LE CHARBON
Le roi Charbon. — Les Inics noires. — Cubes empilés. — Le grenier de l'avenir. — Extraction totale du charbon de terre en 1868. — Rôle du combustible fossile.
11 ne serait pas juste de borner à la France seule l'inventaire de la richesse minérale, et nous allons, dans un rapide exposé, examiner les principales substances souterraines dont la nature a doté notre globe. Il va sans dire que les seuls produits dont l'industrie tire parti seront passés en revue. Nous commencerons par le vieux roi Charbon, Old King Coal, comme l'appellent quelquefois les Anglais, la houille, comme on dit aujourd'hui en Belgique et en France.
La houille ! il suffit de prononcer son nom pour que l'esprit se représente aussitôt l'agent le plus merveilleux du progrès et de la civilisation à notre époque industrielle et travailleuse. C'est à la fois la lumière, la chaleur, la force,
SSO LES PIERRES.
le mouvement, et l'on se demande ce qu'il adviendrait de l'Europe si la houille venait à lui manquer tout à coup.
La Grande-Bretagne est fière à juste titre de ses mines de charbon, qu'elle a nommées les Indes noires, et qu'elle retrouve partout dans son sol privilégié. Les principales d'entre elles sont les mines de Swansea, avec leurs charbons durs, doués d'un pouvoir calorifique intense, mais brûlant sans flamme, et celles de Newcastle, dont la houille plus tendre et grasse dégage une flamme abondante. Les houillères d'Ecosse, les houillères du Staffordshire ne sont pas moins renommées.
La Belgique suit sa voisine et sa rivale dans cette extraction du diamant noir, comme on pourrait à juste titre nommer la houille, et elle est surtout connue par les produits de ses mines de Mons et de Charleroi (carte XII).
La Prusse, qui n'oublie pas que le charbon est aujourd'hui, non moins que l'argent, le nerf de la guerre, exploite avec activité les belles houilles des bassins de Westphalie, de Silésie et de la Prusse Rhénane (carte XIII). Ces dernières, elle nous les a ravies en 1815, non par une sorte de prescience de ses diplomates, mais parce qu'un ingénieur patriote marqua lui-même nos limites sur ce point, de manière à reporter tout le bassin houiller de Sarrebrtick. que nous exploitions alors, en dehors de ces limites. Les lois de la guerre autorisent de telles façons d'agir visà-vis du pauvre vaincu.
À l'Exposition universelle de 1867 à Paris, la Prusse de M. de Bismarck étalait avec complaisance ses richesses houillères, et elle avait eu l'ingénieuse idée d'empiler les uns au-dessus des autres des cubes de charbon représentant l'accroissement successif de la production de ses mines. Kn suivant ces cubes du sommet à la base, du dé microscopique don haut à la masse imposante d'en bas, on voyait
inscrite, sous cette forme géométrique qui parlait aux yeux, toute la loi du développement progressif de la Prusse depuis le commencement de ce siècle.
Pas plus que la Belgique et la Prusse, la France n'a démérité dans l'exploitation de ses mines de houille. Nous savons que du nord au midi du territoire, existent d'abondants dépôts de charbon, fouillés par nos ingénieurs avec autant d'ardeur que d'intelligence. Seulement les dépôts sont ici moins concentrés qu'en Angleterre, en Belgique ou en Prusse : là-bas des bassins étendus, en quelque sorte des continents houillers ; ici des dépôts restreints, de véritables archipels; mais nous avons déjà consacré un paragraphe tout entier à la description des houillères françaises.
La Grande-Bretagne, la Belgique, la Prusse et la France, tels sont, en Europe, les quatre grands pays producteurs de houille. Tous les autres viennent au second rang et fort en arrière : l'Autriche, la Saxe et tous les petits États allemands; puis l'Italie, l'Espagne, la Russie, etc. La houille s'est concentrée, comme par une sorte de prévision de la nature, au milieu des pays aujourd'hui les plus avancés, ceux qui marchent en tète de la civilisation. Le même fait se remarque, en Amérique, aux États-Unis. Ceux-ci sont non moins abondamment pourvus de houille que la Grande- Bretagne, et même beaucoup plus riches, bien que produisant encore beaucoup moins. Là existe, on peut le dire, le magasin, le grenier à charbon de l'avenir, quand les houillères en Europe seront épuisées, et que la civilisation, continuant sa marche vers l'ouest, par l'effet d'une loi qui ne s'est jamais démentie depuis les premiers temps de l'histoire, et qui est encore si accusée aujourd'hui, aura reporté vers l'Amérique du Nord tout l'essor des races policées. Fixez sur une carte du globe les taches noires qui, d'après une convention dés géologues, représentent les
houillers, tous verrez ces taches se concentrer dans l'hémisphère nord, entre quelques parallèles. Et ces parallèles sont précisément ceux autour desquels gravite aujourd'hui tout le monde civilisé , bande étroite, à peine visible sur une petite sphère, même en y comprenant la civilisation antique, tant il est vrai que les races supérieures ont toujours tenu ici-bas bien peu de place.
La conclusion à tirer du double phénomène que nous venons de constater est que la houille, en dehors de quelques points particulièrement favorisés, n'existe nulle part en bassins étendus. La Chine seulement, en exceptant les pays déjà cités, offre des amas immenses de combustible minéral. Ces richesses, à peine fouillées, sont sans doute réservées aux âges futurs, quand le monde européen et américain, sortant brusquement de ses limites, comme autrefois les Barbares en Europe, mais pour une plus noble cause, enfoncera les portes de la Chine plus qu'à moitié ouvertes, et fera brusquement irruption au milieu de l'Empire Fleuri.
Si la Chine a reçu en don de la nature d'immenses dépôts du précieux minéral, le Japon, la Cochinchine, l'Inde, l'Australie, tout le continent africain, toutes les républiques hispano-américaines, ont été moins favorisées, bien que partout, sur chacun de ces points, le combustible fossile ait été signalé, et soit, dans quelques cas, exploité avec beaucoup d'ardeur.
Tel est, à vol d'oiseau, l'inventaire des richesses carbonifères du globe. On n'objectera pas que nombre de bas* sins houillers gisent encore inconnus par le monde, et que l'homme, sur ce sujet comme en tant d'autres, ne connaît presque rien de l'immense domaine qu'il habite. Cette objection manquerait de fondement. Aujourd'hui, l'homme a fait partout la conquête du globe au nom de la science. Il
a jalonné toutes les routes possibles dans l'Asie centrale, l'Afrique équatoriale, le continent australien ou américain.
Bien que les dépôts carbonifères tiennent en général peu de place, comme ils apparaissent partout au jour en couches noires, rappelant le charbon de bois, brûlant au feu, il est rare que la connaissance d'un bassin houiller échappe aux yeux même les moins clairvoyants, et c'est ainsi que les naturels de Mozambique ont apporté à Livingstone des échantillons des houilles du Zambèse, et les Sakalaves de Madagascar des échantillons des houilles de Bavatoubé à nombre d'officiers de marine en tournée dans ces parages. On connaît donc à peu près toute la masse de houille enfouie sous Técorce terrestre, et les états statistiques sur la production carbonifère d'aujourd'hui signaleront encore les mêmes pays demain. Les quantités seules seront différentes : les quantités extraites qui suivent, dans les principaux pays producteurs, la même loi que le capital placé à intérêt composé, c'est-à-dire doublent tous les quinze ans. Dans quelques pays particulièrement favorisés, comme la Prusse ou les États-Unis, la production double même tous les dix ans.
Il ne sera peut-être pas hors de propos de donner ici quelques chiffres résumant toute la production houillère actuelle.
Voici donc, d'après des documents la plupart officiels, les quantités de charbon que le globe entier a dû produire en 1868:
Grande-Bretagne 105 millions de tonnes.
Prusse (lignites compris) 30 — —
Amérique du Nord 30 — —
France 13 — —
Belgique 12 — —
Autres États européens, américains ,
asiatiques, etc 15 — —
Soit 205 millions de tonnes.
C'est-à-dire qu'il aurait fallu 205000 navires du port de 1000 tonneaux chacun (le tonneau de mer, comme la tonne métrique, étant du poids de 1000 kilogrammes) pour charrier parle monde la houille extraite en 1868. C'est là un fret auquel ne sauraient suffire toutes les marines réunies. Hais c'est presque toujours sur place ou le long des voies ferrées qu'est consommé le combustible minéral. Les railways l'apportent, le répartissent aux diverses industries qui en font usage, et ils en consomment pour eux-mêmes une bonne part. Les prix de transport sont si peu élevés, que la houille, par les chemins de fer, peut atteindre de très -grandes distances. Elle a donné naissance aux railways, qui ont commencé dans les houillères, et elle est restée leur plus fidèle cliente. Sans la houille pas de chemins de fer, mais aussi sans chemins de fer peu de houillères exploitables; et c'est ainsi que tout se tient ici-bas.
La marine, non moins que les chemins de fer, a profité de l'exploitation de la houille, la marine à vapeur, dont le combustible minéral anime toutes les machines, et la marine à voiles, qui trouve dans cette matière un élément de fret et même un lest des plus avautageux.
L'Angleterre, nourricière du monde entier en combustible fossile, exporte sur le globe le dixième de ce qu'elle produit ou dix millions de tonnes. C'est plus que le tonnage de tous les petits pays maritimes réunis. C'est là en même temps un des secrets de la puissauce commerciale de l'Angleterre. C'est en partie pour les besoins de sa marine à vapeur lointaine qu'elle exporte cette énorme quantité de charbon; mais elle charge en retour les précieuses denrées des colonies dont s'enrichissent et Londres et Liverpool.
Devant les faits économiques que nous venons de con-
stater, on se demande ce que deviendra le globe quand les mines de houille seront épuisées. Eu Europe, il faudra pour cela de deux à trois siècles; des calculs très-certains le démontrent. Aux États-Unis , il faudra beaucoup plus de temps ; mais un jour les houillères disparaîtront. Ce jour-là l'esprit humain, déjà si grand par ses inventions, fera un miracle de plus en découvrant un nouveau combustible, dût-on emmagasiner la chaleur solaire. Le charbon, c'est du soleil en cave, disent volontiers les Anglais, et les conquêtes actuelles de la science prouvent que les Anglais ont raison. Les conquêtes de la science future nous apprendront, on n'en saurait douter, à concentrer à notre tour les rayons solaires comme la nature le fît jadis dans les plantes ', et à en composer un combustible économique, d'un usage universel.
1. Les calculs de la physique démontrent que la quantité de chaleur que restitue la houille en brûlant n'est autre que l'équivalent de la chaleur solaire qui a fixé le carbone dans les plantes aux temps où végétaient les forêts et les tourbières antédiluviennes, plus tard transformées en houille. N* est- ce pas là une des plus belles conquêtes de la science actuelle, et celle-ci ne pourrait-elle prendre pour adage cette devise si connue : Quà non ascendant, jusqu'où n'arriverai -je pas?