savante du jeu des muscles et des articulations que l'exigence des légendes rendait indispensable.
Le cylindre d'Urkham n'annonce pas un travail très intelligent ; on
I Les szpUeationg proposées jusqu'i ce jour n'ont rieo ajoaU ani premières teat&tivaB d'interprétation propoBées par Grotefend i une époque où on ne pouTaîl être éclairé même but la valeur archéologiqne de ne monument. ^Conf. Beilage, E. Fbn Profistaor" O&otkibnd, dan* roDTTa^ d« DoBOw précité, p. t8.
peut en. juger par les traces de bouterolle qui altèrent la poitrine et les épaules de la figure assise, ainsi qu'on le vérifiera sur notre héliogravure (pi. 4, n' 2). Cependant elle est bien posée; sur quelques cylindres elle atteint une grande noblesse.
Les figures sont toujours de profil ; les personnages qui sont debout marchent les pieds sur la même ligne suivant en cela un convenu dont nous trouverons longtemps encore l'application jusque sur les bas-reliefs assyriens ; en général, ils sont d'une rigidité extrême. Les détails du costume et particulièrement de la coiffure permettront an jour d'individualiser les différents types que nous rattacherons à l'école deUr.
Quant au vêtement, il semble répondre aux nécessités d*na cérémonial sévère qui caractérise les différents rôles des personnages; il est du reste d'une grande slmpUcité, bien qu'il comporte l'indication sommaire d'une certaine richesse dans les étoffes.
La robe, plus ou moins ornée, tantôt à côtes, à rayures ou à plis, passe en écharpe sur la poitrine et paraît retenue à la taille par une ceinture.
Le siège, souvent élevé sur quelques degrés, est parfois garni de coussins et orné d'une frange; celui du cylindre de Urkham est terminé par un pied de biche. Ce détail nous avwt fait concevoir des doutes sur l'exactitude des premiers dessins, car nous ne connaissons pas d'autre exemple d'un siège pareil ; pour nous convaincre il a fallu la compar^son que nous avons pu en faire nous-mêmeavec l'original.
Si nous continuons notre examen des acteurs de cette scène, celui qui vient eif suppliant amené devant le Dieu ou le pontife mérite d'attirer particulièrement l'attention ; il se présente toujours tête nue, dans une attitude de soumission ou d'adoration ; les traits du visage sont souvent délicatement étudiés ; le menton est imberbe. Ce détail est de nature à jeter un doute sur le sexe de ce personnage, car la robe sans plis qu'il porte voile les formes et pourrait être une sorte de vêtement à l'usage des deux sexes lorsqu'on accomplissait la cérémonie qui nous occupe.
La pose de celui qui présente l'initié est, selon nous, gauche et embarrassée. La difficulté de faire comprendre le rôle de ces deux personnages n'a jamais été vaincue; il en est résulté des tâtonnements, d es hésitations et un parti-pris. L'artiste a cependant obtenu, dans une
LES PIBRRBS ORÀYém.
certaine Hmite, le raccoura du bras très difficile i rendre en crenx sur une surface convexe qui doit se projeter en relief sur une surface plane. Ce raccourci, dont nous rappelons ici les différentes positions, présente sur le bas-relief produit par l'empreinte une position forcée et disgracieuse; mais il n'en est pas ainsi sur la surface convexe da cylindre; ce qu'il y a de choquant disparaît sur le tournant et les figures
prennent alors le plan qui leur convient. Toutefois, si le bras n'a plus cette position gauche et cassée qui nous choque au premier abord, l'artiste a compris qu'il n'avait pas surmonté toutes les difficultés. 11 suffit, pour s'en convaincre, de comparer leurs œuvres à celles des artistes d'Érech. Quand ces derniers n'ont pu en triompher, nous avons vu le œnvenu auquel ils ont eu recours.
Fig. DOS!.
Nous ne nous sommes pas expliqués sur le sens probable de la cérémonie que nous venons de mettre en relief. Nous avons encore d'autres types à faire eonn^tre avant de nous prononcer.
B. — Les artistes de l'école de Ur ont traité une autre cérémonie on un autre moment de la cérémonie et nous présentent un second type qni a eu également ses imitateurs. La matière du cylindre est toujours la même, le marbre, le jaspe ou le lapis, et souvent l'hématite. Le caractère des personnages est en tout conforme à celui des cylindres précédents. Le monument qui va nous en donner le spécimen le plus important appartient à la collection de M. de Clercq (.fig. 83).
Pig. 83.
C'est un cylindre en jaspe rouge de 0,032 de hauteur. La scène se compose des personnages que nous connaissons déjà. C'est évidemment une des phases de la cérémonie précédente ; seulement, l'an des personnages, rioitié, se présente seul, les bras ramenés à la ceinture, dans la pose de l'attente; il est toujours fièrement campé et souvent d'un aspect très saisissant. Derrière lui, le pontife élève les mains dans la pose de l'adoration.
L'inscription, composée de sept lignes sur deux registres, affecte la même disposition que celle des cylindres de Urkham et de Gamil-Sin que nous avons déjà mentionnés. Elle est en partie fruste et ne laisse apercevoir distinctement que quelques signes suffisants peut-Ôtre pour préciser, sinon le nom da roi, au moins ses titres.
138 LES PIBRRBB aRATÉBS.
Le premier signe de la première ligne a disparu; il ne reste pins que la dernière partie du nom propre qui se termine par l'expression idéographique du nom du dieu Sio. L'ensemble peut donc se rapporter à deux noms royaux que nous connaissons, Gamil-Sin ou Zîkar-Sin, tous deux rois de Ur, ajoutant à leurs titres la formule ordinaire : « rois des quatre régions. » Le nom du Tipsar, compris dans la première ligne du second registre, est fruste; il ne reste de visibles que son titre et la formule finale t son serviteur. >
La même scène se trouve identiquement sur un beau cylindre en lapis lazuli de la Bibliothèque Nationale (Cat., u' 734), dont le sujet a été depuis longtemps publié par Miinter ' ; nous le reproduisons ici (âg. 84), parce qu'il a donné lieu à des interprétations sur lesquelles nous allons bientôt revenir.
La scène est quelquefois plus compliquée, les acteurs sont plus . nombreux, et, derrière la divinité, on remarque un personnage qui joue sans doute un rôle secondaire : il a la main droite élevée et présente une fleur ou un fruit; de la gauche, il porte un panier qui paraît renfermer les objets destinés à la cérémonie (fig. 85 et pi. 4, n' 7).
Flg. 85.
Les siyeta de cette nature sont très nombreux, et, comme ceux que nous avons déjà indiqués, remontent à une haute antiquité. Us ne
1 M'dhtbk, Vertueh uber dit ktilformisan Iiuoriften «w Pvnepolit, t»b. II, flg. 4, Kopenhagan, 1802.