LES PIERRES OUATÉES
la même école; il est sorti du même atelier, je dirais presque de la même main (fig, 139). C'est également un cylindre en marbre vert, de la même dimension ; on y voit un taureau répété deux fois; le lion a disparu, mais c'est bien le même animal que l'artiste a toujours voiJu mettre en scène.
Le lion et le taureau, voilà les deux animaux que les grareurs ont surtout représentés sur les cylindres. Les résultats auxquels ils sont arrivés nous révèlent jusqu'à quel point ils savaient étudier la nature. Chacun des monuments que nous avons cités nous montre, non pas un type, mais un individu. 11 ne faut pas une observation bien approfondie ni une grande expérience des sujets de la glyptique assyrochaldéenne pour reconnaître dans tous ces animaux, d'abord une différence de race (fîg. 43, 48), puis une différence individuelle. Ou distingue, en effet, plusieurs sortes de lions et plusieurs sortes de taureaux ; avec un peu de persévérance, on retrouve bientôt dans les traits de chaque animal un caractère spécial qui l'individualise, et enfin une expression particulière propre à la scène au milieu de laquelle il apparaît. Comparez sur les originaux toutes les figures de fauves qui nous montrent tour à tour à Âgadé le lion vivant, blessé, expirant ou mort ; ce sont autant d'individus dans lesquels le sentiment des différentes situations est rendu avec une vérité incontestable. Sous ce rapport, les graveurs chaldéens n'ont jamais été surpassés par les artistes des époques postérieures, ni par ceux d'Assyrie qui ont poussé si loin l'étude des animaux dans les bas-reliefs qui décoraient les palais d'Assur-bani-pal, ni par les artistes de la Grèce ou de Rome; ces derniers sont arrivés à faire du lion et du taureau des animaux de
LES ANIHA.L1BRS. 209
conveation qui n'eatrent plus que comme des accessoires dans la décoration des palais.
Après le lion et le taureau, nous devons noter la gazelle, le chien, le" cheval, la chèvre, l'oiseau, la tortue, le serpent, le hérisson, la sauterelle, le scorpion et d'autres qu'on reconnaît facilement sur les intailles. Ces animaux sont traités avec un grand scrupule de la forme, et l'élément distinctif de la race ou de l'espèce est toujours indiqué de manière à pouvoir facilement les reconnaître.
Si nous poussons plus loin l'examen de c«s œuvres, noua trouverons, il est vrai, certaines défaillances : le sentiment du paysage est nul; les arbres sont à peine reconnaissables ; on distingue sans doute la vigne et le palmier, mais les autres espèces de végétaux perdent souvent leur caractère et se présentent quelquefois avec une exécution conventionnelle qui ne leur laisse qu'une valeur symbolique dont on ne peut plus découvrir l'origine.
Pourquoi les animaux sont-ils si bien rendus sur les intaiUesf Serait-ce parce qu'ils jouent un grand rôle dans les mythes de la Chaldée? Nous savons, en effet, que d'après les idées reli^euses dont nous pouvons déjà saisir l'ensemble, les Dieux empruntaient aux formes animales leurs attributs les plus caractéristiques. D'un autre côté, les animaux participaient aux cérémonies du culte; un cylindre du Musée de La Haye [Cai. n" 46-3) que nous avons reproduit par l'héliogravure (pi. III, n" 2) nous montre une série d'animaux qui viennent rendre hommage à une divinité. Un autre cylindre, que nous avons également reproduit par le même procédé pour ne point en altérer le caractère (pi. II, n" 5) et qui appartient à notre Cabinet des Médailles (Cat. u" 946), nous présente une chèvre qui semble remplir le rôle de mystagogue et convier à un sacrifice des personnages portant dans leurs bras la victime.
Doit-on donc rechercher dans cette part si large accordée aux animaux par les chaldéens , l'origine de la supériorité avec laquelle les artistes les ont représentés? Je ne le crois pas; j'y vois plutôt le résultat de l'observation directe des modèles. L'homme n'appandt dans la vie réelle qu'enveloppé dans ces longues robes qui cachent les formes, et ne laissent pressentir que la fonction dont il était investi. Les artistes le copiaient tel qu'ils l'avaient sous les yeux, et ils créaient
âlO LES PIERRES GRAVÉES.
les Dieux à son image. L'anthropomorphisme est, en effet, la donnée fondamentale de leur inspiration; mais ils représentaient les Dieux tels qu'ils voyaient les hommes, Pontifes ou Rois, revêtus de ces somptueux vêtements et de ces tiares élevées, insignes de la supréniatie, ainsi que nous l'avons fait remarquer (p. 102, supra). Si Tartiste était quelquefois obligé pour compléter sa pensée d'ajouter à la forme humaine, suivant les traditions religieuses, des appendices empruntés à l'animalité, il demandait tour à tour un symbole au lion, au bœuf, à riûsecte,et arrivait ainsi à de monstrueuses conceptions; mais ces œuvres nous révèlent la différence absolue qui existe entre les idées de l'Egypte et celles de la Chaldée, car les artistes des bords de l'Euphrate n'ont jamais oublié la prédominance de la forme humaine ni employé la forme animale tout entière pour représenter la divinité même, parce que le dogme ne le comportait pas. Si donc les artistes de la Chaldée ont traité les animaux avec une supériorité incontestable, ce n'est pas pour subir les exigences du culte ; il faut en chercher la cause ailleurs, et je la trouve naturellement dans le milieu même qui les inspirait; ils étaient habitués à ne voir la personne humaine qu'enveloppée d'un costume rigide et ils la rendaient ainsi, tandis que les animaux qui se présentaient devant eux libres de toute entrave leur fouroissaient l'aliment véritable d'une étude sérieuse ; Us préparaient ainsi leurs successeurs, en copiant ces physionomies si accentuées, à suivre la voie qui devait les conduire à donner un jour à la figure humaine le signe caractéristique de chaque individualité.
EU
Le nom que nous mettons en tête de ce chapitre ne nous a été lon^emps connu que par de rares débris sur lesquels il était exprimé par des signes d'une articulation douteuse; il désignait une antique cité qui avait dû être un des grands centres de la Mésopotamie- Inférieure. J'avais été heureux de rencontrer dans la collection de M. de Clercq ùd cylindre qui portait le nom d'un des souverains de cette localité, et qui me laissait entrevoir un développement artistique que je me plaisais à soupçonner ' . Mes prévisions n'ont pas été trompées : des fouilles récentes sont venues grouper autour de ce spécimen de nombreux monuments que je ne puis séparer ici de l'étude des pierres gravées ; mais je dois rappeler d'abord comment toutes ces merveilles sont parvenues à notre connaissance.
Depuis que l'attention avait été appelée sur les ruines de la Chaldée, les Arabes recherchaient avec plus de soin les vestiges antiques qui pouvaient être appréciés des voyageurs occidentaux; ils découvraient de temps à autres dans le voisinage d'une petite ville connue sous le nom de Zirghoul, située sur le Shatt^el-Hie, des fragments qu'ils dirigeaient sur Bagdad, et qui de là parvenaient en Europe.
1 J'écrivais ces ligneB au room^nt où je fus informé des fouilles que M. de Sabzbc avait entreprisea sur ce point, et j'en allendaiii avec impatience le résultat pour pouvoir m'affrancbir de ta réserve que quelques explorateurs nous commandent. On peut lire à ce sujet l'étonnaut récit que M. 0. RassiH a (ait lui-même des mojeus dont il s'est servi pour préparer ■es fouilles dans la colline de Kojoundjik. — Trantactiont of tht Saciet}/ of biblieai Archeology. Vol. vu, part. 1, p. 37.
Les briques recueillies dans ces parages portaient une série de noms accompagnés du titre de Patési et se rapportaient à des souverains locaux antérieurs ou soumis à la domination chaldéenne. La ville dont ils se disaient les gouverneurs est désignée par un complexe qui signifie peut-être La VUle de la Grande Semence ou de La Grande Lwmtèrfi^La transcription est des plus douteuses; on la lisait ^iVjuria ou Zirgilla; mais ce n'était que pour la rapprocher du nom de Zirghonl, en donnant au second signe la valeur de gur ou de gtl qui n'est pas autrement justifiée. On voudriiit peut-être la lire aujourd'hui Zirtdla pour se rapprocher du nom de Tello où des découvertes importantes ont eu lieu '. 11 serait peut-être pins exact de lire Zirpurla; mais nous n'avons pas de raison d'abandonner le nom de Zirgurla et nous le maintiendrons jusqu'à ce qu'il soit définitivement remplacé. Cette localité ne paraît correspondre à aucun nom dont la Bible ou les auteurs grecs nous eiient conservé le souvenir.
Le prince dont les monuments portent le nom ne peut également être désigné que par la valeur absolue des signes qui répondent aux articulations de Ka-mum-a ou de Gu-de-a'. Il s'intitule Patési de Zirgurla; il régnait donc à Zirgurla, au pays des Sumers, à une époque où cette ville pouvait avoir encore une sorte d'autonomie. C'était peut-être trente siècles avant notre ère le dernier rempart de la puissance sumérienne; cependant une inscription gravée sur une olive en agate du Musée de la Haye (Cat., n° 149-60) nous apprend que Kamuma relevait de Dungi ^, un des rois chaldéens de Ur dont nous avons fait connaître les cylindres (fig. 86, 87, supra) et qui était considéré comme le plus vieux souverain de la Chaldée.
■ Offert, dans Uk conunuuicaiioD i M. Heuzby. Reruf archéologique, novembre 1881.
■ Nous crojoQs devoir rappeler ici que toutes les foie que la lecture asBjiÎGDDe d'un mot sumérien n'est pas rigoureusement déterminée, nous désignons le complexe par la valeur usuelle des caractères, pour permettre d'en reconstruire la forme. Ainei, en écrivant Eo-mum-â, on peut Tacilemeat 3 substituer les signée qui le composent, mais si je dis Nabv, Aboub, etc. , la forme originelle disparaît et n'eit remplacée que par une hjpotliâse.
3 Voyez dans les Comptes rendus de l'Académie dea Inacriplioru et Belles-Lettres, la communication que nous avons faite en octobre ISTT. — Ce document est du plus haut intérCt, oar eu filant le synchronisme des règnes de Kamuma et de Dungi, il ouvre i, l'histoire de nouveaux horizons. On connaît déjk de longues dynasties antérieures i, Kamuma, et nous pourrions citer une inscription d'un de ces rois que nous nommons Luhka-Bel, et qui parle de sept temples élevés dans Zirgurla à différents Dieux de la Chaldée.
UONUHENTS DE ZIRGURLik. 213
Les monumeats de Kaiuuma étaient jusqu'ici très-râstreints ; nous possédions quelques briques et des cônes en terre cuite découverts à Zirghoul, portant sa légende ; les cônes qu'on a trouvés à Babylone et àWarka avec la même inscription y ont sans doute été transportés, car on n'a recueilli dans ces localités aucune brique marquée au nom de ce souverain et provenant des ruines d'un grand monument. Le Musée Britannique renfermait également quelques statuettes en bronze représentant un personnage à genoux, coiffé d'un chapeau cornu, pressant dans ses mains un large cône de bronze sur lequel sont gravées des dédicaces semblables à celles des cônes en terre cuite.
Mentionnons encore au Musée Britannique une statue mutilée qui porte une inscription au nom de Kamuma. C'est un torse d'homme plus grand que nature; la tête, les bras et les pieds ont disparu; le torse est dans un état de détérioration tel qu'il n'est pas possible d'apprécier le travail de l'artiste. ËnSn on possédait aussi dans différents Musées, à Paris, à Londres, à Berlin, quelques tablettes en pierre dure portant le nom et les titres de ce même roi.
Fig-ÏMO.
Le monument le plus important était donc le cylindre en basalte noir de la Collection de M. de Clercq(fig. 140); il est un peu roulé, d'une conservation médiocre, mais du plus haut intérêt. L'inscription se compose de six lignes d'écriture disposées ainsi en deux registres :
< De Kamuma, su,
Patési le Tipsar,
de Zirgarla, son serviteor. »
La scène représente une cérémonie analogue à celles que nous
314 LES PIERRES QRAVâBS.
coQDaissoDS. Le personnage principal, nne divinité, est debout, coiffé d'un béret plat aux bords relevés, la barbe longue et tombante, la main droite portée en avant, la gauche ramenée à la ceinture ; il est vêtu d'une robe longue fendue sur le devaat, la cuisse droite découverte et la jambe avancée, le pied posant sur un scabellum; devant lui trois personutiges : le mystagogue, tenaut par la main l'initié qu'il présente, suivi d'un Pontife dans la pose de l'adoration.
C'était tout ce que noua possédions naguère encore de cette localité lorsque les découvertes de M. de Sarzecsont venues jeter un jour tout nouveau sur ce point j nous ne pouvons donc les passer sous silence.
Les explorations sont très-difficiles dans ces contrées. Le Shatt-el- Hie est un canal qui joint le Tigre k l'Euphrate, reste évident des anciens travaux de la Babylonie, et dont le commerce se sert encore comme de la route la plus directe entre les deux fleuves. Il déborde chaque année, de même que l'Euphrate, ce qui rend le pays longtemps impraticable; puis les eaux en se retirant fonnent ça et là des marais fétides qui occasionnent des fièvres redoutables. Cependant M. de Sarzec, notre consul de Frïince à Bassora, y a entrepria des fouilles et les a poursuivies pendant quatre anuées avec une persévérance et une habileté qui ont été couronnées du plus grand succès. Aujourd'hui ces importantes découvertes sont exposées dans les galeries du Louvre, et chacun peut facilement les étudier.
La localité que M. de Sarzec a explorée porte le nom de Tello '; elle est située sur la rive gauche du Shatt-el-Uie, dans les terres, à une heure de marche vers l'est. Le nom de Tello s'applique du reste à une série de Tell ou monticules artificiels qui couvrent un espace de plus de six kilomètres.
Le Tell principal, celui qui occupe au nord-ouest la partie la plus avancée du groupe, renferme les ruines d'un grand édifice en briques cuites élevé sur un massif construit en briques crues , et d'une hauteur de quinze mètres. Cet édifice présente extérieurement la forme d'un parallélogramme allongé dont les angles sont orientés nord-sud et est-ouest; il est évident qu'il a été détruit par un inceodie. Dans la
■ Nous emprunloDB c«a détails à la lettre ia M. db Sariec publiée par U. HaozKT dans la Rtpue archéologique. Novembre 1B81.
MONUMENTS DB ZIEQURLA. 215
grande salle de cet édifice, M. de Sarzec a découvert neuf statues en - pierre dure, les unes debout (fig. 141), les autres assises; l'une d'elles
est plus grande que nature.
Pj j^j Ces superbes statues
frappent d'abord l'attention et s'imposent par leur masse et leur importance; elles nous seraient arrivées dans un état de conservation parfaite, si ce n'est qu'elles ont été jadis intentionnellement décapitées dans une destruction brutale. Le costume est d'une grande simplicité : elles portent toutes une robe longue, sans plis , passée en écharpe sur la poitrine et roulée obliquement autour du corps de manière à découvrir le bras droit qui rette nu et à revenir sur le bras gauche •. Ce vêtement ne laisse voir que les pieds, évidés dans le bloc d'une façon toute particulière. Debout ou
^ assises, les statues ont
les bras ramenés sur la
poitrine et les mains pressées l'une dans l'autre, suivant une coutume
qui est déjà traditionnelle, et que nous retrouverons sur les bas-reliefs
' M. Hbdibt a rapproché trie-judicieiweinent r» costume de celui qae porta dans une pemtnn ^ptienne des kimbeaui de Beni-Hautui, de la XII* dynattie, la tribu aiiatique en Toyage qui rient «e prieenter an gouverneur d'un nome de l'Egypte. — Cont. B,evVLt arckéol. Novembre 18S1,
216 LES PIERRES ORAVÉBS.
assyriens, parce qu'elle a été acceptée dans la Haute-Asie comme l'expression du plus profond respect.
Les statues assises portent sur leurs genoux une tablette sur laquelle on voit un plan ; à côté, un style et une sorte de mesure ou d'éckelle de proportion^. On dirïdt tout d'abord des architectes; ce sont pourtant des figures royales qui représentent le prince fondateur du sanctumre. M. de Sarzec a trouvé dans les ruines deux têtes qui ne paraissent pas appartenir aux statues : l'une d'elles est complètement rasée; l'autre est coiffée d'une sorte de turban formé de plusieurs tours d'une étoffe semée de petits ornements en relief, qui pourraient au besoin figurer des cheveux frisés, et qui rappelle une certaine coiffure que les prêtres chaldéens portent encore aujourd'hui (fig. 143, infra).
Examinons d'abord la matière dont l'artiste pouvait disposer. Les statues sont en dolente ou en diorite ; or ces matériaux ne se trouvent pas en Chaldée ; c'est au loin qu'il a fallu aller les chercher. On doit penser tout d'abord aux régions les plus rapprochées, et il semble probable que ces matériaux, tirés des montagnes de la Susiane, sont arrivés à destination en descendant quelques-uns des affluents de l'Euphrate '. II est assez difficile de se prononcer sur cette proveuance , car la constitution géologique des montagnes de l'Asie est encore trop peu connue pour étabUr des rapprochements sérieux. On peut également songer à l'Egypte; il est peu probable cependant que ces matériaux viennent de cette contrée; car si on met le volume de ces monuments en regard des moyens de transport soit à travers le désert, soit en contournant la presqu'île arabique, on trouve cette hypothèse peu vraisemblable. Nous avons un passage dans les inscriptioTis qui semble, il est vrai, nous parier de l'Egypte (Maggan ^) , témoignage précieux qui peut servir à établir l'antiquité des rapports de l'Asie et de l'Afrique, mais qui ne nous apprend pas l'inâuence artistique que ces deux civili-
> U Mrait bien téduiasnt de prendre cet îadîM Gomme bue de la métrique choldëeime, mais tieD ne prouve que rinstrumeot placé but Is pierre ait une longueur intentionnelle.
' Les AesjrieDB ont quelquefois employé la pierre dure au lieu du calcaire qu'ils araient tous la main. On a découvert à ECalab^^herghat une statue en basalte de Salmanasar II, et & Nimroud un obélisque sur lequel sont gravés lee exploits de SalmaDaear III ; mais il est évident que cei matériau! pouvaient provenir du Kurdietan ou de certaines montagnes volcaniques du Singar altuées entre la vallée du Tigre et celle du Kbabour.
* OppanT, Les Imepiptiont de Gitdea ; dans les Complu-rcndui d* l'Aeadémit dtt Interiptioiu et BelhfLettrt*, 1883.
MONUUENTS OB ZIROURLA..
satioQB ont eues l'une sur l'autre dans ces temps reculés. Les œuvres soDt absolument différentes'; il nous suffit, pour établir ce fait, de se souvenir que l'âge de Kamuma correspond à celui des premières dynasties du Moyen-Empire égyptien. Or nous connaissons les produits de l'art de cette époque rendue célèbre par les travaux d'Aménehmat III ; en les rapprochant des statues chaldéeunes, on peut se convaincre que les statues de Kamuma ne sont pas l'œuvre d'artistes égyptiens. I^es pierres sont donc arrivées brutes en Chaidée, et, dans tous les cas, elles ont été travaillées par des artistes chaldéens.
Ces artiâtes avaient une originalité propre qui se révèle par la manière dont leurs sujets sont traités. Il est évident qu'ils ont vu et compris les personnages qu'ils voulaient représenter, des hommes appartenant & une race robuste, an corps trapu , et ils nous les ont fait connaître avec une grande vérité ; Us en ont même exagéré le caractère en donnant k leurs figures une forme un peu trop ramassée. Le costume, savamment exécuté, laisse deviner la vigueur du corps qu'il recouvre. Cest évidemment le costume des anciens habitants de la Chaidée, ainsi que nous le trouvons hur les cylindres, et très différent du costume assyrien dont les bas-reliefs de Ninive nous font connaître le détail. Les artistes cbaldëens l'ont copié tel qu'ils le voyaient et tel que nous le retrouvons sur des monuments postérieurs. Ils ont su donner à ces grandes surfaces lisses un puissant effet dont on ne peut méconn^tre l'importance; ils l'ont voulu ainsi, car ils n'ignoraient pas les procédés d'exécution qui leur auraient permis de fouiller les détails; des fragments de statuettes de la même époque nous montrent un fini et une recherche qui contraste avec la simplicité des grandes statues.
Les parties nues sont traitées avec un soin particulier. On peut en jager par l'épaule droite et le bras droit lassés A découvert, ce qui permet de suivre le mouvement des muscles et des articulations. Les mains, dont la pose était dif&cile à rendre, sont très étadiées dans l'indication des phalanges et jusque dans la forme des ongles ; enfin les pieds sont solidement attachés et se relient sous le vêtement à la structure du corps.
Les tètes sont surtout très remarquables. U ne faut pas songer à compléter avec celles qui nous sont conservées les statues dont nous
218 LES PIERRBS QRAVâBS.
■venons de parler; elles n'ont pas été trouvées dans la même enceinte; elles doivent appartenir à d'autres corps ensevelis dans les ruines et par conséquent rester avec leur indépendance comme partie d'un ensemble que la pensée seule peut restituer.
Le modelé de la face est consciencieusement exécuté. La tête coiffée du turban est d'un effet saisissant ; cette figure aux jeux largement ouverts, aux sourcils arqués qui se croisent, au menton ferme et saillant, aux pommettes accentuées, est copiée sur la nature [ûg. 143). Ce n'est pas certainement un type de convention ; on oublie que le nez est mutilé et bien que son absence donne à la face une expression étrange, la réflexion restitue promptemeut la beauté du masque. La tête rasée présente une physionomie différente, plus rapprochée du type de certaines figures qu'on rencontre sur les monuments de l'Egypte. Ces deux têtes, dans tous les cas, établissent un fait indiscutable : l'existence d'un développenient artistique capable à cette époque de comprendre la nature. Cest la première fois que nous nous trouvons en présence de grands monuments chald^ens et que nous pouvons, en les rapprochant des pierres gravées de cette époque, nous rendre compte de la différence qui existe entre le produit de la glyptique et celui de la sculpture.
Nous avons dû entrer dans quelques détails au sujet de ces statues, parce qu'elles nous révèlent un art complètement ignoré et éloigné de celui que nous avions coanu Jusqu'à ce jour ; elles nous laissent entrevoir ce que des explorations possibles dans les mêmes parles pourraient nous apporter, et ce que les cylindres d'Agadé nous permettent de soupçonner. Nous ne pouvons cependant passer sous silence les autres monuments que les fouilles de M. de Sarzec nous ont fait connaître; les matériaux ne sont plus les mêmes; la manière de les attaquer est tout autre et les personnages annoncent un type particulier que nous croyons devoir signaler.
Nous citerons donc des bas-reliefs en gypse malheureusement très mutilés, mais dont les détails nous font suffisamment comprendre qu'ils sont les débris d'une riche ornementation. Nous avons remarqué des fragments d'une grande stèle couverte sur les deux côtés dUiwcriptions et de personnages représentant certaines scènes de carnage : ici des vautours emportant dans leurs serres des tètes et des membres humains ;
HOHUUENTS DB ZIROURLA.
là, des cadavres entassés sur lesquels marchent des guerriers portaat sur leurs têtes des corbeilles remplies de lugubres offrandes. Ailleurs des personnages coiffés du bonnet à double corne élevant une sorte d'enseigne militaire figurant un aigle aux ïiiles déployées. Ces débris paraissent appartenir à une époque différente de celle des statues. Ils sont traités d'une façon plus archaïque et ne doivent pas reproduire le même type; l'œil est sommairement indiqué par une sorte de triangle, l'oreille mal attachée, le nez se confond avec le front. Citons surtout un bîis-relief représentant dans le registre supérieur une scène de présentation analogue à celle des cylindres de Ur, et dans le registre inférieur un personnage les mains engagées dans un instrument qu'on peut prendre pour une harpe ou peut-être simplement pour un métier à tisser. Ce petit bas-relief est très remarquable, car il nous offre une cérémonie pareille à celle que nous avons décrite sur les cylindres de Ur, mais dans son état le plus archaïque. Le type du personnage diffère de celui des statues et se rapproche des cylindres, d'où il suit que nous avons la preuve de l'existence de deux races différentes qui vivaient à cette époque à côté l'une de l'autre dans la Mésopotamie-Inférieure.
Les monuments en bronze appartiennent à l'époque de Kamuna; ils en portent d'ailleurs la légende, et dès lors il ne peut y avoir de doute à cet égard. Ce sont des objets dont on connaissait du reste des Eçécimens i des Canépkores analogues à la statuette du Louvre que nous avons reproduite (fig. 106, supra), celles-ci portent des inscriptions au nom de Kamuma et de Dungi ; des personnages coiffés d'une tiare ornée d'une double rangée de cornes, à genoux devant de larges cônes qu'ils pressent dans leurs mains; enfin des taureaux couchés sur la partie supérieure des cônes. Tous ces objets portent la légende ordinaire, et dès-lors on ne peut élever de doutes sur leur origine '.
M. de Sarzec a trouvé un grand nombre de fragments de pierres dures travaillées en boules, en vases, et enfin des cyUndres et des pierres gravées. Nous avons déjà étudié (fig. 64-65, supra) deux cylindres qui paraissent provenir de ces fouilles et que nous avons rapprochés de l'école d'Érech. Les autres présentent des sujets semblables à ceux que nous connaissons ; mïiis il serait prématuré de les
1 La plupart de cas monumenta ODt été raproduite par M. 0. Pbrrot, dus wn Bittoire dt FArt, t. II, p. S85 et «uiv.
prendre pour base de nos observations avant de savoir les conditions précises dans lesquelles ils ont été découverts. L'un d'eui mérite cependant une attention particulière (fig. 142) : c'est un cylindre en calcaire brun de 0,055 de hauteur; il est d'une parfaite conservation.
Fig. M.
Le sujet représente un personnage debout, de face, ayant à sa gauche une longue tige surmontée de rameaux, puis denx hampes portant une enseigne, comme nous en trouverons plus tard sur les autds de la Chaldée ; à la droite de ce personnage, sept lignes de caractères du style monumental de Babylone. La facture est très délicatement exécutée à la pointe ; on trouve à peine çà et là quelques traces de l'emploi de la houterolle. L'inscription écrite sur le monument dans le sens direct des caractères présente certains signes insolites qui ne permettent pas d'en donner une lecture suivie. D'un autre côté, elle doit être rédigée dans la langue des Sumers ou des Âkkads, de telle sorte que son interprétation rigoureuse est impossible pour le moment. Nous pouvons seulement comprendre qu'il s'agit d'un roi d'une localité encore innommée, située sur le cours inférieur de l'Euphrate; il adresse une invocation à une Déesse dont le nom et les attributs figurent dans la cinquième ligne, Ummu gangadu, et dont naturellement le possesseur du cachet se dit le Serviteur. Cette inscription nous conduit à parler de celles qui proviennent des mêmes fouilles.
Les inscriptions, que l'on doit toujours consulter dès que l'on veut
MONUMENTS DE ZIRGURLA. 221
apprécier les monuments qui les accompagnent, sont nombreuses; elles sont écrites en caractères lapidaires du type le plus ancien; quelques-unes ne présentent pas encore l'apex caractéristique : elles se rapportent à plusieurs souverains diflFérents; les plus nombreuses sont celles de Kamuma. Les statues portent sur le bras droit une courte inscription qui nous apprend que nous sommes en présence du roi lui-même. Sur les robes des statues nous trouvons une inscription qui se développe en donnant plus ou moins de détail et qui couvre parfois entièrement le vêtement des fîgures assises.
Les plus longs textes sont consignés sur deux grands cylindres en terre cuite de 0,60 sur 0,31; ils comprennent mngt-cinq colonnes de cent lignes chacune en caractères cursifs. Ce sont les monuments d'épigraphje les plus considérables de cette époque. Quelques signes présentent des formes insolites, mais, en général, les valeurs sont déterminées. Rappelons-nous que cette écriture, malgré des altérations dans la forme des signes, a servi aux peuples de l'Asie occidentale depuis les bords du Golfe-Persique jusqu'aux montagnes du Caucase, pour écrire un grand nombre de langues différentes ' . Or, en appliquant à tous les caractères de ces inscriptions les valeurs qui nous sont familières, nous arrivons à des articulations et à des lectures qui résistent à toute analyse philologique rigoureuse.
Depuis longtemps déjà on connaissait des textes analogues dans lesquels on pouvait comprendre des mots épars dont les Assyriens nous fournissaient la traduction. C'est ainsi qu'on arrivait quelquefois à donner une idée de l'ensemble de quelques textes et qu'on a pensé que ce qui ne pouvait être compris représentait les débris d'une langue inconnue différente de l'assyrien et dont les philologues cherchent encore la clef. Cette langue paraissait appartenir aux plus anciens habitants de la Chaldée, à ceux qui représentaient la domination qu'on était convenu de désigner sous le nom de domination touranienne, pour l'opposer à celle qu'on désigne sous le nom de domination sémitique, en se servant également d'un nom conventionnel.
Tous ceux qui s'occupent de la lecture et de l'interprétation de textes
1 On connaît déjà quinie lances ou au moina quînie dialectea difTéreota ^iu htm Jm caracrtras ounâiformei. — Th. Pinchm, On the Progrest of Cwntiform Restarcha, d&ns 1m Transactiont of th« PhUoaophieal SoeieCt/, 1888, p. T7.
223 LBS PIBRRBS ORAVBBS.
assyriens paraissaient d'accord sur ce fait. Une seule voix s'est élevée pour le contester'; d'après ce système, ce que aous nommons l'ÂssyrieD reste l'Assyrien, mais ce 'que l'on nomme le Sumérien ou l'Akkadien ne serait que le résultat d'une convention. Le système d'écriture se composerait alors de deux sortes de valeurs appliquées aui mêmes signes; les unes donneraient une lecture dèmotique ou publique, les autres une lecture hiératique ou secrète. Pour comprendre cette dernière, il faudrait donc chercher à retrouver, à travers les ambages d'une cryptographie dont on ne saisit pas les combinaisons, cette même langue assyro-chaldéenne que nous traduisons ; hypothèse ingénieuse qu'on peut appliquer avec plus ou moins de bonheur à quelques formules talismaniques succintes, mais qui ne pouvait guère se soutenir en présence des textes que nous possédions déjà et qui doit définitivement disparaître devant les longues inscriptions royales que les fouilles de M. de Sarzec nous font connaître'.
Aujourd'hui cette Cryptomanie plus connue peut-être par les réfutations dont elle a été l'objet' que par les résultats qu'elle a Apportée à la science est de plus en plus abandonnée; d'ailleurs, loin de nous faciliter l'interprétation des inscriptions sur lesquelles les procédés ordinaires nous donnent de si utiles renseignements, elle nous condamne à l'impuissance; aussi, on est désormais d'accord pour marcher dans la voie depuis longtemps ouverte.
Les inscriptions des Rois de Chaldée ne peuvent être prises pour des formules talismaniques rédigées avec des signes dont la valeur hiératique cacherait le sens aux profanes. Ces hardis guerriers ne subissaient pas ainsi l'influence occulte du Temple, et quand ils parlaient à leurs peuples, c'était toujours pour s'en faire comprendre; aussi, on sent qu'il y a derrière ces caractères l'expression d'une pensée encore inconnuej mais que nous pénétrerons certainement un jour.
' Halbtt, Rechercha erittqttei lur l'origine de la Civilisation babylonienne, ext. du Joumai atiatigue, lin4'18T6.
t Nous devoDS constater ici qne M. S. QiiTÂitD arait adhéré, prématnrémeat peut^tre, aux théoriet que M. Hujétt m proposait d'exposer. Coaf. Bévue critigite, 1880, ifH. — Tojei égiXemeottODutieie BUT La guettion mméro-akkadienne, dans la Revve de l'Sittoire da rdigiom, 1880, t. 1, p. 327, et juin 1882.
* F. LsnotMAm, La Longue primitive de la Chaldie, Paris, 1875. — J. Oppbrt, Èt*it» twnirieninei, eitrait du /oumol atiatigiie, 1B75.
MONUMENTS DE ZIROURIA. Z23
Il s'agit donc de lire des textes qui appartienueiit à une cÎTilisation éteinte, celle des Sumers ou celle des Âkkads. Or il paraît que les peuples des Sumers parlaient un idiome différent de celui des peuples des Akkads '; il en résulte des difficultés plus grandes sans doute et que des théories préconçues ne sauraient résoudre.
Quelle que soit d'ailleurs la langue dans laquelle elles sont conçues ces inscriptions nous font déjà contiaître des noms de Patési et de rois dont on peut suivre la filiation et qui servent à établir entre les monuments une chronologie relative ; elles nous raconteront les détails de la construction des Palais ou les exploits des souverains qui les ont fait graver pour «n transmettre le souvenir à la postérité. En attendant je crois avoir le droit de dire, avec tous ceux qui Usent les inscriptions assyro-chaldéennes écrites avec les mêmes caractères, qu'il y a là une langue véritable qui diffère essentiellement de l'assyrien.
Maintenant quel est le peuple qui parlait cette langue ? à quelle race doit-il appartenir? Peu importe, sans doute, car on sait qu'il n'y a aucun lien entre les langues et les races. — Quoi qu'il en soit, ou rattachait généralement jusqu'ici les origines de la civilisation de la Haute-Asie aux descendants directs de Sem et on regardait les Sémites comme les plus anciens civilisateurs de ces contrées. Je n'ai pas à rechercher ce qu'il y a de plus ou moins fondé dans cette appellation conventionnelle et je la suis. On suppose aujourd'hui que les Sémites ont été précédés par une race touranienne dont on cherche à déterminer l'influence *.
Pour combattre l'idée de l'existence d'une langue et d'une civilisation antérieures à la civilisation sémitique, on a invoqué surtout l'absence de monuments artistiques. Si cette civilisation a existé, disait-on, si elle a eu cette grandeur que vous lui supposez, elle a dû laisser des traces ; où sont les ruines des monuments qu'elle a élevés? où sont ses textes, ses temples, ses palais, ses statues que vous pouvez mettre en regard des monuments assyriens pour en démontrer la différence ^ ?
I p. Haitt, JJebtr einen DiaUkt der ntmerUehen Spraohe. Oottonger Naclir. 1880 n« H.
" NoQf De Miuriolu trop rappeler qna août n'acceptons le mot touranten qaa par oppoiition au mot létnitigue, ssna appliquer un uni ethnographique à l'une ou à l'autre de cei d^gnatioDi coDTentionuelleB.
s ■ L'art lounnieu, où est-Ut a-MiDJunais démoutréreiiitence d'un art touranienî ■-• HalAtt, Recherche» oritfgitM, etc., p. 81.