II. — LES SACRIFICES HUMAINS
Sur UD grand nombre de cylindres, on voit figurer un personnage que nous n'avons pas encore indiqué et qui mérite d'appeler particulièrement notre attention ; il n'est plus enveloppé dans tes longs plis des robes frangées et ouvragées que nous avons rencontrées ; il se présente fièrement campé, les jambes libres, la main gauche tombant naturellement le long du corps tandis que la droite, ramenée À la ceinture, semble tenir un glaive, la pointe dirigée en bas.
Pig.9g.
La scène la plus réduite se compose de deux personnages ; c'est ainsi que nous la trouvons sur de nombreux cylindres (fig. 9S); à droite, le Pontife dans la pose et le costume que nous venons d'indiquer; devant lui, le personnage qui nous occupe et que, jusqu'ici, nous avions pris à tort pour un guerrier '. Quelquefois la scène s'élargit par la présence d'un troisième individu Pontife ou Initié (fig. 93, 94) ; enfin, comme accompagnement ordinaire, notons le plus souvent les
■ Catalogue dtt eylinire* du Cabinet royal lUi Médaille* de La Haye, p. 8.
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trois lignes d'écriture qui contiennent le nom, la filiation et l'acte d'adoration du possesseur du cachet (fig. 92, 94).
Cette scène s'étend également par l'adjonction des personnages que nous voyons figurer dans les prières ou dans les sacrifices ainsi que nous les trouvons fréquemment sur les cylindres (fig. 93, 94, 97).
Quel que fût le rôle du personnage que nous étudions, il répondait à une idée populaire, car les cylindres sur lesquels on peut l'observer sont des plus nombreux ; Us sont ordinairement taillés dans ie porphyre et le plus souvent dans l'hématite ; la facture donne lieu aux mêmes observations que celle des cylindres que nous ayons précédemment cités. 11 y a cependant un point essentiel que nous devons dès maintenant constater ; ce que nous avons décrit comme étant un glaive est souvent une arme terminée par une boule et nous fait penser à un instrument contondant. Nous avons même remarqué sur certains cylindres une variante importante ; l'instrument parait alors formé d'une double tige, l'une flexible, l'autre à la fois droite et rigide.
Essayons maintenant de déterminer la fonction de ce personnage. Quel peut-il être î Pour bien le comprendre il faut avant tout chercher à
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nous rendre compte de l'action à laquelle il participe, en consultant les indications qui nous sont données par les scènes où il va apparaître.
Le voici d'abord (fig. 94) sur un cylindre en jaspe rouge et noir de la Bibliothèque Nationale {Cat. n" 777), déjà publié par Lajard (Mitkra, pi. XVUI, n' 6); il est entouré du développement et de l'appareil d'une cérémonie en train de s'accomplir. A droite, le Pontife tel qoe nous le connaissons, coiffé de la tiare pointue, vêtu d'une robe longue étagée, élève les deux mains dans la pose de l'adoration -, devant lui le mystérieux personnage, fièrement campé, effaçant les épatdes, se présente de proûl, tête nue, vêtu d'une tunique courte; la main gauche en ramène un pli avec un geste plein de dignité, tout en tenant cette arme qui peut être un glaive ou une massue, taudis que la main droite tombe naturellement le loag du corps, portant le panier aux offrandes; derrière lui l'Initié, dans une pose recueillie; enfin devant le Pontife, une figure agenouillée semble attendre la bénédiction du prêtre pendant que l'Initié paraît se joindre à la prière ; au lieu de la formule ordinaire, l'inscription renferme une invocation à une Déesse que nous ne saurions préciser.
Fig. 95.
Suivons maintenant cette nouvelle action sur un cylindre en hématite d'un travail très fin provenant de la Collection du duc de Luynes (fig. 95) ; nous la verrons se développer et prendre des proportions tragiques sur lesquelles nous appelons spécialement l'attention, et qui noua aideront à définir le véritable caractère de ce sinistre agent d'un drame que nous ne pourrions comprendre sans suivre les différentes phases de cette scène étrange où le rôle de chacun va si clairement se dévoiler. Peut-il y avoir l'ombre d'un doute en présence de ce bras levé pour frapper, et de ces mains suppliantes tendaes pour implorer merci? D'après le précédent cylindre, le Pontife avait appelé la béné-
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diction sur la victime; ici, elle est aux pieds â*une diriiiité implacable qui préside à une sanglante cérémonie.
Un cylindre du Musée Britannique reproduit par notre héliogravure (pi. IV, n" 5) fournit une légère différence que nous remarquons, du reste, sur des cylindres analogues ; mais reportons d'abord notre attention sur cette figure agenouillée qui va nous fournir la clef de ce redoutable épisode. Nous en trouvons une semblable (fîg. 96) sur un cylindre en basalte de la Collection de Montigny qui a figuré à l'Exposition en 1878; le rôle des deux personnages est nettement caractérisé, et les dimensions sont telles qu'il n'y a pas de place pour l'équivoque; l'œuvre sanglante va s'accomplir; c'est en vain que la victime, un genou en terre, se retourne, et, comme la précédente, implore d'un geste désespéré le pardon ou demande la vie, la main redoutable va frapper; enfin dans le champ, accessoire lugubre, une tète séparée du tronc semble nous avertir de l'issue de ce combat inégal'. Four ne rien omettre, enregistrons comme caractère de la haute antiquité de ce cylindre la seconde scène qui représente un animal fantastique dressé sur les pattes de derrière pour dévorer une
Voilà donc des sujets bien définis qui oflirent un ensemble dont on peut tirer certaines conjectures assez plausibles ; aussi, laissons de côté pour l'instant l'intérêt artistique qui s'attache à ces monuments pour les étudier précisément au point de vue de l'épisode qui y est représenté. II est certain qu'il s'agit d'une scène sanglante dans laquelle la personnalité humaine est en jeu. Devons-nous y reconnaître un fait militaire ou une cérémonie religieuse t Sommes-nous en présence de
' De Dombreni cjlindre* nous moatreal dsa UtM ainsi déUchéet du oorpB. — Latakd, Ninejieh arid Babgton, p. 606, 6U.
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vaincus qui expient leur résistance sur un champ de bataille ou de victimes propitiatoires offertes en holocauste sur les autels des Dieux î C'est ce que nous allons examiner.
Les guerres à outrance ont été de tout temps en usage dans le monde oriental, et les Annales des rois d'Assyrie sont remplies du récit des sanglantes représailles des vainqueurs. Les textes chaldéens sans doute sont muels sur ce point, mais il est permis de supposer que les habitants de la Chaldée comprenaient la guerre comme les Assyriens, leurs éternels adversaires. — Nous savons comment les derniers rois d'Assyrie traitaient leurs ennemis dans leurs luttes contre la Chaldée '; les bas-reliefs sont rempUs du spectïicle de leurs cruautés. Ici, le roi vainqueur frappe de sa propre main les princes prisonniers * ; là, il les fait écorcher vifs pour en étendre la peau sur les murs de la ville '; d'autres expirent sur des pals *, tandis qu'on compte aux pieds du monarque des têtes fraîchement coupées^. Si nous rapprochons ces scènes de celles qui figurent sur nos cylindres, nous serons convaincus qu'il ne s'agit pas dans ces dernières d'un épisode guerrier, mais bien d'un sacrifice religieux.
Les sacrifices humains n'ont pas été étrangers aux anciens habitants de la Chaldée pas plus qu'aux autres populations du vieil Orient.' Partout d'ailleurs, sur tous les points du globe, nous en trouvons la trace ; c'est une triste coutume que l'on ne peut gratuitement attribuer aux peuples dans leur enfance , car des sociétés en pleine civilisation l'ont, hélas, pratiquée! et toujours, et partout, sous des formes différentes, le glaive s'est levé, les bûchers se sont dressés pour répondre à un sentiment égoïste et odieux, au nom d'un principe en vertu duquel l'homme s'arroge le droit de disposer d'une autre vie, et proclame comme le plus saint des dogmes le rachat de ses iniquités
> LtyABj], Nintvek and Babylon, p. 456.
» Lavau>, a leoondSflriw.o^fAeJlfonitmentïo/'Winei'nA, pi. 16,19, 35,37, 48.— Boit*, Le »{oiMmentdemnive,p\.lW.—TtxtaW.A.I.l,p\.în-C.l,l.n.— Ibid. III, pi. 7-12.
3 Latard, Ihi Monuments of Nineveh, pi. 81. — Bott*, Le Monument de Ninivt pi. lis Attnaiei det roU d'Assyrie, passim.
* Layard, a second Séries ofthe monumeMs ofNtneveh, pi. 2!. — Ibid. Ninmieh and Baryton, p. 456, 458. — Botta, le Monument de Ninive, pl. 145, II, 9.
^ Lataiu), The Monuments, ate., pL 63. — Th. Pihchbs, The Brome ornomnit* ofth4 PalttcegMe tu Balauiat, P. IV, p. 4.