LA FBUUB KT LA MÈRE
Quelle que soit la signification de cette scène, elle appelle notre attention sur la constitution de la famille chaldéenne. Le rôle de la femme étant toujours plus effacé que celui de l'homme, il est très difficile de déterminer sa condition dans la légende ou dans la vie réelle dont nous ne connaissons pas encore les détails. Cependant nous pouvons affirmer que la femme avait une large part dans la famille; de nombreux exemples nous prouvent en effet qu'elles avaient leur cachet, cyUndre tahsmanique dont elles faisaient usage comme les hommes sur les actes d'intérêt privé. D'un autre côté, nous trouvons dans les textes, parmi les noms des souverains, celui de reines dont l'administration n'a pas été sans influence sur la destinée des Etats. A côté de l'épouse (hirat) nous voyons sans doute figurer des esclaves (ardat); mais il serait téméraire de se prononcer sur leur condition en présence des nombreux textes qui pourront l'étabUr un jour et qui sont rédigés dans les idiome de la Chaldée encore incompris. Un document d'une époque postérieure à celle que nous étudions renferme des conventions matrimoniales sur lesquelles il serait intéressant de s'expliquer; mais leur laconisme ne nous permet pas de reconstituer cet ensemble que nous trouvons si clairement indiqué dans la Genèse biblique au temps d'Abraham, et qui paraît réaliser le type de la famille à cette époque. Il ne faut pas cependant trop se presser de l'accepter ainsi. Qui nous dit comment la famille chaldéenne était constituée à Ur ou à Agadé! nous savons seulement que la femme devjtit avoir en Chaldée une place dans la vie sociale que le Pentateuque ne lui a jamais accordée. Il ne faut donc pas croire à priori que la femme était déjà réduite, dans l'antique Orient, à cet état d'infériorité dégradante où. de nos jours elle se trouve chez les peuples soumis à la loi de Mahomet , soit qu'ils appartiennent à la race arienne, scythique ou sémitique; c'est donc avec empressement que nous devons chercher à connaître son rôle dans ces différentes civilisations, lorsque nous pouvons l'étudier au moment où chacune d'elles devait avoir le développement spontané de sa race.
LES PIERRES ORITBBS.
Nous arrivons à la partie la plus intéressante de notre sujet , mais nous ne pouvons dissimuler notre embarras en présence du tjpe étrange qui nous est offert ; il faut d'abord, pour l'étudier froidement, nous cantonner en Chaldée sans regarder au dehors, pour accepter d'une manière désintéressée le fait nouveau qui nous est révélé, c'est à dire la représentation d'une femme nue sur des monuments de provenance purement chaldéenne. Nous n'avons plus à en chercher la signification dans un épisode de la vie ordinaire ; nous ne devons pas surtout songer à la considérer comme le produit de la pensée réfléchie répondant à une idée purement estiiétiqne. Nous connaissons suffisamment, en effet, les œuvres de la Chaldée ponr être convaincus que les artistes ne sont jamais parvenus à ce degré de culture où ils pouvaient ' se complaire à rendre les formes de la nature dans le seul but d'arriver à la réalisation du beau.
Constatons surtout que les artistes chaldéens représentaient depuis longtemps la femme dans un état de nudité complète. Nous en avons la preuve par des monuments d'une antiquité incontestable, nonseulement par les cylindres où nous la voyons ainsi, mais encore par des statuettes en terre cuite et en bronze qu'on rencontre abondamment dans les ruines de la Mésopotamie-Inférieure. Ces monuments ont dû procéder d'une pensée commune dont l'influence a pu s'étendre audelà des œuvres des graveurs ; nous devons donc les mentionner.
Citons d'abord des statuettes en bronze généralement de 0,20 de hauteur représentant la femme d'une manière très pittoresque. Le torse fin et délicat nous montre une femme nue, les bras élevés, portant élégamment sur la tète un vase ou une corbeille; quelquefois
le corps à partir de la ceioture est terminé par une sorte de gaine qui réunit les jambes , et sur laquelle on lit une inscription au nom pj jog d'un des plus vieux souverains du Pre-
^■' -.., mier-Empire. Une de ces statuettes au
Musée du Louvre ' porte celui de Koudour-Mapouk (fig. 106), un prince qu'on a voulu rapprocher de la dynastie à laquelle devait appartenir le Kodor- Laomer de la Genèse. Quelques sta* luettes nous montrent des femmes entièrement nues dans la même position *.
Nous n'avons pas rencontré ces types sur les cylindres, mais nous devions les mentionner pour constater que les artistes, dès cette haute antiquité, avaient déjà représenté la femme nue et avaient réussi à lui donner une certaine grâce dans une pose de naïve chasteté.
lie type qui se rapproche le plus de celui qui est représenté sur les cylindres, nous est donné par des terres cuites de 0,15 de hauteur environ'. La femme est entièrement nue, debout, les mains ramenées sur la poitrine, un peu audessous des seins. Les traits sont souvent d'une grande finesse et aunoncent la jeunesse du sujet. Ce type s'est perpétué jusqu'aux époques relativement modernes. On comprend facilement par la nature du travail du modeleur que le sujet a été exécuté dans un moule à une seule pièce pour être vu de face; les négligences qui laissent le dos inachevé en donnent la
' A. DB LonapiRTBR, Musée Napoléon III, pi. 1. ' G. PsRROT, Buioire de l'Art, t. II, p. 3ZB.
> HiiVïSY, Catalogue dei PiçMrinea onetjuei tU terre eaite du Mutée du Louvre, t. I, p. S6 et 3i, D" 32 i 63, pi. 2, flg. 4.
172 LES PIEUtABS GRATâîS.
certitude. De tout temps, le modeleur en terre plastique a procédé de la même manière, ainsi qu'on peut s'en convaincre en étudiant les œuvres Fig. 107. des artistes de la Grèce ou de l'Italie dont nous avons de si nombreux exemples. Le type que nous reproduisons (fig. 107), est relativement moderne ; il est postérieur au Dernier-Empire de Chaldée. Les traits de la femme sont alourdis ; elle a vieilli. D'un autre côté, le travail est peu soigné ; il est souvent resté k l'état de véritable maquette, de simple ébauche, dans laquelle on reconnaît, il est vrai , la pose primitive, mais il manque d'une exécution correcte et achevée'. Les nombreuses reproductions à peu près identiques de cette figure dans des moules différents dénotent que les artistes les exécutaient d'après un type arrêté.
Mentionnons également un autre type qui se rattache aux derniers cylindres que nous avons cités : c'est celui de la femme-mère. La statuette que nous reproduisons (fig. 108), nous montre également une femme entièrement nue, mais elle porte dans ses bras un enfant. Nous n'avons pas rencontré ce type sur les cylindres; nous avons déjà fait, il est vrai, allusion à une scène Fig 108 analogue (fig. 104,105, supra), alors la femme était habillée et nous avons hésité à nous prononcer sur le caractère de cette figure qui pouvait être une Déesse, mais qui paraissait, dans certains cas, représenter une simple mortelle. Ici, il n'y a plus d'indécision; cette femme-mère est bien une divinité et nous n'hésitons pas à y reconnaître la déesse Istar. C'est en effet la seule divinité du Panthéon assyro-chaldéen qui nous soit indiquée dans sn rôle de mère; le sentiment maternel est exalté chez elle au-delà de toute expression ; à chaque instant, on nous parle de sa tendresse exagérée pour cet enfant mystérieux, le Dieu rejeton, le Petit divin, qui n'a pas été affranchi de la mort et qu'elle a été disputer aux puissances du Pays dont on ne revient pas. Il y a là peutr-être un épisode
> HiDiiT, CMalogtie des figurine», p. 30, q« 30, 31, et pi. 2, flg. 3.
LB3 BBLTIS. 173
qui se rattache k une légende que ûous allons bientôt faire conn^tre, pour voir si nous en trouverons le souvenir sur nos cylindres. Il faut peutrétre renoncer à pénétrer l'idée première qui a inspiré le Fia 10» *yP® ^^ ^^ femme nue dans l'antique Chaldée et
qui semble lui être resté tout particulier. Si nous le suivons en Assyrie, nous ne trouverons pour le représenter qu'une statue de femme découverte dans les ruines de Ninive et qui porte une inscription au nom d'Assur-Bel-Kala, un roi assyrien antérieur au dixième siècle avant notre ère. Cette ;itatue, en calcaire gris, figure aujourd'hui au Musée Britannique. D'un autre côté, nous devons sans doute signaler des statuettes en ivoire (fîg. 109), provenant des fouilles de Nimroud et qui paraissent reproduire un type analogue, mais elles en diffèrent essentiellement, parce qu'elles ont un caractère égyptien très prononcé ; aussi, nous nous expliquerons un jour sur l'origine de ces curieuses statuettes. En attendant, voyous les types qui sont représentés sur les nombreuses intailles chaldéennes que nous possédons.
Fig. 110.
Constatons d'abord une certmne diversité dans la pose de cette figure qui nous avait paru calquée sur un type unique au premier abord, car les différences s'accentuent à mesure qu'on étudie ces images avec attention. D'où viennent-elle? Dans les temps reculés oîi nous nous trouvons, l'idée de chaque époque, de chaque localité peut se caractériser par des nuances qu'il faut signaler, mais la difficulté d'arriver à en préciser la signification est d'autant plus grande que nous n' avons pour nous guider aucun indice à cet égard.
Un cylindre en cornaline dont l'empreinte nous a été communiquée par M. Barré de Lancy en 1863, nous présente (fig. 110) la
LES PIERRES GR.iV^BS.
femme, le corps de face, la tête de profil, le bras droit ramené à
la ceinture, le bras gaucbe gracieusement relevé; k côté de cette
figure, l'inscription nous apprend que c'est le cachet d'une femme :
« Kisti-Bin, fille deTabni..., servaDte da dieu Bin. »
Fig. 111.
Nous voyous sur un cylindre en hématite de la Bibliothèque Nationale (€at. n" 784) le même type (fig. 111) à côté de deux personnages, le Pontife et le Sacrificateur ; la scène est accompagnée de deux lignes de caractères frustes exprimant le nom de deux Divinités. Fig. lis.
Maintenant un cyhndre en hématite du Musée de La Haye (Cat. n" 1 16-99) nous donne un type très différent (fig. 1 12) ; la femme est entièrement de face, mais les deux mains sont ramenées sur la poitrine au-dessous des seins. C'est la pose ordinaire de statuettes en -terre cuite ou en bronze que nous avons indiquée. Notons que cette femme porte un coUier et des boucles d'oreilles ; derrière elle le Sacrificateur et le Pontife.
Fig. 113.
Un autre cylindre en hématite de la même Collection (Cat. n° 123- 135) nous montre la femme nue à côté du Sacrificateur (fig. 113) et sur l'autre moitié du cylindre une création fantastique.
La Collection du duc de Luynes (fig. 114) nous offre encore le
même type de la femme en présence du Sacrificateur, et sur l'autre moitié du cylindre, partagé en deux registres séparés par une bande
d'ornements, des créations fantastiques dont nous n'avons pas à nous occuper. Le travail de l'intaille présente un modelé très soigné.
Cette recherche de la forme commence à disparaître ainsi que nous pouvons le constater (fig. 1 15) sur un cylindre de la Collection Soubi-Bey dont l'empreinte m'a été communiquée de Constantinople en 1863; le dessin nous donne simplement une silhouette, et le sexe n'est plus caractérisé que par l'exagération des hanches.
Enfin, sur un cylindre en marbre brun du Musée de La Haye (Cat. n° 117-41), bien que les personnages soient de plus grande dimension (le cylindre a 0,028 de hauteur), toute trace de modelé a absolument disparu (fig. 1 16) ; la femme n'est plus indiquée que par
176 LBS PIBRBES GRAVÉES.
des lignes, tandis que l'exécatioa des autres personnages est aa contraire assez soignée. L'inscription nous apprend que c'est encore un cachet de femme ' :
« Nisia, fille de Sin-lime, servante dQ diea Sin. »
Notons enfin qu*on trouve souvent cette figure dans le champ des cylindres comme un accessoire; nous la voyons, notamment, sur un cylindre du Musée de La Haye (Coi. n" 124-90) que nous avons reproduit dans nos planches héliographiques (pi. IV, n° 4), à côté du Pontife et du Sacrificateur, au milieu d'un assemblage assez bizarre de symboles de diff'érentes natures.
Nous croyons avoir réuni les types les plus fréquenta avec les nuances qui peuvent les diversifier. Quelle que soit la scène principale, constatons surtout que la femme n'a rien de vivant et qu'elle paraît toujours isolée au milieu des personnages qui l'entourent, parfaitement indiflférente à l'action qui s'accomplit auprès d'elle.
On comprend combien il est difficile d'époquer toutes ces oeuvres et de trouver dans leur exécution un renseignement utile à cet effet. Nous avons vu la femme à côté des types de personnages dont nous connaissons la haute antiquité ; dès lors, nous avons été fondé à affirmer qu'elle participait de la même ancienneté, ou tout au moins, si elle figurait comme idée moderne à. côté de sujets plus anciens, on pouvait supposer vraisemblablement que les artistes perpétuaient une scène antique où aurait figuré d'une manière également antique ce même type de femme et que, devenus plus habiles, ils y auraient substitué un produit plus achevé. Mais alors pourquoi auraient-ils concentré tous leurs soins sur un type et conservé le caractère archaïque des autres? Voilà ce qui nous donne à penser que ces sujets ont dû être traités avec un parti pris, d'autant plus que si nous voyons la femme supérieure comme exécution sur le cylindre. de la Collection du duc de Luynes (fig. 114), sur le cylindre du Musée de La Haye (fig. 116), c'est la femme qui parait inférieure aux autres personnages.
> Noua avons rencontré déjà plusieura fois des noms de femmet Bur des cylindres oïl l'Emngc de la femme oue est reprétentéa. Il oe Taut paa se hâter de conclure de cette circonataDce qn« CM cachet! leur étaient eiclusivement réservés; il y a là sans doDt« nue préféreoM incuf
tMtablc, mois qui ne saurait être géniraliaée.
LES BBLTIS. 177
11 est donc bien difficile de se prononcer d'après la nature du travail sur la date que nous devons assigner à nos cylindres.
Quant au sujet, en se reportant à ce que nous avons dit précédemment lorsque nous avons indiqué le rôle de la femme dans la famille chaldéenne, nous acquérons encore la certitude que l'artiste nous transporte au-delà de la vie réelle, et nous sommes obligé d'aller chercher l'explication de sa pensée dans les mythes et dans les légendes. Nous avons déjà signalé (flg. 108) dra statuettes représentant une femme tenant dans ses bras un enfant nouveau-né ; nous y avons soupçonné un épisode de la vie d'Istar; aurions-nous un autre fait relatif à la même Déesse? Rappelons-nous cette légende dans laquelle la déesse Istar est forcée de se dépouiller de ses vêtements, de ses ornements, de ses bijoux pour aller chercher son fils au séjour des Morts j nous devons en rapporter ici un passage d'une manière complète pour pouvoir apprécier l'influence que cette légende aurait eue sur les œuvres des artistes.
Istar, la Grande-Déesse de la Chaldée, nous offre le caractère d'une divinité véhémente, emportée, devant laquelle tout doit céder. Nous l'avons vue dans sa lutte contre Isdubar excitant le courroux de son père. Aujourd'hui elle veut descendre au séjour des Morts pour y recherclier un fils enlevé prématurément à sa tendresse ; elle arrive à la porte du Pays IinmucMe; un colloque s'engage entre elle, le Gardien de la sombre demeure et la déesse Allât qui règne sur ce triste domaine. 11 a été difficile aux premiers interprètes de fixer la coupure du dialogue pour faire la part de chaque interlocuteur, mais aujourd'hui il n'y a plus d'hésitation sur ce point; laissons parler le texte dont chaque dëtaU doit être apprécié pour savoir si nous pouvons en faire l'application à notre sujet. Istar veut donc entrer, et elle se présente, arrogante, impérieuse au seuil de la porte impénétrable :
— « Gardien de ces lieux, ouvre la portel « Ouvre la porte pour que j'entre, moi!
« Si tu n'ouvrea pas la porte, si je n'entre pas, moi, j'assiégerai la porte, j'en briserai les ferrures ;
« Je démolirai l'enceinte; je franchirai la cWtope;
« Je ferai sortir les morts comme des lonpa affamés ;
< J'augmenterai les vivants du nombre des morts ressascîtés. y
LBS PIERRES ORATÉBS.
Le Gardien ouvrit la porto, il parla et dit à la Grande- Istar :
— « Soiâ la bieDyenne, Déesse, ne fais point cela, )e vais porter ton désir à la Reine des Grands-Dieux. >
Le Gardien entra et dit à (Allât) la Orande-Déesse de la Terre :
— < Souveraine de ces lieux, ta sœur Istar veut entrer ici ; elle méprise la défense des ^andes lois de ce séjour. »
Allât, la Déesse de la Terre, ouvrit la bouche (et dit) :
— < Nous, nons sommes comme l'herbe coupée (eux comme) le bronze ;
€ Nous, nous sommes comme la plante fanée (eux comme) l'arbre fleurissant;
« Elle m'apporte le courroux de son cœur, le courroux de son foie. »
^ « Souveraine de ces lieux (reprit Istar), moi, je ne dois pas contester avec toi ;
€ Je me mangerai (la chair?) comme du pain; je boirai mon (sang?) comme l'ean des ruisseaux ;
€ Laisse-moi pleurer sur les héros dont j'ai livré lesépouses ;
« Laisse-mol pleurer sur les esclaves abandonnées;
< Laisse-moi pleurer sur l'enfant nouveau-né enlevé avant le temps. »
— « Va, Gardien (dit Allât), ouvre-lui la porte;
« Dépouille-la de ses vétemeuts, suivant l'antique usage. » Le Gardien s'en alla et lui ouvrit la porte :
— « Entre, Déesse, et que ta volonté s'accomplisse ;
< Le palais du Pays Immuable va s'ouvrir devant toi. » (Istar) franchit la première porte, (le Gardien) la toucha et il
lui enleva la grande couronne qui ornait sa tête.
— < Pourquoi, Gardien, m'eulèves-tu la grande couronne qui orne ma tête î»
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. >
Elle franchît la seconde porte, il la toucha et lui enleva ses boucles d'oreilles,
— « Ponrqnoi, Oardien, m'enlèves-ta m«8 boucles d'oreilles! »
— « Eotre, Déesse, c'est ainsi qae l'exigent les lois de la Orande-Déesse de la Terre. >
Elle franchit la troisième porte, il la toucha et lui enleva les pierres du collier r^nl ornait son con. »
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tn les pierres du collier qni orne mon cou? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. >
Elle franchit la quatrième porte, 11 la toucha et lui enleva la tunique qui couvrait son corps.
— < Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu la tunique qui couvre mon corps ? »
— « Entre , Déesse , c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre, »
Elle franchit la cinquième porte, il la toucha et lui enleva la ceinture de pierres précieuses qui ornait sa taille.
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu la ceinture de pierres précieuses qui orne matailleî »
— < Entre , Déesse , c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la sixième porte, il la toucha et lui enleva les anneaux qui ornaient ses mains etses pieds.
— € Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu les anneaux qui ornent mes mains et mes pieds ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la septième porte, il la toucha et lui enleva le voile qui couvrait sa pudeur.
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu le voile qui couvre ma pudeurV >
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Et alors Istar entra dans le séjour du Pa^s Immuable, du Pays dont on ne revient pas. »
180 LBS PIBRRBS ORAVÉES.
Amenée prisonnière devant Allât, Istar fut accueillie par une raillerie sinistre de la Grande-Déesse; celle-ci sembla se moquer de l'imprudente qui avait abandonné le Ciel et la Terre, et qui dépouillée de ses amulettes s'était livrée témérairement aux puissances d'outre-tombe. Istar ressentit l'injure et s'emporta au point d'essayer de se jeter sur sa sœur ; vains efforts ! elle fut bientôt la proie des maladies et des maux qui accablent l'humanité et réduite à l'impuissance. Cependant les Dieui inquiets de la disparition de leur compagne s'émurent des désordres qui remplissaient le monde en son absence ; aussi un Dieu nouveau, Uddusnamtr, le messager des femmes fut créé pour obliger Allât À se soumettre à son tour et à rendre sa prisonnière. Accompagnée de son guide, Istar repassa les portes qui s'étaient fermées sur elle ; à chaque station on lui restitua les ornements dont elle avait été dépouillée, et de nouveau richement parée, après avoir bu les ondes qui font oublier la connaissance de nos destinées, elle reprit son rang parmi les Dieux.
Trouvons-nous sur nos cylindres une des phases de cette étrange pérégrination ! Nous l'avons cru un moment ; car un cylindre que nous
j^ avons cité (fig. 112) nous montre la femme n'ayant d'autres ^^ ornements que des boucles d'oreilles et un collier. Nous avons TiT cherché à compléter l'histoire des différentes stations de cette
iW lugubre toilette, mais rien n'est venu corroborer les rapproche-
\\ ments que nous voulions tenter entre les sujets rfe nos cylindres et le récit de la légende. Si l'artiste avait eu en vue ce voyage, nous aurions certainement retrouvé parmi toutes ces représentations une série plus ou moins nombreuse des épreuves que la Déesse a subies, et surtout la plus remarquable, la dernière ; mais alors ce n'est point seulement une femme nue que l'artiste aurait eu à représenter, il nous eût montré la déesse Istar en présence de la déesse Allât. Or nous n'avons jamais rencontré le concours de deus divinités féminines sur nos cylindres, tandis que nous y trouvons toujours une femme isolée au milieu de cérémonies auxquelles elle ne paraît point prendre part.
Aucun autre texte ne nous révèle, jusqu'ici du moins, une circonstance qui puisse motiver la représentation de la femme nue ; aussi pour l'expliquer nous en sommes réduits aux hypothèses. Disons d'abord que nous ne saurions voir dans ces naïfs produits de l'art la mamfes-
LES BBLTIS.
tation d'une pensée impure ; rien dans les textes ne vient appuyer cette idée ; nous devons donc l'écarter à priori. Voyons le sujet en lui-même : ces différentes images nous ont surtout frappé par leur immobilité; lorsque tout semblait vivre sur les cylindres d'une vie réelle, Sacrificateur, Pontife, Initié, Serviteur, cette figure de femme, étrangère à la scène qui s'accomplit autour d'elle, ne nous a pas paru appartenir au monde des vivants ; aussi nous avons songé à la déesse Allât, la déesse des Morts ; mais nous n'avons rien trouvé pour fortifier cette idée. Nous avons ensuite pensé à l'image même de la Mort; nous trouvions quelques indices à l'appui de cette dernière conjecture dans un monument du Musée Britannique qui représente un défiint dans un sarcophage, le corps engagé dans des bandelettes qui en font soupçonner la forme, les mains laissées libres, ramenées sur la poitrine. Il y a plus ; si nous consultons le travail de l'intaille alors que 1^ personnages de la scène sont rendus avec un soin tout particulier pour leur donner l'apparence de la vie, lorsque les traits de la Beltis armée sont si délicatement traités, il nous a paru que le graveur, dans cette figure isolée, semblait l'avoir intentionnellement négligée et ne l'avoir rendue que par des Ugnes qui en expriment sommairement l' ensemble. Enfin, si ce n'est pas la déesse des Morts ni l'image de la Mort, serait-ce l'indication d'une statueî En Assyrie nous trouverons des œuvres dans lesquelles le graveur nous fait comprendre qu'il a eu cette intention; en Chaldée nous ne sommes pas autorisé à. supposer que l'artiste n'ait pas voulu représenter directement la personnalité qu'il avait en vue. Dans tous les cas, si c'était la copie d'une image et si nous voulions en pénétrer le sens, la difficulté serait reculée, voilà tout. En effet, nous avons bien signalé dans les ruines de la Mésopotamie-Inférieure des statues et des statuettes en terre cuite qui reproduisent plus ou moins exactement la figure gravée sur nos cylindres, mais rien ne nous renseigne davantage sur le nom ou sur le rôle du modèle. Nous avons parcouru les textes religieux et nous avons dit déjà ce qu'ils nous faisaient connaître sur les divinités féminines du Panthéon chaldéen ; nous savons ce qu'il nous est permis d'entrevoir dans le domaine du monde surnaturel et de la superstition ; nous avons également compulsé les nombreuses formules magiques d'incantation et d'exorcisme, mais aucun texte ne nous a révélé jusqu'ici dans quelles
182 LES PIBBABS GRAVÉES.
circoastances l'artiste aurait été amené à représenter une femme une, déesse ou mortelle, par des statuettes ou sur des intailles.
Cette figure reste donc pour nous sous la désignation vague d'une Beltis dont nous n'avons pas dégagé l'individualité. Quant à Torigine de ce type, nous la croyons essentiellement cbaldéenne. S'Q fallait pour l'expliquer remonter au-delà, nous devrions essayer de pénétrer dans la civilisation des Sumers et des Akkads et les documents nous font absolument défaut.
Nous n'avons pas besoin d'aller chercher cette origine dans l'influence que des dogmes étrangers auraient pu avoir sur les peuples de la Chaldée. Serait-ce ceux de l'Inde î La distance les en sépare moins encore que les idées. Toute comparaison avec la Déesse iodienne qui presse ses seins d'où s'échappe un lait abondant est impossible ; il n'y a aucune analogie dans les mythes qui ont donné naissimce à ces deux créations; si les figures se présentent toutes les deux de face, le trait caractéristique de la déesse indienne manque essentiellement à la représentation de la femme cbaldéenne du Premier-Empire dont les mains sont simplement ramenées sur la poitrine.
Serions-nous plus heureux en essayant de faire appel aux traditions de l'Égypteî On a découvert, il est vrai, à Nimroud, dans les ruines de Calach, des ivoires qui représentent des femmes nues (fig. 109); elles ont un caractère égyptien évident, mms ces œuvres ne seraientelles pas plutôt un reflet des statuettes de la Chaldée? D'un autre côté, parmi les différentes figures de divinités égyptiennes on signale l'image d'une Déerae entièrement nue, la déesse Gadesh , sur une stèle du Musée du Louvre appartenant à la xvii' dynastie (xv ou xvi' siècle avant J.-C.). La Déesse est représentée vue de face sur un Uon passant tenant un serpent dans la main gauche et une fleur de lotus dans la main droite '. C'est la plus ancienne représentation d'une déesse égyptienne nue qui soit parvenue jusqu'à nous ; or, elle porte un nom qui peut faire supposer précisément qu'dle est d'origine asiatique, et si nous rapprochons cette ^ure de celles qui ornent nos cylindres, il est impossible d'y rencontrer un point de ressemblance, soit dans la manière dont les artistes ont exécuté leurs dessins, soit dans les mythes qui ont pu les
1 Pus» d'Avbshb, Choix de monuinenu égyptiens, pi. ïisvii. — Wujuhsoh, pi. 55.
LES BELTIS. 183
inspirer. Nous trouvons de part et d'autre spontanéité dans la conception et indépendance dans l'exécution.
Quant an sentiment esthétique qui aurait pu guider les graveurs, nous Tavons déjà écarté d'une manière générale. Les préoccupations artistiques ne paraissent pas avoir dépassé en Chaldée la représentation plus ou moins fidèle des objets de la nature. Nous avons trouvé sur les cylindres les formes humaines et surtout les formes animales rendues dans certains cas avec une grande vérité; mais ici l'artiste semble au contraire s'être écarté intentionnellement de la nature pour s'en tenir à une représentation conventionnelle très sommaire.
Cette figure ne comportait cependant aucune difficulté particulière d'exécution. Si en général les personnages se présentent de profil dans les cérémonies religieuses, nous avons vu qu'ils sont souvent de face dans des sujets qui ont trait aux légendes. Ainsi les artistes d'Agadé savaient représenter de face Isdubar et Héa-bani et les artistes de Ur, la Beltis armée et parée. Ce n'est donc pas par impuissance que les artistes chaldéens ont rendu les trîiits de la Beltis nue d'une manière aussi négligée. Quoi qu'il en soit ce type que nous saisissons déjà à un état traditionnel s'est conservé à Babjlone jusqu'aux derniers jours delà civilisation chaldéenne (fig. 107), et dès lors on s'est demandé quelle était l'influence qu'il avait pu exercer sur les oeuvres des artistes des époques posténeuresî On a cherché à le rattacher à une pensée commune partant d'une donnée première qui se serait propagée de proche en proche. Nous devons dès à présent nous prémunir contre cette idée qui nous reviendra plus pressante quand nous examinerons les dernières productions des artistes assyriens.
Nous sommes loin de nier l'influence de l'art oriental sur les artistes de la Grèce ; nous constaterons même en temps et lieu cette conséquence inévitable, mais nous ne saurions voir, par exemple, avec M. Soldi dans les cylindres babyloniens les premiers éléments de l'art archaïque de la Grèce'. N'oublions pas les produits de l'école d'Agadé ; pour copier ces œuvres déjà vieilles au vi' siècle avant notre ère et pour s'en inspirer, il fallait avoir une culture intellectuelle que 1^ artistes de Samos et de Chio, alors dans leur enfance, n'avaient
1 Ehilb Sou», Les Arti miaonmut, p> 30.
point encore acquise. Quant aux produits du Dernier-Empire de Chaldée, leur influence a dû être aussi peu efficace. Nous ne rencontrons plus en effet de Beltis nues sur les cylindres, mais seulement des statuettes d'une exécution grossière qui perpétuaient sans donte le type antique et qui ont pu être recueillies par les Hellènes longtemps avant qu'ils aient été en état d'apprécier les civilisations qui les avaient produites. Cependant ce serait dans ces œuvres qu'on aurait cru découvrir le germe du développement atteint par l'art heUénlque dans la représentation de la femme nueî J'admets que par suite d'une curiosité toute naturelle les artistes de la Grèce aient pu étudier l'art oriental en Asie et y aient puisé des idées que leur génie vivifia ; les communications étaient faciles. D'un autre côté, je comprends que les Phéniciens, ces grands voyageurs, ont assez parcouru les terres et les mers pour répandre çà et là en Grèce des images dont ils ne comprenaient peut-être pas la signiflcation. Enfin il est évident que les guerres ont bientôt achevé le mélange des idées eu précipitant l'Orient sur la Grèce et la Grèce sur l'Orient; de là des échangea dont on peut suivre la trace , mais ici nous croyons pouvoir affirmer que les Beltis chaldéennes n'ont en aucune influence sérieuse sur les œuvres des Grecs.
Le type de l'Aphrodite entièrement nue est, en effet, d'une époque relativement moderne. L'homme avait été déjà représenté dans un état de nudité complet lorsque les artistes grecs n'avaient encore été conduits qu'à dégager dans les statues d'Aphrodite le haut du corps, tout en voilant la partie inférieure. C'est ainsi que Phidias l'avîiit représentée assise sur les genoux de Dioné dans le fronton occidental du Parthénon '- Il faut arriver jusqu'à la Vénus de Cnide pour trouver en Grèce le premier exemple d'une statue de femme entièrement nue. On sait dans quelles circonstances Praxitèle avait exécuté son œuvre et l'anecdote que Pline raconte à ce sujet*. Était-ce pour répondre au désir des Cnidiens, était-ce pour créer un type nouveau dans l'indépendance de son inspiration artistique? peu importe; ce qui est essentiel à constater d'abord, c'est que le type de la Déesse de Praxitèle, dont nous connaissons la pose, n'a aucun rapport avec c^ui des Beltis qui ornent nos cylindres.
' BKoitNDSTSD, Voyage at recherehct en Sréee, t. II, p. m. » Plinb, EUt. nat., xxzvi, 5, 4.
LES BELTIS. 185
Jusqu'ici on a trop cherché à reconstituer à l'aide de âocuments incomplets des unités impossibles; on a confondu les noms, les attributions, les origines, et, à la faveur des termes généraux qui désignent les déesses, Beltis ou Istar, on a donné à Zarpanit, à Anat, à Gadesh, à Vénus ou à Âstarté, les mêmes caractères ; on en a fait des divinités hybrides qui n'appartiennent plus à aucun culte. Pourquoi donc ne pas Uûsser nos monuments mutilés avec les blessures que le temps leur a faites? Quel besoin de compléter prématurément ce que l'avenir nous cache encore lorsqu'il pourra nous le révéler demain? Plus je cherche à pénétrer l'inSuence des idées artistiques qui devaient s'échanger alors entre la Grèce et l'Orient, plus je comprends cette filiation nécessaire, mais plus je trouve aussi de raisons sérieuses de laisser à chaque civilisation sa part de spontanéité individuelle. Praxitèle a' avait-il donc pas assez de génie pour concevoir un tjpe ni assez de talent pour l'exécuter?
Pour expliquer cette influence orientale sur une création si personnelle àla Grèce, on a cherché à suivre la tradition chaldéenne à travers les mythes de la Perse, et Anat, Beltis ou Istar serait devenue Anaitis. Au moment oii Praxitèle animait son marbre, un mythe nouveau apparaissait, il est vrai, en Orient : Artaxerxès venait d'imposer le culte âi'Anahata dans toutes les provinces de son vaste empire. Nous en avons la preuve dans un passage de Bérose rapporté par Qément d'Alexandrie, et le fait est consigné dans un texte émané d' Artaxerxès lui-même'. Quel était ce mythe? Bérose aurait pu sans doute nous renseigner à ce sujet, mais son texte commenté plutôt que rapporté par Clément d' Alexandrie' est loin de nous satisfaire à cet égard; il ne nous apprend pas si cette Béesse est d'une origine chaldéenne ou égyptienne, ou même si elle n'est pas particulière à la Perse. D'un autre côté, si nous cherchons à pénétrer le caractère de cette divinité, de son culte et surtout de son image, nous arrivons bientôt à nous convaincre d'abord que rien ne nous autorise à lui attribuer une origine chaldéenne, et ensuite que son image n'a pu inspirer les artistes de la Grèce. Qui nous ferait donc supposer que cette divinité a été représentée dans un état de nudité complet? Plutarque semble indiquer
1 Conf. Intcriptioiu des A ohéménida; ÎMCriptioD S. d« Suie.
* CiiMBHT d'Albiandrib, Protrepl., 1, 5. .— Aoathias, da Reb. Juttin., 11, p. 6£.
le contraire ; car, en parlant des mystères auxquels Artaxerxès avait été initié, il nous dit positivement que l'initiation avait eu lieu en présence cTune divinité armée.
Nous ne voulons point anticiper sur les faits que nous exposerons plus tard; cependant nous pouvons dire déjà que lorsque nous étudierons les intailles de l'époque des Achéménides, nous produirons un cylindre sur lequel on voit une Déesse entièrement habillée recevant les hommages d'un dynaste achéménide, et nous pourrons peut-être établir alors que cette Déesse est Anaïtis et que le prince est Artaienès. S'il en est ainsi, ce serait donc à tort qu'on aurait pu croire que le décret d'Artaxerxès-Mnémon avait eu une influence considérable sur l'art grec, en donnant à Praxitèle le type de la Vénus qu'il a réalisé ^j aussi il faut éviter de propager des erreurs que les découvertes inceasautes viennent dissiper.
Enflii, de même qu'on a cherché des rapports entre les représentations des Beltis nues de l'Orient et celles d'Aphrodite, on a voulu trouver des rapports entre la Déesse chaldéenne armée et parée et les représentations de Minerve ou de Bellone, et opposer l'un à l'autre ces deux types de la Déesse nue et de la Déesse parée en établissant une sorte d'antagonisme parallèle entre les deux divinités. Nous croyons avoir fait comprendre ce qu'il y a de fragile dans ces conjectures, et dès-lors s'évanouissent les théories basées sur le prétendu contraste de pureté et d'impureté, d'énergie belliqueuse et de volupté sans frein signalé par quelques mythographes, et qui s'explique à peine dans les mystérieuses conceptions auxquelles auraient abouti les cultes orientaux incompris ou corrompus qui sont venus expirer en Occident avec les derniers débris de la civilisation grecque et romaine.
■ Cb. Lbnoriunt et db Wittb, Élite dei MotwtmeMs céramographijuti, t. IV, p. il
Parmi les scènes religieuses que nous étudions et dont le caractère se précise de plus en plus à mesure que dous avauçons, la plus simple va se borner à un acte d'invocation caractérisé soit par la présence de la divinité qui en est l'objet, soit par la personne qui la lui adresse; il est donc facile de prévoir la nature des sujets que nous allons rencontrer. Voici d'abord la Divinité assise telle que nous la trouvons sur un cylindre du Musée Britannique (fig. 1 17). Le Dieu est devant un autel sur lequel brûle un flambeau; dans le champ, on voit le symbole du Dieu suprême et au-dessus, trois fois répétée, une sorte de croix qui peut être le Labarum, le prototype de la crois grecque ; enân six lignes de caractères renfermant une invocation.
Fig. in.
On reconnaît facilement l'image d'un Dieu dans ce personnage que noua avons déjà signalé sur les monuments de l'École de Ur, et qui nous l'ont représenté quelquefois avec une telle ampleur qu'on serait tenté de le considérer comme une ébauche du Jupiter de Phidias ou du Moïse de Michel-Ange.
LES PIERRES QRATIÊBS.
L'inscription de noti^ cylindre peut se traduire ansi :
< Souveraine du temple Anna, — gaéfiB le mal, — accorde ton . pardon, — protège la force de ma droite — et fais prospérer l'œuvre — dn serviteur qui le préconise. »
Devant la Divinité, nous trouvons quelquefois le croyant qui f^t l'invocation. Signalons un cylindre du Musée de Zurich, dont l'empreinte m'a été envoyée par les soins obligeants de M. E. Duval,
conservateur du Musée Fol, à Genève ;(fig. 11^); l'intaille nous montre les personnages dans la position étrange que nous avons indiquée (fîg. 33, supra). Le possesseur du cachet se nomme : < Naba-nabni, âls de Garbannm, serviteur du dien — »
Le plus souvent nous trouvons deux divinités en face l'une de Tautre {fig. 119), et devant elles un arbre ou un autel, par exemple sur un cylindre de la Bibliothèque Nationale {Cat, n" 724 bis) d'un travail archaïque et dépourvu d'inscription.
La symétrie n'implique pas nécessairement l'identité absolue d^ deux peraonnages. Nous avons vu sur des cylindres de l'école d'Agadé que cette symétrie était établie tantôt par la représentation des deux figures de Héa^bani ou d'Isdubar dans une lutte identique, tantôt par la
représentatioD d'isdubar d'un côté et de Héa-baui de l'autre, concourant à une action différente.
Un cylindre, assez insignifiant du reste, a particulièrement appelé l'attention dans ces derniers temps et a été l'objet des interprétations les plus erronées; nous croyions en avoir fait justice, mais la persistance qu'on met à méconnaître son véritable caractère, noua oblige à l'examiner de nouveau. Ce cylindre (fig. 120 et pi. III, n" 5) appartient au Musée Britannique; il est en cblorite terreuse, pierre relativement tendre ; il est même un peu roulé; la vive arrête de l'intallle a disparu, mais l'empreinte donne encore une netteté suffisante pour étudier les détails de la scène. Le sujet a été souvent publié; d'abord dans les planches de l'ouvrage de F. Lajard {Mitkra, pi. XVI, n" 4); puis il a été reproduit un grand nombre de fois, et les dernières interprétations auxquelles on s'est livré à son sujet lui ont donné une certaine notoriété. La scène assez peu compliquée représente, suivant la coupure de l'empreinte, un arbre aux rameaux étendus chargé de deux gros fruits; devant l'arbre deux personnages assis la main étendue; enfin derrière l'un des personnages, un serpent.
M. G. Smith a suggéré le premier, en s'appuyant sur des textes assyriens mal compris, que cette scène pouvait se rapporter à celle d'Adam et Eve dans le Paradis Terrestre au moment où le Serpent tentateur va les faire succomber *. Cette interprétation erronée de tous points s'est fait jour en Allemagne par la traduction du livre de M. G. Smith qui en a été donnée par M. Hermann Delitzsch ^; elle n'a pas été combattue par son frère, le D'' Friedrich Delitzsch, dans les remarques qu'il y a ajoutées; aussi elle s'est propagée promptement; elle s'est
1 O. SiiiTB, The Chatdean aeoount of Genetii, p. 91, London, 187S.
> HuuuAHH DeuTzscH, Georget Smiih't Chaldaûche 0«neiU, p. 87. Lùpag, p. 370.
190 LES PIERRES GRÂTÉES.
également reproduite en France dans des livres de vulgarisation ', et malgré nos observations', elle serait bientôt acceptée comme une vérité acquise si nous ne persistions pas à lui restituer son Téritable caractère'.
D'abord il n'est nullement question de la chute de nos premiers parents dans les textes assyriens ; aucun ne mentionne jusqu'ici l'apparition des premiers humains sur le globe; c'est par une confusion due à l'état fragmentaire des tablettes qui paraissent avoir trait à cet épisode qu'on a pu le supposer et en tirer des conséquences que les monuments figurés ne sauraient expliquer. Les deux personnages de notre cylindre ne représentent peut-être pas deux êtres de sexe différent? Ne sont-ce pas là deux hommes, tous deux vêtus de la robe longue qui caractérise les personnages de distinction, prêtres ou Dieux? la coifiure seule diffère; l'un porte le chapeau aux bords retroussés qu'on a pris à tort pour des cornes, l'autre porte une coiffure plus indécise ; il parîût avoir la tête nue et les cheveux relevés en arrière et rappelle le type de certains habitants de la Chaldée que nous avons déjà vus sur nos cylindres. Dans tous les cas, le costume est le même et si les artistes avaient voulu indiquer des personnages de sexes dfférents, ils l'auraient fait sans équivoque. Rien donc ne nous rappelle ici Adam et Eve.
Devant ces deux personnages on trouve un arbre ; nous en avons vu souvent pour séparer deux scènes symétriques sur des cylindres oii sont représentées des scènes de différentes espèces (fig. 43, supra). Cet arbre, il est vrai, peut être un arbre sacré; mais, en fdt-il ainsi, cela ne prouverait pîis encore qu'il s'agit de l'arbre fatal du Paradis Terrestre. Enfin derrière les personnages nous voyous un serpent dont la tête incline du côté où on avait cru voir une femme, hypothèse gratuite qui dépend de la coupure de l'empreinte, et qui n'a rien que de fortuit.
Le serpent se trouve d'ailleurs sur un grand nombre de monuments;
l p. ViaoDRocx, La SibU et Itn Découvertes modernes en Egypte et en Aisyrie. Paris, 18T7, t- I, p. 157, — et, à l'appni, l'arUcU de U Zeitsehrifl far Katholitehe Théologie, 1877, t. I, p. 127.
» La Bible et Ut cylindres chaldiem.
3 WiLUAU Hatbs Waiu>, The Serpetu tempter in oriental Mythology, dBDB 7^ Bihliotheea taora, lol. xisriu, D» 150, airil 1881, p. SOS.
il y joue un rôle constant qu'il faudrait expliquer par un mythe qui puisse justifier toutes les positions où il se rencontre, tantôt au milieu d'une cérémonie religieuse (fig. 79, supra), tantôt au milieu de différents symboles (fig. 166, m/Va); dans tous les cas, nous ne connaissons pas suffisamment la signification du serpent dans la mythologie assyrochaldéenne pour tirer de sa présence sur un cylindre chaldéen une conséquence qu'il s'agirait de transporter dans un autre dogme. 11 y a plus, le serpent n'est pas désigné dans les textes qu'on invoque pour expliquer le sujet de notre cylindre. En effet, si on se reporte au passage indiqué, on s'aperçoit bientôt qu'il ne s'agirait plus d'un serpent, mais d'un dragon, du Dragon Tikamat, dont on cherche la représentation dans ces figures fantastiques, lions ou léopards ailés qui se dressent sur les cylindres (fig. 132, infra) et qu'on a comparés aux dragons héraldiques '. Kien donc ne nous autorise encore à voir dans le petit cyhndre du Musée Britannique une allusion directe ou indirecte au récit biblique de la scène du Paradis Terrestre.
Si on voulait trouver quand même cette allusion sur les cylindres de la Chaldée, on pourrait peut-être en citer bien d'autres, notamment un cylindre du Musée de La Haye qui se prêterait très facilement i cette interprétation {Cat. n° 55-122); et cependant je ne crois pas qu'on ait songé jusqu'ici à l'invoquer.
Cest un cylindre en marbre de 0,025 de hauteur (fig. 121), qui représente un jardin ; on y voit des arbres et des oiseaux de différentes espèces, au milieu un arbre plus grand que les autres, chargé de fruits ; enfin trois personnages, l'un d'eux tient un fruit à la maiu et semble inviter les deux autres à en cueillir de semblables?
i 0. Shitb, The C\9ldean o.
,t of Gentiit, p. 95,
192 LBS PIERRES QRATIEeS.
Revenons aux scènes d'invocatioa que nous devons examiner ici. Maintenant le personnage est debout, et il est facile de reconnaître à son costume le fidèle qui adfease la prière et qui se trouve dans la pose que nous avons indiquée, la main élevée, suivant la prescription des rites. Il se présente sous deux aspects qui paraissent différents au premier abord; en réalité ces types sont identiques.
âLa différence provient de ce que l'un a le profil tourné 1 à droite et l'autre à gauche; eu les examinant avec un peu d'attention, on s'aperçoit bientôt que c'est toujours le même personnage et la même pose: la main ■ I droite élevée (nis kati) tandis que la gauche est . ramenée à la ceinture. Il ne faut pas le confondre avec le Pontife qui a les deux mains élevées et qui ne figure jamais seul.
Quelques cylindres présentent l'inscription traditionnelle qui nous fait conn^tre le nom et la fliliation du propriétaire du cachet. Nous trouvons ainsi (fig. 122) sur un cylindre en cristal de roche' de la Bibliothèque Nationale (Cat, n" 862) notre personnage en adoration; derrière lui dans le champ, un sceptre ; en haut, un disque à huit rayons et devant lui trois lignes de caractères malheureusement frustes.
La plupart des cylindres de cette nature renferme à côté du personnage une invocation à une divinité suffisamment indiquée, soit par un symbole, soit par son caractère propre, pour que les anciens Chaldéens n'aient pu s'y méprendre.
Nous pouvons même préciser sur quelques cylindres une localité
1 Nous HOmmei loin d'avoir cité tout les cylindres en cristal de roche qui appartienbent an PremieT-Empire. Uh sont Dombreui ; aussi nouB iMtont cette remarque parce qu'eUs peut avoir MQ importance pour l'âtudo ipéciale qoe comporte l'eiameii de la matière ctea pierr«i ^Téet.
parUcolière où les sujets sur lesquels ou voit figurer ce personnage étaient précisément usités.
Fig. 123.
Je citerai d'abord (fig. 123) un cylindre ou plutôt un fragment de cylindre en sardonyx de la Bibliothèque Nationale (Cat. n" 870): il présente un personnage debout dans la pose de l'adoration et devant lui, dans le champ, leZ.a6arwm tel que nous l'avons signalé (fig. 117); en face du personnage, dix lignes d'écriture. La partie inférieure du cylindre a été brisée, malgré cela les deux dernières lignes nous apprennent que ce bijou était le cachet d'un SakkannaJcu, fils de Kurigahu.
Mentionnons encore (fig. 134) un magnifique cylindre en hématite ; il appartenait à M. le baron de Prokesch Osten, intemonce d'Autriche à Constantinople, lorsqu'une empreinte nous en a été envoyée en 1863 par M. Barré de Lancy. L'adorant est dans la pose ordinaire, et derrière lui six lignes de caractères.
Cette inscription a une importance épigraphique que la traduction fera immédiatement comprendre ; nous lisons eu eflèt :
« Duriulmas, âls de Belsunu, Serviteur de Kurigalzu, roi dn pajad'Assar, Sal^kann&ku de la ville de Dur-Kurigalzu. »
C'est jusqu'ici un exemple fort rare d'un personnage qui se dit Serviteur d'un autre personnage, fût-ce un roi, en se servant du terme qui paraît consacré aux divinités dont on invoque l'appui sur les cylindres.
Kurigalzu est un roi du Premier-Empire, fils de Puniapurias, contemporain de Busur-Assur, roi d'Assjrie. La date du règne de ces deux souverains peut être précisée: — d'abord par les calculs auxquels une tablette de synchronismes ' permet de se livrer et qui fixent le règne de Busur-Assur, par conséquent celui de Purnapurias, vers l'an 1430 avant J.-C; — en second lieu par ceux qui résultent d'une donnée des textes de Nabonid ; en effet, Purnapurias avait élevé un temple à Samas dans la ville de Larsam ainsi que cela est établi par l'inscription des briques trouvées à Senkereb ; or Nabonid nous apprend que cette œuvre était restée abandonnée pendant 700 ans, jusqu'au moment où un roi nommé Kenziru en entreprit la restauration. On sait que ce roi Kenziru, le XwÇipog du Canon de Ptolémëe, monta sur le trône de Babylone 731 ans avant J.-C; nous arrivons donc encore au chiffre de 1430 pour l'époque du règne de Purnapurias, père de Kurigalzu *.
Kurigalzu, roi des Sumers et des Akkads , a régné en Assyrie suivant l'indication de notre monument; mais son règne, d'après la tablette des synchronismes, ne fut pas de longue durée. A la suite d'événements que nous ignorons, il fit un traité avec le roi d'Ass}Tie et procéda à la délimitation des frontières qui furent fixées à un endroit où on éleva une forteresse à laquelle il donna son nom Bur-Kurigalzu . Les ruines de cette forteresse qui portent aujourd'hui le nom de Tel- Nimroud sont situées à Akarkouf, à 20 kilomètres à l'ouest de Bagdad, sur la route qui conduit de Bagdad à Hiilah.
Comme on le voit, ce petit monument nous donne de précieux renseignements sur Tépigraphie et sur l'histoire ; au point de vue de l'art il ne fait sans doute que reproduire un type qui nous est devenu familier, mais il nous permet d'en constater la persistance. Notons surtout que nous nous trouvons en présence de deux cylindres appartenant à la même époque et dont la matière est bien différente. C'est ta seconde fois (p. 140 et 142) que nous rencontrons un fait pareil, ce qui nous prouve que la calcédoine et les pierres dures ont été gravées sous le Premier- Empire, comme les basaltes, le lapis et l'hématite. 11 ne faut donc pas se hâter de juger de l'époque d'une intîiille par la nature de la pierre.
* O. Smith, Barly hyuory of Babylon, dan* lea Trans. of S.B.A. vol. I, p. 69. —
BiAylutui et la Chaldér, p. ISO.
Citons maintenant quelques cylindres qui vont nous donner des variantes du type du personnage qui adresse Tinvocaiion :
L'abord un beau cylindre en cristal de roche du Musée de Zurich (fig. 125), où nous trouvons le Pontife tourné à gauche, et devant lui cinq lignes de caractères ; une dernière ligne est restée en blanc sur le cylindre. Ce texte est comme toutes les inscriptions votives d'une interprétation assez difficile ; nous y lisons cependant :
< Que je proclame son nom, — que je fasse resplendir sa gloire, — qae
snivant la volonté — de Mardnk — je marche dans sa loi. »
Fig. 126.
Sur un cylindre dont j'ignore la provenance (fig. 126) , on trouve le même personnage tourné à droite et une invocation à Nergal.
Fig. 187.
Enfin (fig. 127), sur un cylindre dont j'ai reçu l'empreinte en 1863 et qui appartient aujourd'hui à M, de Clercq , on trouve encore le
196 LES PIRRRBS 0RATÉB3.
même personnage, et devant lui une inscription de sept lignes renfermant une invocation au dieu Sin.
Je ne puis oublier ici un cylindre du Cabinet des Médailles de La Haye{Cat. n" 119-47). Il est en marbre rouge; on y voit nos deux personnages dans la pose de Tadoration et une petite fîgure de femme nue (fig. 128) : l'invocation est contenue dans une inscription de sii lignes qui accompagne les figures et que nous lisons ainsi :
« toi qui es adorable, qui doDDes le salut, la vie, la justice, vivifie mon nom. »
Je terminerai ces citations, dans lesquelles l'épigraphie seule a sa place en donnant ^'inscription d'un cylindre en jaspe rouge et blanc dont l'empreinte m'avait été envoyée en 1863 de Bagdad (fig. 129).
Ce monument appartient aujourd'hui à M. de Clercq; il ne présente point de personnages , mais une inscription de neuf lignes ; la première renferme l'indication d'une invocation adressée au Dieu du temple de ta lumière; la secoude des symboles mystérieux, le labarum et le losange; les sept dernières, l'iûvocation'.
1 Cm courles légeadea préBanteot de grandee diffimiltét d'interprétatioii; ausil, malgré no* eflbrtt et aidé des coumiU de M. Oppert, tnoQ mattre et ami, nous n'aTona pu sonreot en déterminer que le «ens puerai.
INVOCATIONS. IVJ
NoQs avons essayé de la traduire ainsi :
« Invocation an Dieu do temple de la lamière :
Dans les ténèbres, le jour, — dans le sommeil da dien Ikidu -— en présence du soleil couchant
— qni procure l'éloignement — des. . . . éternelles,
— J'ai — l'hamme éternel. »
L'époque à laquelle on doit rattacher les monuments de cette nature est assez difficile à déterminer. Les cylindres au nom de Kurigalzu portent avec eux la preuve de leur antiquité, mais nous ne pouvons être aussi affirmatifs pour les autres. H y a eu au vi' siècle à Babylone une recherche de l'archaïsme que nous pourrons constater par la suite ; l'artiste a donné à certains cylindres une apparence antique qu'il est toujours possible de reconnaître. Ces bijoux méritent une étude spéciale; nous nous y livrerons lorsque nous nous occuperons des monuments du Second-Empire de Chaldée.
Quand nous examinons la pensée qui a présidé à l'exécution de ces dernières oeuvres, le côté talismanique du cylindre nous apparaît complètement. Il est bien difficile de ne pas tenir compte des renseignements qui deviennent de plus en plus précis, de plus en plus nombreux, sur les pratiques mystérieuses auxquelles le Chaldéen crédule avait recours pour conjurer les mauvais génies dont les influences néfastes ne se font que trop sentir sur notre pauvre humanité. De tout temps on a cherché la cause de nos maux dans l'action de puissances occultes, et on a toujours essayé de les neutraliser par des pratiques mystérieuses. Ce n'est pas seulement en Chaldée que la superstition a eu recours aux formes religieuses pour combattre le mal qu'on ne peut expliquer; aussi, quel que soit notre jugement sur les dogmes qui ont vécu, il est certain que le pontife éclairé n'a jamais compris ses Dieux comme le vulgaire idolâtre. Ne sommes-nous pas souvent étonnés de certaines pratiques auxquelles la superstition a encore, recours aujourd'hui; elles se glissent dans les cérémonies religieuses de tous les peuples, et l'orthodoxie la plus sévère n'ose pas toujours les répudier.
Les textes de la Bibliothèque de Ninive sont remplis de vieilles formules chaldéennes qui nous renseignent à la fois sur les prières du
198 LES PIERRES ORATÉES.
coite et sur les pratiques superstitieuses ; les unes et les aatres ont pour but de conjurer l'influence des esprits malfaisants ou d'attirer la bienveillance des Dieox ' . Il nous est facile d'eu confondre la nature et la portée, surtout quand nous les trouvons sur des cylindres.
En général, ces textes présentent de grandes difficultés de lecture ; leur rédaction primitive remonte à la civilisation qui a précédé la domination chaldéenne. Les uns sont écrits exclusivement dans la langue des Sumers ou des Akkads et résistent encore à toute traduction sérieuse quand on n'est pas préalablement renseigné par des traductions assyriennes sur le sens des expressions qu'ils renferment; d'autres ont l'apparence de textes bilingues et présentent quelquefois le texte antique en face de la traduction assyrienne; quelques-uns sont disposés de manière à donner une traduction interlinéaire qui laisse comprendre, par son aspect et la succession des groupes dont on peut suivre la signification, la dlËférence du génie des deux langues. Ces traductions ont été faites au temps d'Âssur-bani-pal, à une époque où la langue des Sumers et des AJtkads était encore familière aux scribes de l'Assyrie; ces érudits nous ont fort heureusement laissé, avec les débris de la langue antique, des Dictionnaires et des Grammaires qui nous permettront un jour de la comprendre.
Quelle que soit notre opinion sur cette langue antique, on peut, dès à présent, se convaincre, d'après les traductions assyriennes, que les Cbaldéens croyaient à la puissance malveillante de certains Génies qu'ils désignent sous les noms de Namtar, Outouk, Ekim, Maskim et autres, aussi nombreux que les maux qui nous assiègent. Ces Génies attaquent le corps sous différentes formes, le brisent et finissent par tuer le malheureux sur lequel Us tombent comme un ouragan.
Les Cbaldéens croyaient aussi que certains hommes pouvaient acquérir une puissance analogue à celle des mauvais Génies pour tourmenter leurs semblables. Ces êtres méchants savaient composer des philtres avec des plantes, jeter des sorts, des maléfices, en pronon-
1 W.A.I. l,PaiHm.— W. A. I. [V.Poajtm. — F. \.stiOTL1tktt^, Sur la Signification 04 quelques eylindra bt^yloniena, dans ta Gmelte archéologique de 1379, p. E49. — Pour les esHia da traduction, voyez : P. I^nouuant, La Magit ehet Ut Chaldéem, Paris, IS74. — Oppirt, Fragment! mythologique», pHria, 1881. — Halévy, Docamerut religieux de VAisyrie et de la Babylonie, Puis, I88S.
çaot certaines paroles, des imprécatioDS qui agissent sur l'homme comme un démon mauvais, un démon qui n'a pas de nom, qui n'a pas de corps, et qui cependant exerce sur nous une action funeste.
Pour conjurer ces redoutables effets, la chose est facile, car le mal ne vient pas des Dieux, et c'est en les invoquant qu'on peut le combattre, aux philtres on oppose les philtres, aux paroles on oppose les paroles, mais le remède souverain consiste dans la possession des talismans et des amulettes qui ont une puissance irrésistible. 11 y avait des talismans de différentes formes ; quelques-uns consistaient en des bandes d'étoffe sur lesquelles on écrivait des formules propitiatoires et qu'on attachait aux vêtements ou qu'on appliquait sur les parties malades qu'on voulait guérir; mais les plus efBcaces étaient ces amulettes en pierre dure, ornements, cylindres ou cachets dont les Dieux eux-mêmes étaient pourvus et qu'ils n'abandonnaient pas sans danger. On comprend dès-lors l'influence que ces idées ont eue sur le développement de la Glyptique; les pierres gravées avaient, en effet, une vertu souveraine pour éloigner les mauvais esprits. Ces talismans opposaient au mal une borne que les Dieux eux-mêmes ne pouvaient franchir, et que ni les Dieux ni les hommes ne savaient exphquer.
D'après l'ensemble des formules d'incantation que nous avons parcourues, il est aisé de reconstituer la cérémonie à laquelle ou devait se livrer pour en assurer l'efBcacité. Il s'agit toujours de s'adresser à une divinité puissante; un prêtre qui semble remplir le rôle de mystagogue, lui présente le malade atteint du mauvais esprit; puis on procède à l'exorcisme à l'aide d'une prière récitée par le prêtre ou le patient lui-même. N'aurions-nous pas ainsi sur nos cylindres de l'école de Ur une des scènes que nous venons de décrire? — Dans certains cas, pour que l'adjuration soit plus pressante, il faut accompagner la prière de certains rites particuliers : faire une aspersion avec une eau propice, tenir à la main une branche de certains arbres consacrés en présence de certains symboles, le calame du scribeî le disque ailé? le sceptre métallique? N'aurions-nous pas encore l'image d'une scène pareille dans le troisième type de la cérémonie qui ûgure également sur nos cylindres de Ur? — Ces mystérieuses pratiques avaient lieu à l'entrée d'un temple oii le malade était transporté ; dans certains cas, le prêtre devait tenir d'une main une datte, un ail, une âgue,un fruit
quelconque, et le jeter sur l'autel en récitant la prière. Plusieurs formules recommandent d'arracher de la laine des brebis, du poil des chèvres, et de les brûler pendant l'exorcisme ; il serait facile, avec un peu d'imagination, de retrouver toutes ces cérémonies sur les cylindres, mais en donnant à certains détails une signification qu'ils n'ont peut-être jamais eue.
Le côté mystérieux des cylindres a d'abord frappé tous les esprits ; nous avons fait entrevoir les propriétés surnaturelles qu'on attachait à la possession de telle ou telle pierre, à la disposition de telle ou telle forme ; nous avons constaté le rôle talismanique de ces bijoux par les inscriptions même qu'ils portaient; nous savons maintenant la vertu qui était accordée à certaines prières, à certaines pratiques; nous savons surtout l'importance qu'on attachait à la possession des pierres gravées dont les Dieux et les hommes se paraient également. Le plus grand malheur qui pouvait arriver, c'était de les perdre : Istar, la Orande-Déesse, a été réduite à l'impuissance dès qu'elle en a été dépouillée ; rappelons-nous le châtiment d'uu Dieu qui avait tenté de s'emparer des talismans de Bel. Ne soyons donc pas surpris du nombre de ces bijoux et de la nature des sujets qu'ils devaient présenter. Nous devions tenir compte de ce côté intéressant de Télude des pierres gravées; mais nous ne pourrions nous étendre sur les propriétés des nombreuses formules conjuratoires ou sur l'influence des talismans dans la Chaldée sans sortir des bornes de notre travail.