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L'OR ET L'ARGENT DES MONTAGNES-ROCHEUSES

Les mines du Colorado. — Lutte des pionniers. — Première découverte de l'or. — Arrivée des émigrants. — L'origine d'une ville. — Le mineur Gregory. — Découverte des filons aurifères — Conférences au club des ouvriers. — Le parc des Monuments et le Jardin des Dieux.

— Les Montagnes-Rocheuses. — Placers et filons. — Mesures libérales. — Fièvres et déboires. — Difficulté du traitement métallurgique.

— Production des États-Unis en métaux précieux. - M. Golfax et Lin coin. — Importance de la bonne exploitation des mines.

Après avoir fait connaître dans son ensemble la grande famille des minéraux, je voudrais raconter en détail l'histoire de quelques pierres, et commencer par exemple par les minerais d'or et d'argent du Colorado, dans les Montagnes-Rocheuses. Comment d'ailleurs ne pas parler dans ce livre des Monts de Roche, comme les ont les premiers appelés les anciens trappeurs canadiens, restés encore aujourd'hui les Français de l'Amérique du Nord?

Les filons d'or et d'argent du Colorado sont les dignes rivaux de ceux de la Californie et de la Nevada. Par leur exploitation, ils ont donné naissance, en très-peu de temps, à un territoire prospère. Là où naguère errait l'Indien du désert, le terrible Chayenne et l'indomptable Arrapahoe, ou le Yute soumis des Montagnes-Rocheuses,

l'homme civilisé, le blanc, a surgi tout à coup; il a établi des villes florissantes, des routes, des canaux, des usines: il a fécondé le sol par le labour; il a exploité les forêts, les prairies; il a extrait des entrailles de la terre les trésors qu'elles recelaient par millions. Et tout cela ne s'est pas Fait sans peine. Il a fallu conquérir sa place sur l'Indien nomade, et lui disputer sa vie. La victoire est restée enfin à l'intrépide pionnier, de sorte que l'Union a bientôt compté uu territoire de plus, qui sera demaiu un grain! Étal1-

Les pionniers du Colorado, qui ont eu à lutter, dès le début, contre de si terribles obstacles, et qui, malgré toutes ces difficultés, ont si brillamment colonisé ce lointain territoire, ont donné à tous une leçon des plus salutaires. Ici nous ne rencontrons pas, comme aux premiers jours de la Californie, en grande partie l'écume de toutes les nations, purifiée, il est vrai, régénérée peu à peu par le travail. Tous les peuples, dans ce nouvel Eldorado, n'ont pas été conviés à la curée de l'or. Ce sont seulement les enfants perdus de la civilisation, les résidents des derniers Etats de l'Ouest, qui sont arrivés avec leurs femmes, leurs enfants, dès le premier moment de la découverte de l'or, au pied du pic de Pike. Sans jeter de regard en arrière, chacun est venu pour toujours, et pour établir à jamais, dans ce pays inconnu hier, et sa famille et son foyer. Il y a bien eu au début quelques troubles dans la Cité des Plaines (c'est ainsi que s'est d'abord appelée Denver, aujourd'hui la principale ville du Colorado); mais grâce aux comités de vigilance* grâce à la loi de Lynch, qui avaient si rigoureusement fonctionné en Californie, et qui ne sont pas, cette fois eucore, restés inactifs, le pays a été bien

1. Voir, pour tous les détails de notre voyage au Colorado, le Tour du Vomir, .innée 1868.

vite purgé de tous les désespérés, de tous les gens sans aveu. Ceux-ci, rejetés des États paisibles, s'étaient précipités sur le naissant territoire, comme sur une proie facile à dévorer.

On ignore peut-être en France les détails qui ont amené la découverte de l'or au pied des Montagnes-Rocheuses. Ici, comme dans tous les Eldorados, cette découverte a élé due au hasard. Des savants, des explorateurs, des géologues avaient traversé ces montagnes, à plusieurs reprises, et ils n'avaient jamais signalé de terrain aurifère. Seuls, les rares traitants et trappeurs qui fréquentaient par intervalles ces lointains parages, avaient toujours parlé de l'existence de l'or au pied des Montagnes-Rocheuses, mais jamais ils n'avaient indiqué de place certaine, et s'étaient contentés de montrer quelques paillettes ou quelques pépites.

Dans le courant de 1858, des émigrants qui se rendaient à pied du Mississipi au Pacifique, d'autres disent qui venaient pour découvrir les placers soupçonnés au fond du Kansas, s'arrêtèrent non loin du pic de Pike (fig. 70), sur le Cherry-Creek (le ruisseau du Cerisier), à quelques milles en aval du lieu où est aujourd'hui Denver. Un d'eux, ancien orpailleur de la Géorgie, eut l'idée de laver les sables du ruisseau, et, à son grand contentement, y découvrit des paillettes d'or. Quand la nouvelle de ce fait inespéré arriva dans les États, personne n'y voulut croire, et les pépites qu'on montra furent traitées de pépites californiennes. Cependant, à la longue, il fallut bien se rendre à l'évidence, et un grand exode commença du Mississipi et du Missouri aux Montagnes-Rocheuses. La nouvelle terre de l'or offrait sur la Californie l'avantage d'être à une distance moitié moindre des États de l'Est, à proximité de ceux de l'Ouest, et enfin de pouvoir, dans tous les cas, être

i« LES PIEHRES

rejointe par terre, ce qui est toujours un avantage pane les émigmnts.

Ceux-ci arrivèrent, ainsi qu'on l'a dit, nvec leurs familles, et campèrent les premiers jours sous la lente ou dans les fourgons mêmes qui les avaient amenés. Bientôt îles maisons de Lois s'élevèrent ou des cahutes bâties de terre et de troncs d'arbres [Ivg-honses). On donna à i cité embryonnaire le nom heureux d'Auraria (la Mine d'or), qui plus tard fut changé en celui de Denver, en souvenir du gouverneur du Kansas, territoire dont ces placcrs faisaient alors partie. Denver ne garda pas même le nom de Cité des Plaines, dont on s'était plu aussi à la twptiser. Sa voisine Golden-City. ou la Ville d'or. — devt'iiiif depuis la capitale du Colorado, et située dans une position des plus favorables, an pied même des Montagues- Hocheuses, — est au moins restée fidèle à son nom primitif.

Les commencements d'Auraria ressemblèrent à cens de toute ville naissante aux États-Unis. La ville était à peine tracée, qu'un journal, un hôtel orné d'une buvette, et une église, ces trois choses qui suivent partout l'Américain, étaient immédiatement installés. Les magasins, parmi lesquels l'indispensable boutique du barbier, s'édifièrent avec la même rapidité, et en un clin d'œil une ville sortit de terre, tout organisée. Il n'y manqua pas même un conseil municipal, qui fut nommé par le peuple assemblé, à la majorité des voix. Heureux peuple que celui qui sait se gouverner lui-même, et qui, du fond d'une lointaine colonie, n'a pas besoin d'écrire à la métropole pour demander coin meut il doit agir!

Auraria et tîoldeu-City ne furent pas les seules villes fondées dans le Colorado, dès les premiers temps de la découverte de l'or. Le précieux métal a le don particulier,

re tous ceux qu'il possède déjà, de hâter singulièrement colonisation des pays où on le découvre. Pendant que sur beaucoup de points on doutait encore l'existence de l'or au pied du pic de Pike, et qu'on aplait du nom dérisoire, à double sens, de Pike s pickers\ ! mineurs qui partaient pour ce pays, la merveilleuse déiverte s'étendait, se complétait. J'étais alors en Californie 159), où nul ne croyait aux résultats qu'on annonçait,

voyant là que des fables de journaux, tandis qu'une □Qense région aurifère était tout à la fois reconnue, exilée, colonisée.

c Si les placers au pied des Montagnes-Rocheuses renment de l'or, s'était dit un mineur expérimenté, Gregory, Les-ci doivent également en renfermer. Aux plaines, le g des ruisseaux, les pépites, les paillettes, provenant

la désagrégation des têtes de filons et du lavage des res métalliques par les eaux pluviales; aux montagnes,

filons en place, inaltérés, vierges de toute atteinte. »

Gregory était parti, seul, remontant le torrent de ^ar-Creek ou le ruisseau Limpide, qui n'était pas encore ptisé, et qui, descendu du sommet des montagnes, passe rolden-City, d'où il va se jeter dans la branche sud de rivière Plate.

Ces montagnes sont d'un accès fort difficile, aujourd'hui ime qu'il y a partout des routes ; on peut donc aisément figurer quelles fatigues dut endurer Gregory qui, manant de guide, s'aventura au milieu de ces amas de rocs îs issue, ou coupés de mille vallées profondes n'ayant cune relation apparente les unes avec les autres. Il por-

.. Pikes peak veut dire en anglais le pic de Pike. Pike' s pickers (ce nier mot se prononce comme peakers) signifierait doue, au besoin, les nmes du pic de Pike; mais picker veut dire chercheur, glaneur; on aprend le jeu de mots.

tait sur son dos ses provisions, ses outils de mineur. Au lieu de l'or qu'il rêvait, allait-il rencontrer dans ces parages des Indiens hostiles, ou des ours, des loups affamés, qui lui livreraient bataille?

Au bout de quelques jouis, tant de peines reçurent leur récompense, et Gregory, un lieu même où est aujourd'hui Central-Ci ly, découvrit un filon d'une richesse exceptionnelle. Avec son pic, il démolit la roche, la cassa. Il n'en! pas besoin de la laver ' ; les pépites se montraient à iVril îondaucc à faire tourner la tilt' Gregory n'avait plus un muritre se trouver pris dans un ouiandonner la place au milieu repartir pour Auraria on il re-

uu, d'uue gros à tous les orpi urs, ceau de pain, fa ragan de neige. Il même de m I nouvela : s i

N'osant plus confidence de lui, retrouva

1 cette fois, il fit à un mut la e, regagna les montagnes avec lous deux, au bout de peu do jours, s'en allèrent de la cnargês d'or.

Comme on le pense, cette nouvelle ne tarda pas à se répandre. Les chercheurs affluèrent, et en moins d'un an trois villes, Black-Hawk, Ceutral-City et Nevada, s'édifièrent le long de la vallée où Gregory avait trouvé son filon. J'ai W cette veine ; elle porte le nom de son découvreur, et elle est toujours d'une remarquable richesse, bien que n'offrant plus les concentrations aurifères des premiers temps*.

. Ce

r sur le travail des mines d'or des renseigner la Vie- souttrraint, par L. Simonin,

ments .,> - ■ .■

deuxième édition, Paris, Hachette, 1867.

2. Le titre moyen de la roche métallifère, exploitée sur le filon de Gregory, varie aujourd'hui de cent à deux cents dollars ou de cinq cent» i mille francs d'or par tonne de mille kilogrammes. La moyenne de toits les Hlons de quartz en Californie n'est guère que de vingt dollars. On peut, par ces deux exemples, juger de la richesse exceptionnelle du filon de tfregorv.

Nevada doit le nom qu'elle porte aux neiges qui la couvrent pendant la fin de l'automne et l'hiver, et Cenlral- City à sa position intermédiaire entre les deux villes qui l'enserrent. Au pied de la vallée est Black-Hawk, au milieu la Ville du centre, au sommet Nevada. Ces trois villes se suivent et n'en font qu'une pour ainsi dire. Resserrées dans le ravin de Clear-Creek, fouillé, bouleversé dès le premier jour par les chercheurs d'or, elles n'ont qu'une seule rue et étagent leurs maisons de part et d'autre des flancs des deux montagnes qui limitent la vallée.

Ces montagnes étaient jadis couvertes de conifères et le peupliers, qui vivaient là en bonne compagnie. A l'auomne, les peupliers mariaient leur feuillage jaune d'or tu vert sombre des sapins et des cèdres. Tous ces arbres ►'élevaient gracieusement au milieu du quartz, du granit tt des schistes du terrain métallifère. Aujourd'hui il n'y a >lus d'arbres que là où il n'y a pas de filons. Ailleurs le ttineur a tout dévasté pour satisfaire à ses besoins, pour édifier sa cabane ou bâtir son usine.

Les altitudes de ces lieux habités sont considérables. D'après mes propres mensurations, obtenues par des méhodes qu'il est inutile de décrire ici, l'élévation moyenne le Central-City est de 2600 mètres au-dessus du niveau ïe la mer1. A ces altitudes qui seraient complètement inhabitables sous nos climats (Paris est parle quarante-neuvième parallèle, Central par le quarantième), l'air est d'une Légèreté dont les organes se ressentent, sans toutefois en souffrir1; mais il est aussi d'une pureté, d'une limpidité telle, que les mois d'été et d'automne sont, dans tout le Colorado, même dans les lieux montagneux dont il est question, d'une beauté sans égale. Le ciel n'est jamais cou-

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