‹ Les pierres gravées de la Haute-AsieChapitre 3 sur 31 · VI. — Contrat de Marduk-idin-Akki · texte numérisé non relu

VI. — Contrat de Marduk-idin-Akki

Depuis que les découvertes de la .philologie ont changé les données de l'histoire de l'antiquité, on a compris qu'au-delà de la civilisation grecque et romaine dont nous sommes les descendants directs, il y a tout un monde dont la Grèce et Rome ont également hérité. L'Orient, si longtemps oublié de l'Europe occidentale, s'est fait jour avec cette ampleur de vie qui comprend TÉgypte et la Perse, l'Assyrie et la Ghaldée, vastes empires, civilisations puissantes qui ont tour à tour fécondé le monde.

L'Egypte, la première, devait frapper les regards. Comment résister à la majesté imposante de ses ruines, qui marquent pendant soixante siècles chaque étape de sa longue vie? Comment échapper au charme des premières lectures de cette écriture mystérieuse qui révélait du même coup une science, un art, une civilisation?

La Perse avec ses livres, ses poèmes, ses inscriptions, fît bientôt entrevoir et comprendre un développement antérieur aux grandes conquêtes des rois dont les Grecs nous avaient légué le souvenir. La lecture des inscriptions de la Perse nous a donné la clef des inscriptions de l'Assyrie et de la Chaldée au moment même où les documents qui renfermaient cette nouvelle histoire commençaient à se faire jour.

L'interprétation de ces inscriptions n'est pas le fruit d'une inspiration

2 IKTRODDCTION.

heureuse; c'est le résultat des efforts successifs accumulés pendant un quart de siècle pour arriver à déchiffrer les langues cachées sous ces combinaisons bizarres de clous ou de coins qu'on désigne sous le nom de car-actères cunéiformes. Aujourd'hui on peut calculer ce que nous connaissons déjà de cette vieille civilisation et ce qu'il nous reste à découvrir. Les textes nous ont révélé un passé de plus de quinze siècles, mais les monuments ne nous permettent de saisir le développement des arts que pendant les deux cent soixante-dix dernières années de cette longue existence. Si nous nous mettons en présence des sculptures dû plus ancien palais assyrien , nous comprendrons immédiatement que l'art n*av£Ût pu donner des résultats pareils sans un long apprentissage. Aussi, on doit se demander oii sont les essais des puissants ouvriers qui ont construit ces merveilles, qui ont sculpté ces innombrables bas-reliefs et qui ont remué ces colosses, gigantesques figures de Dieux, de rois, de vïiinqueurs ou de vaincus qui décorent les portes et les murs des palais et des temples î Où sont au moins les débris qui peuvent témoigner de leurs efforts î

La lecture des inscriptions en caractères cunéiformes nous a également fait connaître l'histoire de la Chaldée, histoire qui plonge dans un passé immense, qui touche à une civilisation naguère ignorée et qui a précédé celle que nous connaissons déjà sous le nom de civilisation assyro-chaldéenne. Nous possédons également des livres, des légendes, des traditions de cette époque; cependant, pas un grand monument n'est sorti des fouilles qui ont été entreprises sur le sol de la Chaldée ; des monceaux de briques témoignent seuls de l'existence de Babylone et des grandes villes du cours inférieur de l'Euphrate. Les explorateurs n'ont rencontré jusqu'ici rien de comparable aux palais de Ninive ou de Calach. Tandis que les textes témoignent de la science profonde des anciens habitants de la Chaldée, il semble que la vie ne s'est manifestée sur ces plages qu'à l'état de théorie ou d'abstraction. Ces peuples n'ontils pî^ lîiissé après eux des témoins palpables de leur existence t

Nous sommes donc en présence d'un fait pour ainsi dire unique : une civilisation depuis longtemps éteinte se révèle aujourd'hui; nous croyons saisir son origine dans un passé qui nous montre conmient les anciens États de l'Asie occidentale se sont formés, et les documents qui nous racontent cette histoire nous reportent à une civUi&ation

INTRODDCnON. 3

antérieure qui a eu ses jours de gloire, de grandeur et de décadence, longtemps avant celle dont nous nous étions d'abord préoccupés et dont elle semble n'être que le reflet. Que d'efforts pour pénétrer les mystères de l'écriture et de la langue qui devait nous révéler les origines de la Chaldée, et lorsque ces premières difficultés sont vaincues, nous nous trouvons en présence de nouveaui obstacles qu'il faut surmonter encore pour éclairer les vastes horizons que la science ouvre sans cesse devant nous !

Nos recherches sur la Haute-Asie datent d'hier ; l'Europe est restée pendant des siècles sans se préoccuper des deslinées du vieil Orient. On ne s'intéresse aux nations éteintes qu'autant qu'on peut se rattacher à leur passé, et rien ne venait renouer la vie de la Chaldée au développement moderne. Aussi, naguère encore nous ne connaissions que les lambeaux des traditions chaldéennes mal comprises ou défigurées. Une seule chose surnageait dans l'histoire de ces vieilles populations, c'était le souvenir de leur antiquité fabuleuse et de l'étendue traditionnelle de leurs connaissîinces scientifiques. Nous savions par les Grecs que les Chaldéens supputaient l'époque de leurs premières observations astronomiques par des myriades d'années; mais nous rejetions ces évaluations dans le domaine des légendes '.

Un intérêt qu'on ne songe pas à contester nous pousse désormais à connaître les origines des peuples de la Haute-Asie. Plus curieux et plus heureux que nos devanciers, nous pouvons consulter des documents émanés des Chaldéens eux-mêmes, et nous sommes déjà renseignés sur le mérite de ces traditions. Si nous ne pouvons admettre absolument les chiffres qu'elles nous indiquent pour évaluer leur

1 Spigenet apud Sàbylonioi DCCXXM onnorwm obtervMionei «l'tbrtH» eoetUihut lattrewliê iiueripta* ioott; qui minimum Beroiu* et Criitodemut CCCCLXXX annorum. PuHiiiTtic. «Mf., Ut. TlLch. 57.— Diodore compte 473,000 «u» aiant AI«uuidi«,liT. Il, ch. 31.

passé, nous ne saurions douter de la haute antiquité qu'ils doivent attester.

Nous avons déjà compris l'écriture et la langue de l'Assyrie et de la Chaldée ; .nous pénétrons chaque jour de plus en plus dans l'histoire et la science de cette époque. Le moment est venu où les textes vont nous éclairer sur les œuvres des artistes.

C'est ainsi que la philologie nous conduit à examiner les choses de l'art, à nous inquiéter des lacunes que l'absence des monuments nous fait constater. L'art, en effet, est un des éléments les plus délicats, les plus caractéristiques de la vie des peuples; on l'a d^jà compris : il naît, grandit et s'abaisse avec la société où il fleurit, et le plus faible débris d'un travail où un artiste a déposé sa pensée suffit souvent pour caractériser toute une époque, pour éclairer tout un siècle, pour faire comprendre toute une civilisation '.

L'absence de documents assjro-chaldéens était du reste plus apparente que réelle; les grandes ruines faisaient défaut, mais nous avions d'autres monuments ; seulement, pour en comprendre la valeur, il fallait les expliquer, leur îissigner une date et fixer leur origine. Les arts, en Assyrie et en Chaldée, avaient à peine attiré l'attention réfliichie. Si les belles sculptures des palais de Kojounjick et de Nimroud avaient provoqué un moment de surprise et d'admiration, on n'avait pas été audelà; on n'avait pas osé rattacher ces œuvres aux épanouissements d'une vie commune qui avait envahi tout le littoral de la Méditerranée, et personne n'avait encore songé à rechercher le point de départ de ces développements.

Je vais porter, le premier peut-être, les regards au-delà de Ninive, au-delà de Babylone ; au-delà de la Ninive que les explorations de Botta, de Layard noua ont fait connaître ; au-delà de la Babylone dont Hérodote et Ctésias nous ont décrit les merveilles et dont la Bible nous a transmis le souvenir. Longtemps avant l'époque où les Juifs et les historiens grecs nous parlent des anciens empires de la Haute-Asie, la Beisse-Chaldée était le centre d'une civilisation puissante dont rien ne nous faisait soupçonner l'existence, et dont nous possédions cependant de nombreux débris. Je me propose de faire connaître ces monu-

i WiNL-KBLMANN, Hitlotre de l'Art dont l'antiguiti.

ments, de faire comprendre le degré de culture intellectuelle q^u'ils révèlent et d'indiquer la place que les œuvres des artistes chaldéens ont occupée au milieu du développement qui s'est accompli dans cette partie de l'Asie occidentale comprise entre le Golfc-Persique, l'Oxus, la mer Caspienne et la chîûne du Caucase.

Les monuments que je veux examiner ne sont pas de ceux qui frappent d'abord l'imagination par leur masse imposante, qui attirent les regards par la majesté de leurs ruines. Ce sont en général des monuments de la plus petite dimension, des pierres gravées, produits délicats d'un travail de patience et de précision , reâets d'une grande pensée, réductions d' œuvres grandioses dont nous ne saisissons la portée que par la réflexion.

Les pierres gravées sont toujours un des éléments les plus importants d'après lesquels on peut reconstituer l'histoire de l'art; celles qui nous viennent de l'Asie occidentale présentent un caractère tout particulier : elles sont à peu près les seuls représentants du développement artistique que nous allons constater dans la Chaldée. Il ne faut pas être surpris de ce fïiit facile à expliquer.

La gemme se dérobe par son petit volume ; elle échappe plus facilement à la dévastation que les palais ou les temples qui frappent les regards, attirent l'attention, provoquent les passions dévastatrices. D'un autre côté, la cupidité qui dénature les objets d'or ou d'argent, ne saurait transformer une agate ou un silex ; aussi, lorsque la destruction, qu'elle vienne de la main des hommes ou des rigueurs du temps, a. fait disparaître les grands monuments, la gemme, souvent perdue et retrouvée, finit par arriver jusqu'à nous en conservant quelquefois, à travers les siècles, la fraîcheur primitive derintaille.

Ces bijoux sont d'autant plus précieux à étudier qu'il existe un lien très étroit entre les produits de la gravure et les autres produits des arts plastiques. 11 suffit de rapprocher les gemmes des grands monuments avec lesquels nous pouvons les comparer pour se rendre compte de cette relation. On voit que les artistes se sont inspirés des mêmes idées, qu'ils ont copié les mêmes types bien qu'ils les aient rendus par des procédés différents. Partout on comprend l'union intime qui relie les œuvres des graveurs à celles des sculpteurs ; elles sont inspirées par les mêmes

6 IIITB.ODDCTION.

idées et eiprimées, tantôt sur le marbre, tantôt sur l'agate, avec un parti pris voulu, entendu et suivi, malgré la différence des procédés.

Cet accord de la sculpture et de la gravure est de tous les temps; U a été constaté par tous ceux qui ont voulu comparer les produits des graveurs aux produits des sculpteurs, des peintres et des architectes, en Qrèce, à Rome, au Moyen-Âge, à la Renaissance. Nous pourrons nous convaincre qu'il en est ainsi dans la Haute-Asie. En comparant les genuues de la Perse aux sculptures de l'époque des Âchéménides, l'analogie est frappante; les types qu'on remarque sur les grands marbres des palais de Darius et de Xerzès se retrouvent également sur les intailles qu'on doit attribuer à cette période. 11 en est de même en Assyrie; depuis que les découvertes modernes nous ont fait connaître les sculptures des palais assyriens, les points de comparaison abondent, et si parmi les ruines de la Mésopotamie inférieure nous n'avons pas encore rencontré les restes de ces grands édifices qui nous permettent de suivre les différentes phases de l'art assyrien, on peut affirmer que les gemmes doivent être considérées comme les plus fidèles représentants de l'art en Cbaldée.

Ue tout temps les pierres gravées ont exercé un double attrait, soit sur ceux qui les exécutaient ou les faisaient exécuter pour fixer de la mauière la plus durable un nom ou un souvenir cher, soit sur ceux qui les recherchaient comme une relique précieuse de leurs devanciers. Si nous voulons consulter les documents qui peuvent nous renseigner sur l'histoire des pierres gravées, il faut d'abord ouvrir la Bible.

La Bible a été pendant longtemps la base et le point de départ des recherches historiques. On savait par les traditions mosaïques que les Juifs, avant leur entrée en Egypte, avaient déjà des anneaux en pierre dure qu'Us portaient en bague. Tamar reçut de Juda un

anneau qui avait été enlevé dans une pierre précieuse '. Il n'est pas téméraire de supposer aujourd'hui, malgré le silence du texte, que cet anneau était gravé. Cependant la première mention de la gravure sur pierre n'apparaît dans la Bible que dans l'éloge de Bétsaléel de la tribu de Juda, qui grava le nom des douze tribus sur les pierres précieuses dont était enrichi l'Éphod et le Rational du grand Prêtre*. Il est certain que, de tout temps, les chatons des bagues servirent à la fois d'ornements et de cachets. On sait que ces cachets avaient déjà chez les Juifs une importance capitale ; Jézabel écrivant une lettre au nom d'Achab y imprima le cachet de ce prince pour rendre ses ordres exécutoires dans tout l'empire '.

D'après la Genèse, les Egyptiens connaissaient déjà la taille et la gravure des pierres fines avant l'arrivée des Juifs. Pharaon portait un anneau qui lui servait de cachet et qu'il remit à Joseph en lui conférant le pouvoir avec la dignité dont il l'avait investi *. La haute antiquité de la civilisation égyptienne étaut établie par les textes bibliques eux-mêmes, on comprit que l'art, de la gravure sur pierre devait se perdre sur les bords du Nil, avec l'art de la sculpture, dans un passé insondable ; et, comme on ne connaissait pas alors d'autres civilisations plus vieilles, c'est à l'Egypte seule que les érudits rapportaient l'origine de la civilisation occidentale, ainsi que celle de tous les arts qui en sont la conséquence.

En Grèce, les débuts de la gravure sur pierre sont comme partout très obscurs. Homère ne parle ni de l'écriture, ni de la gravure, ni de l'usage des cachets. Pline avait déjà fait cette remarque^, néanmoins Plutarque nous dit que sur l'anneau d'Ulysse on avait gravé un dauphin *. Mnéarque, père de Pythagore, était graveur, et on peut supposer qu'il avait reçu dans ses voyages en Asie quelques notions de son art'. Cependant ce n'est que vers la 60' olympiade (540 av. J.-C.)

■ GBNèBE, XXXVlIi, 18,35, ZG.

t ExoM, XXX\', 0, el XXXIX, 6, 7, 10, U.

3 III. Roii, XXI, S.

< QbhIss, XLl, 4S.

» PunM, sut. nat., lii. XXXIII, ch. I.

• Plutahqub, De tolertia antm.

'' BuoNAKom, Hisiert. ad oaloem. BtrMr. Beg., p. 75.

8 IMTRODUCTION.

que nous voyons la gravure sur pierre commencer à prendre un certain développement. Théodore de Samos avait gravé sur une émeraude une lyre pour servir de cachet à Polycrate *. Alexandre avait permis à Pyrgotèle de graver son portrait, et nul autre ne pouvait le reproduire. A cette époque, le luie des pierres gravées était très répandu en Grèce ; Alexandre en avait réuni une nombreuse collection et il la conservait précieusement à côté des œuvres d'Homère ; celle de Mi th ridate était une des plus belles de l'antiquité '.

Sous la République romaine, la gravure sur pierre devait être peu cultivée, comme tous les arts du reste. L'esprit romain, bien caractérisé par uu de ses poè(«s, ne le portait pas à la culture des choses de Tintelligence qui demandent le calme et les loisirs d'un gouvernement paisible. On ne connaît point à Rome les premiers essais de la gravure sur pierre. Ce n'est que sous Auguste que Dioscoride, Solon et d'autres artistes grecs vinrent s'établir en Italie et y introduisirent le goût des pierres gravées. Ce goût prit immédiatement une grande extension; les princes donnèrent l'exemple et il fut suivi avec avidité.

II nous est parvenu un grand nombre des œuvres des artistes de cette époque. César avait fait graver sur son anneau Vénus armée d'un dard *; Mécène, une grenouille; Auguste portait un sphinx *; mais on fît à ce sujet quelques plaisanteries qui parvinrent aux oreilles du monarque, et alors il adopta pour son cachet, d'abord une tête d'Alexandre et ensuite son portrait gravé par Dioscoride*. Le cachet de Pompée représentait un lion tenant une épée ^. On sait que

> Od ooDDBlt rhiiloire merveilleuse de cetU bagii« raconUe par Héiiol>OTB, liv. [U, ch. 41 ; Pum, Bist. nat., IÎt, XXXVII, ch. I, et enan Cllmbht o'ALËiANiiiLtE, Pœdag., lii. III. ch. 4.

• PuNB, HUt. nat., liT. XXXVII, ch. 4.

» Dion, li«. XLIII.

< pLiRB,ifû(.naC., lir. XXXVII, ch. 1. — Pline ne s'explique pa» sur les détail* oaractériBtiqnesduBiyel. 11 pwslt que ce «phin^Bitailuneopricom*. — Lamlseeraffirmeque cecadiel eiisle encore: «Thlssijfnet la still eiiatant, and 1 would haie eihibited U hère, butiCis uothing more th«n the comman fish-tailed goat, aa it still remaina in tbe modem Zodiacs ; and as it û sculptured in (he fteld of Ihe atone in Ihat Terj lai^ gem of Augustua and hie family, of whichcastaareaold atTaasie'a.aiiïperBODniayeaail; aee, or poaseaa it. » Sabcecm retearehet, p. 43.

s Sd^tohb, Avg., I, SO.

* PhVTAxqom, Vie i* Pompée, anb Une.

Ptolémée offrit à Lucullus sou portrait gravé sar une émeraude montée en or '. Cléopâtre portait un Bacchus sur sa bague.

Des princes, l'engouement pour .ces bijoux se répandit dans tous les rangs de la société et descendit dans le peuple. Afin d*y satisfaire, on chercha à imiter les pierres précieuses, et il se produisit alors de nombreuses contrefaçons enpâte de verre dont on n'a oublié ni les procédés ni l'avaûtage ', malgré les protestations des artistes et des amateurs ' de toutes les époques, mais à la grande satisfaction de ceux qui, ne pouvant aspirer à la possession d'originaux, se contentent d'une reproduction fidèle. Non seulement on voulut avoir un anneau gravé A son chiffre ou avec le symbole qui l'individualisait, mais encore on rechercha, comme en Grèce , la possession des pierres gravées qui devenaient précieuses par leur travail ou par le nom de la personne à laquelle elles avaient appartenu. Scaurus, fils de Sjlla, avait réuni un grand nombre de ces bijoux. Pompée déposa au Capitole le cabinet de bagues de Mithridate. César consacra à Vi^nus Génitrïx six armoires remplies de pierres gravées du plus grand prix ^, qu'il avait recueillies dans le cours de ses conquêtes. Marcellus, fils d'Octavie, en plaça une riche collection dans le temple d'Apollon.

Les premiers chrétiens ne restèrent pas étrangers à l'attrait des pierres précieuses. A Rome, ils portaient sur leurs cachets une Colombe, un Poisson, une Lyre, l'.Arche de Noé, la Barque de saint Pierre ou tout autre symbole. Clément d'Alexandrie les exhorta à adopter des sujets de leur religion *.

Cependant toutes ces traditions devaient s'évanouir devant les événements qui ont changé, au iv^ siècle, l'aspect de l'Europe. Les pierres gravées rentrèrent dans le sein de la terre et furent oubliées. Peu à peu elles reparurent en Occident ; les Vénitiens en remplirent le trésor de Saint-Mîircj les Français en rapportèrent un grand nombre pendant les Croisades j elles servirent à orner des châsses ou divers ouvrages d'orfèvrerie à l'usage des églises. C'est ainsi que dos sujets tirés de la

I Pldtarode, Vie de Lucullus.

» PilNB, m,l. nac, liï. XXXV, sub fine. — MAan-m consacre un chapitre tout entier à ce iujet dan» «on Traité des pterru gravies, t. Il, p. 209,

3 On nommait ce« armoires Dactyliothiquei. Plink, Hist. nat.. li». XXXVIl, ch. 5. ' CuiuKT d'Alkiandrib. Padag..\iw. III, ch. 2.

mythologie païenne forent môles à des sujets chrétiens, et que beaucoup de ces monuments parvinrent jusqu'à nous et ne durent leur conservation qu'à la pieuse ignorance des conquérants occidentaux et à Timpui^ance des artistes de produire de nouveaux ornements. Il faut que nous traversions toute la période du Moyen-Age pour retrouver en Occident le goût des arts et surtout de la gravure sur pierre. Vers la fin du XV" siècle, Laurent deMédicis donna l'essor à cet art si longtemps oublié j au grand désespoir de quelques interprètes, il fit graver son nom : lavr. mbd. sur des pierres de sa collection, entre autres, sur le biseau d'un camée d'agate-onyx représentant Vespasien ^ C'est alors qu'apparaissent en Italie les premiers graveurs en pierre fine tels que Jean délie Comiuole {Jean des Cornalines) à qui on doit le portrait de Savonarole, et Dominique de' Camei (DominigTie des Camées), celui de Ludovic Sforce, surnommé le Maure'; je ne puis oubUer parmi les plus illustres mutres de cette époque Pierre Marie de Pescia et Michellino dont les ouvrages sont encore justement estimés aujourd'hui.

Les érudits qui se sont occupés de l'histoire des pierres gravées apparaissent également au moment de la Renaissance; ils y étaient poussés par l'attrait d'une curiosité légitime, mais mal éclairée ; leurs recherches ont été circonscrites et leurs appréciations, dès lors, très erronées. Os ne pouvaient, du reste, se débarrasser des idées qui dominaient alors. La Glrèce et Rome remplissaient toute l'antiquité, l'Orient n'existait pas, et si on jetait un coup d'œil sur les peuples de la Haute-Asie, c'était à peine pour les ranger au nombre de ces nations barbares auxquelles la Grèce et Rome avaient apporté leurs lumières.

Antonin le Pois est peut-être le premier qui a écrit sur les pierres gravées. Son livre, imprimé en 1579, n'a pour le recommander que la date de sa publication. Léonard Âgostini est plus utile à consulter ^ ; il a publié en 1657, à Rome, un recueil dont les dessins ont été exécutés assez consciencieusement par Jean-Baptiste Gallestruzzi. Depuis cette époque, de nombreux ouvrages ont été produits avec on talent plus

I Uaiki, Otmme antieht fignraté, t. [, pi. 34.

* Vauri, Vite d« PittoW. t. 11, p. 891, M. à» Bologiw.

s AiHUTiHi, £« Gemme antiche fifforate. Rotn*, t^T, t toI. Jii-4>.

OU moins sérieux et avec un goîlt très prononcé de rechercher les plus beaux types sans se préoccuper de la valeur historique qu'ils pouvaient avoir. Pour se renseigner sur l'histoire des pierres gravées, il suffit d'ouvrir le Traité de Mariette sur les pierres précieuses pour se mettre au courant de tout ce que l'antiquité classique peut nous fournir de documents à ce sujet '.

L'attention de l'historien n'a été appelée que très récemment sur les pierres gravées des peuples de l'Assyrie et de la Chaldée. Les savants du dernier siècle qui nous en ont parlé ue se préoccupaient pas des produits de l'Asie antérieure, ou du moins, si quelques échantillons rapportés par les rares voyageurs qui avaient parcouru ces contrées étaient tombés entre leurs mains, ils n'avaient pu en reconnaître la valeur, ni même en distinguer la provenance. Ils rangeaient sous la vague dénomination de monuments étrusques * tout ce qu'ils ne pouvaient attribuer sûrement à la Grèce ou à Rome.

Cependant ces monuments se répandaient dans les principales collections de l'Europe, où on les conservait comme des objets de curiosité; ils devaient bientôt exercer la sagacité d«s savants.

Voyons donc d'abord quelles sont les pierres gravées dont nous allons nous occuper ici.

Ces pitres afiEectent les iormes les plus diverses ; quelques-unes sont de simples plaques (fig. 2) ; on les suspendait probablement au cou avec d'autres ornements sur lesquels on voit un sujet quelconque ou quelques caractères, abrégé mystérieux d'un nom divin ou d'une invocation. D'autres ont la forme d'une amande (fig. 7) ou d'un

> UABKTra, Traité tU* pierre» gravim, t. I, p. 245. Parii, 1750, S voi. iD-P>. * PiBTH Sufcn Baktou, Stpvlori antioki. — Qoti, ifiutum Etrutc, p. 431. FlorentiMi, 1737, — Hiaibttb, Traiti de» piérret gravée», p. 7.

fuseau (flg.

personnage.

et portent quelquefois

Fig. 1.

, — fL.

le

nom

d'un roi

ou d'un

grand

Fi5.2.

Fig. 3.

Fig. t.

Quelques-unes de ces pierres paraissent disposées pour produire des empreintes, évidemment ce sont des cachets (ûg. 1); d'autres sont des bagues, des anneaux (fig. 4), des chatons scarabéoïdes sur lesquels on voit une figure ou un symbole (fig. 5). Beaucoup sont en forme de cônes (fig. 8 et 10) ou de pyramides (fig. 6), et présentent, à

leur base, tantôt un cercle ou une ellipse, tantôt un octogone formé d'un rectangle dont les angles sont abattus. C'est sur cette base que le sujet principal est gravé : une figure, xm animal, une plante, souvent

00 simple attribut. Les pyramides sont parfois ornées sur une de leurs faces d'un sujet accessoire ou d'une inscription. Un grand nombre de ces pierres présentent la forme d'un hémisphéroïde déprimé ou comprimé (fig. 9), sur la section duquel, circulaire ou ellipsoïde, on trouve une gravure. Tous ces bijous, pyramides, cônes ou hémisphéroïdes, sont percés dans la partie supérieure d'un trou transversal qui paraît destiné à recevoir un Uen.

Bnfin, un grand nombre de ces pierres gravées ont plus particulièrement exercé, à cause de leur forme, la sagacité des archéologues. Ce sont des monuments cylindriques d'un diamètre et d'une hauteur variables, atteignant quelquefois cinq ou six centimètres de hauteur ; ils sont percés suivant l'axe du cylindre et la gravure se développe sur la surface convexe (fig. 11 et 12). Les sujets sont souvent accompagnés de légendes en caractères de différente nature, chaldéens, assyriens , égyptiens , phéniciens ou perses , qui en caractérisent au premier abord la provenance.

Ces bijoux se distinguent, dansleurs formes particulières, par quelques variétés qu'il est utile de signaler. En général, le cylindre est percé suivant son axe et la surface se développe parallèlement à cet axe ; cependant, quelquefois les côtés du cylindre sont rentrés et offrent un plus grand diamètre aux extrémités qu'au milieu (fig. 12).

3'ai rencontré des cylindres qui présentaient à la partie supérieure une sorte de bélière taillée dans la matière même du cylindre et percée perpendiculairement à l'axe (fig. 13). J'en ai observé qui portent une monture métallique assez bizarre : elle se compose d'une tige recourbée de manière à former un anneau à l'une des extrémités du cylindre ; cette tige, ainsi recourbée en deux branches, passe dans l'axe pour

IMTRODUOTION.

être rivée à rextrémité opposée [fig. 14). Quelques montures d'une forme essentieUement moderne ne méritent pas de fixer notre attention.

La matière de c^ bijoux est très variable ; elle comprend toutes les pierres susceptibles d'être travaillées. Cependant les Assyro-Chaldéens, pas plus que les autrespeuples de l'antiquité, ne semblent avoir attaqué le diamant. La taille et la gravure de cette pierre précieuse sont des applications modernes des propriétés que la poudre de diamant peut seule exercer sur le diamant lui-même '. Ce fut pour le dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qu'on tailla en Europe le premier diamant, vers l'an 1475, et ce n'est qu'en 1564 que Clément Birague paraît avoir gravé sur un diamant le portrait de don Carlos.

En Orient, dans le monde antique, la gravure des pierres s'est particulièrement exercée sur les marbres, les jaspes, le lapis, les porphyres, l'hématite et toutes les variétés du quartz depuis le cristal de roche jusqu'aux silex les plus vulgaires ; on trouve aussi la pâte de verre, les terres émaillées et une composition résineuse qui s'est conservée jusqu'à nous. L'étude de ces différentes matières est toute spéciale et indépendante du sujet que nous nous proposons d'examiner. Il nous parîiît impossible de distinguer aujourd'hui l'époque de la gravure d'une iutaille par la nature de la pierre. L'attention des artistes a dû se porter naturellement sur les pierres les plus tendres d'abord ; mais, au moment où nous pouvons apprécier leurs œuvres, les difficultés

< La taille du diamant ne MerveilUi dei Indet, p. 13 et i

doit WD origlDs qu'au hasard : Cont. Looia ButQDtH, U»

étaient depuis longtemps vaincues. L'hématite a dû être employée dès la plus haute antiquité, ainsi que les marbres, les jaspes et les porphyres. Le lapis-lazuli semble appartenir à toutes les périodes. Le cristal de roche, les onyx, les calcédoines apparaissent surtout dans les époques les plus récentes. Je n'ai pas encore rencontré de cylindre en ambre jaune, bien que cette substance ait été certainement connue jadis en Assyrie et même en Chaldée '. Il a pu exister des cylindres en or, mais ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous; le Musée Britannique en possède un en argent*; je crois ce spécimen unique, quant à présent du moins.

Je m'abstiendrai de me prononcer sur la préférence donnée à telle ou telle substance, en Assyrie et en Chaldée, bien que le choix de la pierre n'ait peut-être pas été toujours indifférent, mais il nous paraît impossible d'apprécier dans quelles limites. Nous savons que les Grecs attribuaient au jaspe sanguin des vertus antihémorragiques et antiapoplectiques. D'après les idées qui sont encore acceptées en Orient, on croit que la cornaline donne du courage à celui qui la porte; les pierres blanches paraissent recherchées des femmes, parce qu'elles supposent que ces bijoux leur procurent une plus grande beauté. Bans l'antique Asie, des idées analogues ont dû circuler, mais nous ne pouvons les constater ni les contrôler. Les abraxas ^ reposent sur des combinaisons d'écriture d'après des idées relativement modernes; aussi, nous ne saurious nous appuyer sur ces monuments pour nous éclairer sur ceux qui ont été produits vingt siècles auparavant et sous l'infiaence d'idées que nous ne pouvons pas toujours comprendre.

Il est sans doute fort intéressant de se rendre compte des procédés qui ont été employés pour tailler ces bijoux; nous en parlerons en temps et lieu ; à mesure que nous donnerons aux monuments la date qui leur convient, un examen attentif nous permettra de distinguer la nature de l'outil dont l'artiste a dii se servir et nous fournira ainsi des

■ Oppekt, VAinl>r» jaune oht% la Atayriens. Extrait du Reeutil des %ravati* relatifê d la Philologie et à t'Arehéologie égyptienne! et attyriennei, t. Il, 1S80.

I Hehaht, Empreintei de eylindres aesyro-ahaldéen* relevéet sur des CoturMs dUntérit privé ou Mu»ée Britannigue, p. 48. Paris, ISSO.

* J. 0. Macakii, Ahraxat; quce antiquaria de gemmii Batilidianit diiquiiitio oum ootwnentario. Jo. CaKPFLBTTU, Antuerpi», 1857.

16 INTRODUCTIrtN.

indications bieu autrement précieuses que celles qui résulteraient des traditions incomplètes dont nous ne pouvons contrôler l'origine. Les historiens de la Qrèce et de Rome sont impuissants à nous renseigner à ce sujet '; ils nous reportent à une date postérieure aux produits les plus récents de l'empire de Chaldée et ne sauraient dès lors nous éclairer sur les moyens qui étaient employés dans la Haute-Asie à une époque plus reculée.

Il est assez facile d'apprécier l'usage de certaines pierres gravées. Cet usage est multiple ; il répond soit à un besoin d'utilité pratique, soit à un simple instinct de parure; les plaques ne devaient être que des ornements ou des amulettes ; les pierres taillées en anneaux servaient à la fois de bagues et de cachets ; tous les bijoux qu'on ne pouvait porter en bague proviennent de colliers ou de bracelets ; enfin on a compris que les cônes, les sphéroïdes, les pyramides étaient, comme les bagues, des amulettes, des ornements et des cachets.

Les cylindres ont été l'objet de discussions plus sérieuses ; en effet, on ne les a considérés pendant longtemps que comme des ornements ou des amulettes ; et, tandis qu'on était fixé sur l'usage des autres pierres qu'on regardait comme des cachets , il paraissait difficile d'admettre que les cylindres aient pu servir à produire des empreintes. Quand nous voulions les employer ainsi, nous essayions de développer la scène dans sou entier; nous arrivions rarement à un résultat satisfaisant et notre insuccès devenait un argument contre cette destination *. Enfin on invoquait pour repousser cette opinion les cylindres munis de bélières et surtout ceux qui étaient garnis d'une armature métallique, évidemment impropre au mouvement de rotation qu'on croyait utile d'imprimer au cylindre pour obtenir une empreinte.

1 Les OrecB désignaient «ou» le nom de Diaglyphique la gravure en creux, et A'Anagiyphiqu* la gravure en relief. — Il n'y a dans la langue latine aucun ternie particulier pour désigner les gra^eutrt en pierres fine*; lea mots geminariv,s, fiaturariia, ligiUiariva, ae peuvent s'appliquer qu'aui marchandi de pierres fines. Cependaul, soua les empereurs, il y avait les potitorei qui préparaient le travail, ébaucbuent la pierre; puis les ecelaioree qui travaillaient eu relief (le camée], et les cai^afam qui faisaient l'intaiDe eu creux. On nommait ces derniers tijmarit lorsque les inlailles devaient servir à faire des cachets. Cette dénomiuatioD est ainsi rapportée par Justinien : « Signarii qui fadunt sigtlla. • Leg. 1, Cad. dt

' Db LONapÊum, Notice de* Antigaités aasyrimttei du JUiitée du Lourre, p. S7. Parie, 18U, 3« édit.

La difficulté de la solution venait précisément des propriétés multiples de ces bijoux à la fois ornements, amulettes et cachets. Originairement les cylindres on dû être de simples amulettes, puis des ornements, et rester confondus au milieu des pierres polies dont on faisait des colliers ; ils n'ont été employés comme cachets que par suite d'une circonstance qui peut s'expliquer par la nature même des choses. Les cônes, les sphéroïdes se prêtaient naturellement à cette destination et on l'a compris immédiatement dans nos temps modernes ; mais les ornements cylindriques ne paraissaient pas propres à cet usage ; il a fallu en acquérir une preuve certaine et les AssjTÏens eux-mêmes se sont chargés de nous l'apporter. On sait que la terre plastique était la madère sur laquelle on écrivmt entre les deux fleuves ; c'était donc sur cette matière que les particuliers consignaient leurs conventions, et sur laquelle, par conséquent, ils apposaient leur signature ou leur cachet. Or, la terre plastique pouvait seule recevoir feicilement l'empreinte d'un cylindre qui n'aurait pas laissé de trace sur un papyrus ou sur un parchemin.

Voici ce qui avait lieu : lorsque les parties étaient d'accord sur l'objet de leurs conventions, louage, échange, vente ou obligation quelconque, on les rédigeait sur la tablette traditionnelle ; puis, lorsqu'elles avaient donné leur consentement, sipru, elles y apposaient leur signature, kalatu. Cette signature se faisait primitivement à l'aide du doigt en y imprimant une griffe, galahu, ou en enfonçant l'ongle du pouce, supur, dans une partie du document réservée à cet effet; le plus souvent elles y apposiùent un cachet conique ou cylindrique, kunliku, et, ces formalités accomplies en présence de l'officier public, le contrat formait la loi des parties'. Cette expression Iturn^u désigne, en assyrien comme chez nous, le cachet et son empreinte ; aussi nous la trouvons à la fois sur les contrats pour désigner l'empreinte et sur les cylindres pour désigner l'instrument. On a constaté, en effet, sur un grand nombre de contrats d'intérêt privé, l'empreinte même d'un cylindre à la place réservée pour recevoir le sceau des parties, et, à côté, la mention de l'accomplissement de cette formalité ; il ne peut donc y avoir de doute sur l'usîige des cylindres

■ J. Oppbkt et J. Hbhaht, Doeumentt juridiqita de VAuyrie «I de la CkaUdie, PwiB, Ï8T8, in-a».

18 INTRODDCTION.

en Assyrie et en Chaldée : ce sont des ornements, des amulettes, mais aussi des cachets comme les autres pierres gravées, cônes ou sphéroïdes que nous trouvons employées surtout aux époques relativement modernes.

Nous pouvons maintenant nous faire une idée exacte de ces monuments en les présentant avec le développement que l'empreinte comporte, ce qui nous donne un petit bas-relief, ainsi que nous le voyons ci-dessous (tig. 15 et 16).

Fig. 15. Fig. 16.

Les antiques possesseurs de ces cachets produisaient rarement sur la brique la scène complète gravée sur la surface du cylindre; ils se contentaient souvent d'y imprimer un seul côté, surtout celui qui renfermait leur nom ; quelquefois ils Tapposaieut à plusieurs reprises quand Us voulaient obtenir la scène dans son entier.

J'appelle particulièrement l'attention sur cet usage du cylindre dont j'ai le premier signalé l'importance, à cause des renseignements précis qu'il apporte à l'histoire de l'art. En effet, les contrats sont datés du règne d'un souverain ; ils permettent, dès lors, d'apprécier d'une manière certaine l'époque de l'emploi de ces bijoux par la date du contrat, et leur origine, par le nom du possesseur du cachet qui y apposait son empreinte.

Cet emploi du cylindre comme cachet sur les actes de la vie privée nous fournit donc immédiatement une donnée irrécusable. J'ai recherché dans le vaste dépôt du Musée Britannique tous les contrats encore inédits qu'il renferme et qui portent de pareilles empreintes ; ils sont très variés; j*ai scrupuleusement et minutieusement relevé tous Ira sujets que j'd pu découvrir et j'en ai trouvé à toutes les époques. J'ai fait connaître dans un travail spécial l'importance de

ces empreiates ; nous aurons occasion d'en déduire les conséquences qui viendront à l'appui des différents types dont nous voudrons déterminer la provenance.

It ne faut pas être surpris du nombre considérable des pierres gr^'^ées de toute nature qu'on trouve dans l'Asie occidentale ; leur triple usage, comme ornement amulette et cachet, en provoquait la multiplication. On sait, du reste, d'après Hérodote, que de son temps chaque Babylonien avait son cachet ', et nous voyons, par le nombre des empreintes qui figurent sur les contrats, avec quelle facilité on les prodiguait.

Maintenant que nous connaissons la matière et la forme des pierres gravées et que l'usage nous en est révélé, examinons les sujets qui les décorent. Les cônes, les pyramides offrent un champ très restreint et ne contiennent, en général, qu'une figure d'homme ou d'animal, une fleur, un attribut; les sujets plus développés présentent la réduction de scènes analogues à celles qu'on remarque sur les cylindres. Ceux-ci renferment, ainsi que nous l'avons dit, tantôt des personnages ou des animaux, tantôt des inscriptions isolées , enfin des motifs accompagnés d'inscriptions. Il y a donc là un vaste siyet d'observation.

Le nombre des scènes dont les cachets sont ornés n'est pas aussi considérable que la quantité des pierres gravées pourrait le faire supposer. Il existe beaucoup de reproductions de types convenus , ce qui porte à penser que ces objets répondaient à un besoin général dont le commerce s'était emparé. Des Êibricants ont reproduit les types créés par de véritables artistes pour les offrir ainsi tout préparés aux acquéreurs qui n'avaient plus qu'à y faire graver leur nom. On constate ce trafic dont l'art a eu sans doute à souffrir, mais qui n'altère

' HiRODOTB, liT. I, cb. 157.

pas la valeur du type consacré dont l'importance augmente au contraire en raison même de la Tulgarité de son emploi.

En général, tous ces sujets étaient dictés par une pensée religieuse qui s'inspirait du dogme, des cérémonies du culte des divinités de TAssyrie et de la Chaldée ou des anciennes légendes qui, depuis un temps immémorial, avaient cours dans ces contrées. Il faut faire aussi la part de la volonté individuelle, car, en dehors des scènes de cette nature, les princes ou leurs sujets, suivant leur fortune ou leur raug, ont voulu donner à ces bijoux la marque de leur personnalité en perpétuant le souvenir d'un événement politique, d'un combat, d'une victoire, d'une chasse, surtout d'une chasse aux lions, et même des occupations domestiques dont nous pourrons constater la naïveté- Un grand nombre de cylindres portent des inscriptions, mais elles ne peuvent nous renseigner sur la nature des si\)ets qui les accompagnent; cependant elles ont quelquefois une grande importance quand elles nous font connaître le nom d'un souverain auquel le monument a dû appartenir. Ces légendes ne s'écartent pas, ainsi que nous allons le voir, d'un cert^dn nombre de formules assez restreintes. Les plus courtes se réduisent à un ou deux caractères, la mention du nom d'une divinité. Les inscriptions de deux lignes indiquent pour la plupart le nom et la fonction du propriétaire ; celles de trois lignes comprennent : dans la première ligne, le nom du propriétaire ; dans la seconde, sa filiation ; dans la troisième, un acte d'adoration envers une des divinités du Panthéon assyrien. Les inscriptions de quatre lignes sont plus rares; elles s'expliquent par l'addition du nom d'une divinité de plus dans l'invocation finale. Les inscriptions plus longues renferment une incantation, une prière, et la scène se trouve réduite à nn seul personnîige. Enfin, de même que quelques cylindres présentent des scènes dépourvues d'inscriptions, quelques-unes offrent des inscriptions dépourvues de personnages. A Babylone, les inscriptions sont, en général, gravées sur le cylindre dans le sens inverse de l'écriture et ne se prêtent que sur l'empreinte à ime lecture directe ; À Ninive, au contraire, les caractères sont la plupart du temps tracés dans le sens direct, quelquefois perpendiculairement à Tase du cylindre, et , le plus souvent, dans le style cursif. Tous ces textes présentent, du reste, par leur laconisme de grandes difficultés d'inter-

INTRODUCnON. SI

prétatioD. A certaines époques et particulièrement à Babjlone, sous le Second-Empire, on a recherché de parti pris les formes archaïques dans la lan^e et dans les caractères ; on a suivi d'anciennes formules ; CD a employé des expressions tombées eu désuétude ; on s'est servi pour l'écriture d'un style lapidaire qui remonte à une haute antiquité, et dont il est facile de saisir le contraste quand on le rencontre sur les contrats où les cachets ont laissé leur empreinte à côté des indications qui résoltent du texte des conventions. La comparaison de ces renseignements fournit des données du plus grand intérêt pour l'étude des formes paléographiques de l'écriture, mais elle ne donne aucun indice sur le sujet lui-même.

Dès que l'attentioa des savants du dernier siècle eut été attirée sur les cylindres orientaux, on chercha dans les scènes diverses, dans les attributs, dans les symboles qui les accompagnaient, la pensée qu'ils devaient exprimer ; on voulut en découvrir la signification. A cette époque, l'étude du symbolisme oriental passionnait les esprits ; on essayait d'expliquer tous les monuments de l'antique Orient sans se rendre compte que les symboles sont lettre morte tant qu'on ignore ridée qui les a inspirés. Un exemple suffit pour préciser notre pensée: on siût que Gléarque portait au doigt, lorsqu'il tomba entre les mains des Perses, une bague sur laquelle était représentée une danse des Cariatides ; si nous avions la bague sans la description de Pausanias qui nous fait connaître les détails de cette cérémonie, comment pourrait-on deviner et expliquer le sens de la gravure? II faut donc une connaissance préalable du sujet pour en donner une interprétation sérieuse. Quand on voit sur un monument d'origine égyptienne une figure avec une tête de chien, on peut dire : c'est le dieu Anubis , et on ne se trompe pas. SI OD se trouve en présence d'un bœuf exécuté dans le goût égyptien, on pense naturellement à Apis. En Grèce, un homme fort et robuste, armé de la foudre, désigne Jupiter ; s'il est armé d'un trident, c'est Neptune ; s'il porte une massue, c'est Hercule. Si, sans nous renseigner sur son origine, on nous met en présence d'une femme tenant une pomme, nous y verrons, suivant les époques et les contrées, Eve ou Vénus. Le symbolisme est, en effet, l'expression idéographique d'une langue qu'il faut d'abord connaître avant de pouvoir la lire. 11 y a certains mythes bien connus dont l'expression ne souffre

pas d'équivoque ; mais comment s'expliquer sur des figures qui repréeeutent des divinités itwonnues, des symboles inconnus, des scènes inconnues, quand, pour se guider dans ces interprétations, on n'aqueles ressources de son imagination qui s*agite dans le vide? Que dire enfin de ces scènes, de ces symboles qui peuvent être le résultat du caprice des artistes qui les ont exécutés ou qui étaient déjà uu mystère pour ceux qui les faisaient reproduire, incapables qu'ils étaient eui-mêmes de les comprendre? C'est à peine si nous pouvons maintenant hasarder rinterprétation des détails du symbolisme grec et romain et eu expliquer l'origine , bien que les monuments de la littérature grecque et romaine nous aient déjà si amplement initiés à la vie civile et religieuse des peuples de la Grèce et de Rome ; mais en est-il ainsi de l'Assyrie et de la Chaldée? Ne faut^il pas attendre que les inscriptions nous révèlent les mystères de cette grande civilisation oubliée depuis des siècles? Nous ne pouvons plus nous permettre de substituer les caprices de notre imagination à des textes précis qui deviennent chaque jour plus nombreux, plus complets, et dont nous devons d'abord essayer de combler les lacunes et de déterminer le sens. Nous possédons désormjiis des documents irrécusables, contemporains des faits qu'ils racontent et qu'aucun travail n'a pu altérer depuis l'époque de leur rédaction. Voilà les sources auxquelles nous devons puiser pour expliquer les monuments que nous voulons faire connaître. Nous n'avons pas, d'ailleurs, d'autres témoignages à invoquer. En effet, serait-ce la Bible?

Les Juifs ne sauraient nous renseigner sur l'histoire des premières populations de la Mésopotamie inférieure ; ils n'étaient pas nés à la vie historique ; ils vivaient encore de la vie nomade, tandis que les peuples qui les entouraient étaient en pleine civilisation. D'après leurs annales. Dieu n'avait pas encore indiqué par son choix le personnage qui devait donner naissance à son peuple ; ils ne paraissent pas avoir connu les anciens habitants de la Chaldée qui avaient déjà disparu peut-être au moment où Abraham partit de la ville de Uru (Ur- Casdim), qui devait être alors leur capitale. Lorsque les Juifs quittèrent la terre de Chanaan pour s'établir en Egypte, ils ne conservèrent aucune relation avec les peuples de l'Asie, et ne rentrèrent dans la Terre Promise qu'après six siècles d'absence.

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Si la Bible nous fait défaut, les documents égyptiens ne peuvent nous renseigner davantage. Les papyrus et les hiéroglyphes ne nous ont encore rien appris de l'influence que les Pharaons ont pu exercer à cette époque sur les habitants de la Mésopotamie inférieure. Les Egyptiens s'avancèrent sans doute sur les côtes de la Méditerranée sous Thoutmès I"', fils et successeur d'Amenhotep, qui, vers l'an 2000 av. J.-C, conduisit ses armées triomphantes à la conquête de l'Asie. Elles s'avancèrent dans la Syrie jusqu'au-^ielà de Karkemish, en laissant la Chaldée à droite, et pénétrèrent par le nord en Assyrie, en imprimant partout des traces évidentes de leur passage '.

Quant aux Grecs, ils n*ont connu les Chaldéens que longtemps après la chute du dernier empire, alors que Babylone avait déjà subi deux invasions, celle des Assyriens et celle des Perses, lorsque les Perses eux-mêmes étaient tombés sous leurs armes. Les Grecs, qui avaient une idée très haute, mais confuse de l'état scientifique et de la grandeur des Chaldéens, ont certainement voulu sonder leur passé; malheureusement ces recherches ne sont point parvenues jusqu'à nous.

Les travaux de Movers, de Creuzer, de Guigniaut, de Maury ont épuisé tout ce que l'antiquité classique pouvait nous fournir; mais leurs savants etTorts étaient impuissants à faire sortir l'antique Orient des renseignements qu'on doit au sobre Hérodote ou à la fantaisie de Ctésias^. 11 faut désormais prendre corps à corps les monuments antiques, les étudier en eux-mêmes, consulter avant tout les textes déjà nombreux que les découvertes modernes mettent à notre disposition pour les élucider.

Les pierres gravées assyro-chaldéennes ont été déjà l'objet de travaux que nous devons mentionner ici.

1 Sur l«s rapports de rÉgjpte et di la Chaldée, Toyez Mab,isttb, dans les Compta-rendut de l'Académie da Inioriptiom et Bellu-Lettret, t. II, p. 143.

* Les MuleB sources qu'on peut JnToquer dans l'antiquité classique nous reportent à Uérodole et à Cl^iai. Il s'est aiosi formé deux courants, d'apria ces deux auteura; ceux qui ont suivi Hérodote : Denys d'Haï icarnasse, Usserius, Conrengiui, Marsham, Prideaui, Newton, Boasuel, UoDtfaucon, dom Calmet, etc., etc.; ceux qui ont suivi Ct^ias : Diodore, Justin, Etisébe, Scaliger, Petau, Pezron, etc. — Nous deToos épdemeiit meationner, en dehors de ces doauiee, les compilateurs qui noua ont transmis les rares firogments de Bérose : Le Syueelle, Eusébe, Plioe, Athénée, etc.

Mûnter', Dorow', Landseer* publièrent les sujets de plusieurs cylindres et hasardèrent même quelques tentatives d'explication sur les scènes qu'ils représentaient. Le génie de Grotefend* s'usa en efforts pénibles pour interpréter ces symboles qu'aucun renseignement direct ne pouvait encore éclairer.

D'un autre côté, les monaments se multipliaient dans les collections publiques ou particulières; des descriptions plus ou moins exactes, il est vrai , des gravures et des empreintes , plus précieuses que les descriptions et les gravures, se répandaient en Europe ; des échanges s'établissaient ainsi entre les savants et les Musées de Londres, de La Haye, de Paris, et facilitaient les moyens d'exploration. A défaut de catalogues réguliers, nous devons citer quelques publications importantes qui firent connaître un certain nombre de ces bijoux.

En 1842, Cullimore publia un recueil qui contient, sans commentaires, les sujets de cent soixante-quatorze cylindres ''. Ces monuments sont classés sans ordre ; une table sommaire indique seulement la collection d'où ils sont tirés. La lithographie suffit déjà pour faire comprendre le sujet beaucoup mieux qu'une description conventionnelle, mais le dessin est lâché et ne donne aucune idée du travail du lapicide. Je dois également citer le mémoire de F. Lajard sur le Culte de iCthra, à propos duquel l'auteur a publié les siyets de trois cents cylindres environ'. La gravure est soignée et présente quelquefois le sujet agrandi avec une intention bien évidente et souvent réussie de mettre en relief l'œuvre de l'artiste assyrien. La table des planches indique la matière de chaque monument et la collection à laquelle il appartient. Malheureusement F. Lajard a voulu faire servir ces matériaux à l'appui d'une thèse préconçue qui est complètement abandonnée aujourd'hui.

< HuNTER, Verntoh û6er die keilformigen Iniekriften tu Pertepolit. KopenhageD, 1S02.

* DoBOW, Die Aisyriiehe KetUchrift. Wiesbadea, 1920. s LutDssBR, Sabaan researchei. London, 1823.

* Qkotkfznd, Erlatittfangen ^ber einige babylontseke Cylinder mit Keilachrift. Dans I*ouTrago de Dorov prâciU : Beilage B, p. £3.

B Cdllimorz, ImpriÊtion of anoient oriental Ct/lind«rt or roUing Settt$ of the Babylonia», Atiyrian and Meiio-Pimian. London, 1S42.

* V. LajaU), Introduction à l'étude du Culte puUic et de» Myêtiret de Uitkra en Orietu «t en Oooidmt. Puii, 1847.

A côté de ces deux grands recaeils, je dois indiquer quelques travaux d'une nature plus restreinte. Tous les assyriolognes ont jeté un regard sur ces monuments. M. F. Lenormant, qui a touché à toutes les branches de Thistoire orientale, ne pouvait les laisser passer sans y apporter le contingent de son érudition; il a cru découvrir sur un certain nombre d'entre eux la figure des signes du Zodiaque et il a essayé dé les rattacher aux différents épisodes d'un poème dont les phénomènes célestes auraient été le prétexte et le lien'. Je mentionnerai à un autre point de vue les recherches de M. Soldi ', qui, après M. King^, s'est particulièrement préoccupé de la nature du travail matériel dont les cylindres étaient l'objet.

L'examen des pierres gravées de la Haute-Asie soulève des questions tellement complexes que nous pouvons à peine les indiquer ici. Pour comprendre un sujet, on a souvent besoin de saisir dans leur ensembleuQ certain nombre de cylindres, afin de se rendre compte des différentes interprétations dont il a été l'objet. D'un autre côté, chaque monument, chaque sujet aurait besoin d'une analyse spéciale, parce qu'il est susceptible d'être envisagé à différents points de vue. On peut considérer le côté purement artistique et rechercher comment, un type étant donné, il a été traité à l'origine de l'art, et en constater les différentes expressions suivant les lieux et suivant les temps pour essayer de comprendre le degré de culture artistique auquel on était parvenu. D'un autre côté, on peut s'attacher au mythe auquel l'œuvre se réfère, à la légende qui l'a inspirée, aux symboles qui l'accompagnent et qui en déterminent la nature et la portée ; enfin, on ne saurait négliger les inscriptions qui nous donnent souvent des renseignements historiques ou paléographiques du plus grand intérêt et qui se relient au travail de la gravure.

L'étude des cylindres assyro-chaldéens, à quelque point de vue qu'on se place, ne saurait donc être exclusive. Il faut tenir compte des mythes, des légendes qui ont inspiré les artistes et même des inscriptions qui accompagnent leurs œuvres. Tous ces détails ont leur importance et méritent une attention particulière.

1 F. Lkhomiant, B«oi da Commentaire de* fragmenti de Bérose, p. 230. Parii, 1871.

» Souii, Revue arehéologiqve, t. XXVllI, p. 114; 1874.

* Kma, Ayuiqvt Qer»$, theîr Origin, DU and Valite. Marraj, LondoD, 1860.

Je crois avoir suffisamment indiqué le but que je me propose. Je n'ai pas la prétention de résoudre toutes les questions que cet examen soulève; je saurai me circonscrire. Il y a des points qui doivent être déjà considérés comme certains ; je m'efforcerai de les mettre en évidence. D'autres me paraissent ne comporter encore qu'un degré de probabilité plus ou moins élevé ; je me renfermerai dans la réserve que les faits commandent. Je me garderai surtout, dans l'appréciation "des symboles, des interprétations qui ne peuvent s'appuyer que sur des conjectures dont j'indiquerai la hardiesse.

La tâche que j'entreprends aujourd'hui présentede grandes difficultés : d'abord, il est à peu près impossible de connaître tous les monuments dont on dispose; ces monuments, très nombreux, sont épars dans des collections publiques ou particulières, et il est fort difficile de les consulter. Sans parler, quant à présent, des cônes, des pyramides et autres pierres, on peut évaluer à plus de deux mille le nombre des cylindres assyro-chaldéens contenus dans les différentes collections que nous avons visitées. La plus considérable est celle du Musée Britannique; elle contient six cent soixante cylindres. Elle est formée avec beaucoup de soin et présente des monuments d'une grande importance, tels que les cachets des rois chaldéens Urkhîim et Dungi, ainsi que le beau cachet de Darius. Cette précieuse collection n'est pas encore cataloguée, et les cylindres se succèdent sans ordre, suivant le hasard des acquisitions.

Les collections publiques de Paris contiennent à peu près autant de monuments, un peu plus même ; ils sont répartis ainsi qu'il suit : le Cabinet des Médailles, à la Bibliothèque nationale, en compte deux cent soixante-dix, dont cent trente seulement figurent au Catalogue de M. Chabouillet '. La précieuse donation de M. le duc de Luynes est venue augmenter cette collection, et contient cent trente-six cylindres qui n'ont pas encore été catalogués. Ënân le Musée du Louvre possède actuellement une collection de plus de trois cents cylindres, et s'augmente de jour ^ jour par des acquisitions incessantes. Les soiiant&«ix cylindres qui composaient cette collection en 1852 ont été décrits par M. de Longpérier avec de précieuses indications sur leur

1 Catalogue géfUral cl raiionné d»i Gaméea et des Pierrea gravées de la Bibliothèque impériale. Paris, 1858.

rKTRODOcnoN. 27

provenance ' . Je citerai ég^alement la collection du Cabinet des Médailles de La Haye composée de cent cinquante cylindres, parmi lesquels se trouve le beau cachet d'Ursana, roi d'Arménie; j'ai dressé en 1876 le catalogue officiel qui en établit l'état actuel *. Je mentionnerai encore la collection de M. le chevalier Lycklama comprenant cinquante cylindres dont il a fait présent au Musée de Cannes ^ ; celle du Joanneum de Graz renfermant seulement quinze cylindres décrits par MM. A. Fischer et A. Wiedemann *; puis celle de Copenhague présentant quarante-cinq cylindres publiés par M. Valdemar-Schmidt''. A New- York on doit posséder un certain nombre de cylindres ; nous connaissons déjà ceux qui proviennent des fouilles du général Cesnola '.

Tous les Musées d'Europe renferment des spécimens plus ou moins nombreux de ces précit^ux bijoux : on en trouve à Berlin, à Vienne, à Zurich, à Florence, à Genève, à Saint-Pétersbourg, à Leyde, à Bruxelles ; si le nombre en est quelquefois restreint, on y rencontre souvent des monuments du plus haut intérêt.

Les collections particulières sont d'un accès plus difficile, et dès lors nous sommes moins renseignés sur leur contenu. D'ailleurs il arrive un moment où elles sont dispersées, et alors on ignore ce que sont devenus les monuments qu'elles renfermaient. Je puis mentionner la collection de M. de Gobineau composée de cinquante-six cylindres, parce que le catalogue en a été publié dans la Revue archéologique '. Je citerai également la collection de M. de Montigny qui comptait vingt cylindres lorsqu'elle a été exposée en 1878 au Trocadéro.

Je dois à une circonstance toute particulière la facilité de pouvoir consulter la collection sans rivale de M. de Clercq; elle renferme plus de quatre cents cylindres. Un catalogue méthodique et détaillé,

I Notice de» Antiquité» astyriennes du Mtitit du Louvre, Paris, 3* etlil., 1854.

• Catalogue des Cylindre* orientaux dv, Cahinet royal det Médailles de La Haye. La n&je, ISTB,

' M. E. MASesMor, Mueée de t£. le chevalier Lyeklama, Notice descriptive. Bruielles, 1811. < A. FiBCBiR et A. WisDBMANN, Ueber Babytonisehe « Talismane : Stuttgard. 1881. 5 VALDCMAft-ScaHiiiT, Osterlondske indakrifter fra den Kongelige Aniiksamling, p. 51. Copenhague, 1879.

• Cbsnola, Cyprvt ; t'tj ancient citiei, tomba and Cemplei, pi. xxii. London, 1877.

T Seviie archéologique, t. XXVllI, 1874. — Cette collection a, été vendue aux enchâres le 7 juin 1882, et m trouve dès Ion dieperate.

INTRODUCrrON.

accompagné de la reproduction du siget des cylindres par le procédé de l'héliogravure , fera bientôt connaître les détails de ce merveilleux

J'ai le regret de passer sous silence les collections plus restreintes d'un grand nombre d'amateurs qui possèdent des échantillons de l'art assjro-chaldéen et qui m'en ont communiqué des empreintes. Je les citerai en temps et lieu lorsque j'aurai l'occasion d'en faire usage.

Enân j'ai réuni un grand nombrede moulages dont je n'ai pu étudier les originaux ; ils m'ont quelquefois servi à compléter des éclaircissements longtemps cherchés , et qu'un rapprochement fortuit me présentait Daturellement. Mais que de peines pour obtenir ce résultat encore incomplet I D'un autre côté, les rares catalogues que j'ai indiqués ont été rédigés pour la plupart à une époque où l'histoire de l'Assyrie et de la Chaldée était encore inconnue, et ne contiennent dès lors que des descriptions conventionnelles , d'après lesquelles le siget échappe à toute appréciation.

Au milieu de ce désordre nécesswre au début de la science, ce qui convenait d'établir, c'était une bonne classiâcation des monuments qu'on voulait étudier. J'ai déjà exposé sur quelles hases on pouvïùt y arriver et à l'aide de quels éléments on devait l'étayer ' . Je vais essayer de le rappeler ici aussi sommairement que possible.

On trouve d'abord sur les cylindres eux-mêmes des indications précises qui nous autorisent à affirmer que tel monument est de telle époque et de telle provenance; par exemple, la nature des caractères et de la langue de Tinscription qui y figure, surtout la mention d'un nom royal avec les titres d'un souverain. Les monuments de cette nature sont rares, il est vrai, mais les données qui résultent d'une pareille source sont indiscutables. Le nom du souverain appartient à l'histoire et son règne peut être fixé par tous les renseignements qui servent à l'établir. Ce n'est pas trop de hardiesse de prendre ces monuments comme les types de l'époque qu'ils représentent et de grouper autour d'eux ceux qu'une analogie puissante permet de rapprocher.

A côté de cette indication précieuse, nous en possédons d'une autre nature, mais qui ne sont pas moins décisives ; elles proviennent de

■ Élémentt d'une Clauifioation de* Cylindrei Mtyra-ehaidétnt. (Sous presu.)

l'usage même auquel ces monuments ont servi. Nous avons vu, en effet, que toutes les pierres , quelle que soit leur forme, cône, sphëroïde ou cylindre, ont été employées comme des cachets qui ont laissé leur empreinte sur des contrats d'intérêt privé aux différentes périodes de l'histoire de l'Assyrie et de la Chaldée. 11 en résulte des preuves qui donnent sur l'époque à laquelle on peut attribuer les cachets qui les ont produites un grand degré de probabilité, en fixant ainsi la limite inférieure à laquelle un type a été employé par la présence de cette empreinte sur un contrat daté d'un règne précis qui nous fait connaître le nom, la fonction et la nationalité des parties contractantes, ainsi que le lieu où il en a été fait usage. Ces contrats comportent aussi bien l'empreinte d'un sceau royal que celle du cachet des plus humbles sujets de l'empire.

Je mentionnerai enfin une série d'empreintes qu'on trouve sur des monuments en terre cuite d'une espèce encore indéfinie, mais dont la date est précisée par les événements auxquels ils se rapportent et les circonstances dans lesquelles ils ont été découverts.

Enfin nous avons la comparaison que l'on peut faire des sujets gravés sur les pierres dures avec les sculptures des grands monuments de l'époque assyrienne et de l'époque des Âchéménides.

Ces précieuses indications nous ont permis de déterminer ainsi sîLrement le caractère des types à Taide desquels on peut apprécier une époque ou une école dont l'influence a été plus ou moins durable.

Nous irons quelquefois au-delà; il nous sera permis d'étendre par analogie nos inductions sur des monuments que nous ne pourrions pas apprécier directement, mais qu'il nous sera facile de grouper autour de ceux dont nous aurons précédemment déterminé le caractère. Nous le ferons toutefois avec une grande réserve.

11 restera, sans doute, en dehors de ces monuments un grand nombre de cylindres sans date, sans analogie, que nous ne pourrons peut-être pas rattacher aux grands centres que nous aurons reconnus et dont le caractère particulier sera longtemps indécis. Ce sont des lacunes que d'autres plus heureux que nous ne manqueront pas un jour de venir combler.

Le plan quej'û dû suivre est tout tracé par la nature même des choses ; l'histoire de la Haute-Asie est déjà suffisamment comprise pour

que nous puissions accepter les grandes divisions que la lecture des textes a permis d'établir; nous aurons cependant à en sortir quelquefois ; les traditions artistiques ne s'imposent pas toujours par la force des armes. Nous savons que dans la Haute- Asie les vainqueurs ont souvent subi les mœurs, les lois, la langue, la religion même des vaincus ; l'art avait donc dans ces contrées une vie indépendante; cependant nous ne pouvons pas en détacher l'histoire de celle qui est tracée par les événements politiques et qui forme un cadre qui n'a en réalité qu'une valeur nominale. D'un autre côté, l'Assyrie et la Chaldée n'ont pas vécu seules et sans luttes dans l'Asie occidentale; il j avait en face des conquérants assyro^haldéens des centres qui nous paraissent aujourd'hui secondaires, mais qui ont eu aussi leur influence à une certaine époque de leur durée, tels que la Susiane, l'Arménie, la Médie et tous ces petits États qui opposaient sur les bords de la Méditerranée, en s' alliant entre eux et en invoquant même à leur aide la puissance de l'Egypte, une vive résistance à l'envahissement des souverains de Ninive et de Babylone ; ces peuples ont dû laisser des traces de leur existence sur les monuments mêmes de leurs vainqueurs. Aussi, nous ne pouvons pas nous dissimuler combien il nous sera difficile de distinguer ce qu'ils ont donné ou ce qu'Us ont reçu dans ce contact violent, et de reconnaître ce qui appartient au principe autochthone de ces peuples qui ont fini par courber la tète sous l'influence du caractère général de la ci\'ilisation qui dominait alors. Il faudrait renoncer à toute initiative si nous devions attendre la solution de toutes ces difficultés avant d'entrer dans la voie que nous nous proposons d'ouvrir.

Aussi nous nous en tiendrons aux caractères généraux qui doivent réunir chacun de ces monuments pour les grouper selon les grandes divisions de l'histoire générale, caractérisées par les dominations successives des trois empires qui ont tour à tour assuré le premier rang à la Chaldée, — à l'Assyrie, — à la Perse, jusqu'à ce que cette dernière puissance ait succombé à son tour sous les armes des (îrecs.

Pour comprendre les différences caractéristiques qu'on peut reconnaître dans ces grandes divisions ', il suffit de jeter les yeux sur trois

I Observations lur trois Ct/lindres orienttmx, dans la Gatette dea ■ Beava-Artt ■ dAc«mbra 1ST9.

cylindres que nous n'avons pas pris au hasard, et que nous avons précisément réunis sur une même planche pour rendre plus sensible notre démonstration.

Cest d'abord un cylindre du Premier-Empire de Chaldée; il provient du Musée de New- York ; il est en marbre ou en porphyre et se rapporte à la période des rois d^une dynastie qui âorissat antérieurement au trentième siècle avant notre ère. Le sujet est tiré d'une vieille légende et présente un double épisode de la lutte d'un héros contre un taureau et de son compagnon contre un lion.

Le second cylindre provient du Musée Britannique ; il se rapporte au Second-Empire d'Assyrie, par conséquent à l'époque des Sargonides, et, dès lors, son esécution peut être fixée du vu' au vin" siècle. Le sujet est des plus simples ; il représente un personnage dont le type traditionnel âgure sur tous les monuments ninivites postérieurs au règne de Sargon ; il parait lutter contre deux monstres, quadrupèdes ailés qui se dressent devant lui.

Le troisième cylindre, en calcédoine brûlée, appartient également au Musée Britannique ; il porte une inscription trilingue qui nous apprend que c'était le cachet de Darius. Nous pouvons supposer qu'il s'agit du fils d'Hystaspe. Bans tous les cas, nous sommes fixés sur la date de ce monument qui ne peut être antérieur au v* siècle avant J.-C. La scène représente le roi sur son char, poursuivant un lion qu'il a déjà frappé de ses traits. Deux palmiers exécutés dans le genre de ceux qu'on rencontre sur les cylindres assyriens du Second- Empire accompagnent le sujet. Un examen même superficiel de ces trois monuments fera parfaitement comprendre la différence caractéristique de l'art à chaque époque.

La glyptique dans laHaute-Âsie, pendant la période oiî nous pouvous désormais l'embrasser, nous révèle des phases de grandeur et de décadence dont nous trouvons la trace sur les monuments qui sont parvenus jusqu'à nous. Si ses origines sont obscures, nous voyons bientôt l'art de la gravure sur pierre atteindre un état de grandeur dont il n'a fait que descendre, et dont les grandes divisions de l'histoire marquent les différentes étapes.

Le cylindre chaldéen que nous avons cité nous révèle une puissance de conception et d'exécution qui nous prouve que les artistes étaient

32 INTRODtlCTION.

alors en pleine possession de leur art, et nous laisse entrevoir qaelle pouvait être la décoration des temples de cette époqae ainsi que la beauté des statues qui ornaient ie Bit-Para, le Bit-Ulbar et tous ces monuments dont nous ne connaissons pas même les ruines.

Le cylindre assyrien que nous empruntons à l'époque des Sargo— nides, nous présente des défaillances très marquées si on le compare aux cylindres chaldéens ; d*nn autre c&té, si on le met en présence des bas-reliefs assyriens, il nous renseigne sur la distance qui sépare alors la glyptique de la sculpture.

La chute est plus grande encore lorsque nous considérons les cylindres des Achéménides. Le cachet de Darius n'est plus en rapport avec l'exécution des bas-reliefs de Persépolis ; l'art de la gravure sur pierre, reflet de l'époque assyrienne, est réduit ici à un pastiche dans lequel la glyptique ne nous donne plus qu'une idée affaiblie de la valeur des artistes perses.

C'est ainsi que nous voyons se produire pour la Haute-Asie un phénomène analogue à celui qu'on a déjà signalé pour l'Egypte. Si on ne peut atteindre les premiers essais, les plus anciens monuments nous montrent les arts dans tout£ la vigueur d'un talent réfléchi. Sur les bords du Nil, la maturité éclate dans de gigantesques proportions dont les monuments des rois des premières dynasties nous ont donné la preuve ; en Chaldée, nous ne pouvons la saisir que dans les produits microscopiques des artistes du Premier-Empire.

Cylindrt Ass^ynen

fYMNDPF.S ORIENTAUX

M.M.^-.;;;Vf â r-'- .-d'I

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