‹ Les pierresChapitre 33 sur 56 · Hello, Du Régime constitutionnel · texte numérisé non relu

Hello, Du Régime constitutionnel

ê is à la course en vociférant, et eu moiiis de trois quart*

ure nous atteignîmes la jolie petite ville de Sera\ ma'.

ai aussitôt frapper à une maison hospitalière qu'un

ançais, M. S. Henraux, propriétaire des plus belles ex-

itations de marbre du pays, avait mise gracieusement à

a disposition, et je trouvai dans cette maison, au pied des

?s toscanes, des hôtes aimables qui me rappelèrent la

ance.

Seravezza était un point de départ des mieux choisis tour quelques tournées qui devaient me conduire vers les sites les plus curieux de la Toscane, si riche en mines et en carrières, et surtout vers deux centres d'exploitation justement célèbres, l'Altissimo et Carrare, — l'Altissimo, où le génie de Michel-Auge, obéissant à la volonté patriotique d'un Médicis, Léon X, découvrit, il y a plus de trois siècles, des gisements de marbres qui, retrouvés il y a quarante ans, n'ont pas cessé depuis d'être exploités; — Carrare, où tous les habitants tiennent le ciseau comme sculpteurs ou comme carriers, et dont les marbres, couuus bien avant ceux de Seravezza, ont depuis deux mille ans fourni tant de précieux matériaux à l'architecture et aux arts d'ornement comme à la statuaire.

La ville de Seravezza, d'où j'allais commencer mes explorations dans les montagnes de marbre de la Toscane et du Modénais, est pour les modernes Tyrrhéniens la ville du marbre par excellence. Elle est située au confluent de deux ruisseaux, la Serra et la Vezza. A partir de Seravezza,

I. Il est d'usage en Toscane (l'écrire Seravezza avec un seul r, contrairement i'i l'étjmologie. On a évité ainsi le concours de deux syllabes Ion- (jui's dnns le nièrae mot, el obéi à la règle qui ne veut qu'un seul accent tonique. La prosodie italienne, digne ulle de la prosodie latine, est pleine de ces délicatesse;:. Il est juste de dire cependant que la Poste et le chemin de fer, rigides observateurs de l'étymologie et la préférant à l'élégance, écrivent Serraveiza.

ces deux ruisseaux n'en forment plus qu'un, connu sous le nom de la Versilia, qui va mourir à la mer après avoir fertilisé la plaine de Pietra-Santa. Que Ton remonte le cours de la Serra ou celui de la Vezza, ce ne sont partout, aux flancs des montagnes, qu'exploitations de marbre étagées à diverses hauteurs, et reconnaissables à la longue traînée de déblais qui descend du seuil de la carrière jusqu'au niveau de la vallée. A la couleur que revêt d'habitude la pierre extraite, on dirait de loin un vaste ossuaire ou encore un amas de neige.

Le long du cours d'eau, la scène change; on n'entend que le bruit monotone et continu des scieries, où le marbre est débité en planches par des lames d'acier disposées sur un châssis, et le grincement desfrulloni, sortes de meules horizontales, où les carreaux, dégrossis à la carrière, reçoivent sur une de leurs faces le poli exigé pour la vente. Les scies sont sans dents; du sable siliceux, versé autour d'elles avec de l'eau, entame seul le marbre. Ce même sable, jeté sur les meules, use et polit aussi les carreaux. Ce sont ceux-ci qui tournent, la meule reste fixe, dormante. Des roues hydrauliques, mues par les eaux des deux tor rents, donnent la vie à tous les appareils, et le travail ne cesse ni le jour ni la nuit.

Parfois des. usines d'une autre espèce, comme les forges où l'on étire le fer, les moulins où l'on fabrique la poudre, les établissements du Bottino, où l'on traite les minerais de plomb et d'argent du pays, viennent prouver au voyageur que le travail du marbre n'est pas le seul dont les habitants tirent profit. Ils exploitent même, concurremment avec le marbre, les ardoises de Cardoso, dont on se sert pour couvrir les toitures, et les schistes lustrés de la même localité, qui, réfractaires à l'action du feu, ont été employés de tout temps en Toscane pour le revêtement

ç foyer? métallurgiques, entre autres des hauts . m fondre le minerai de fer. Les usines de Cecioa. de Follonics. de Yalpiana font an usage exclusif île cette pierre. Les chars à bœufs qui descendent de la montagne de Cardoso. chargés d'ardoises et de blocs de schistes, se croisent arec ceux qui portent le marbre, et le long du l on rencontre les bouviers des diverses carrières, I fraternellement de compagnie.

Les deux vallées de la Serra et de ta Vezza sont étroites, rarement visitées du soleil. L'horizon est partout limité. Aux pentes et jusqu'aux cimes des hautes montagnes sont attaché? quelques pauvres villages qu'habitent les mineurs et les carriers. Des champs de vignes, quelques prairies, des bois de chênes et de châtaigniers, plus haut les hêtres, enfin les bruyères, composent toute la végétation. L'oranger et l'olivier, le blé et le maïs sont réservés à la plaine, et ce n'est qu'entre Seravezza et la mer que la terre déploie toutes ses richesses. Là s'étend une vaste campagne qui, sema le ciel clément de l'Italie, est un véritable jardin. Des fleurs de toute espèce, aux couleurs vives et variées, s'épanouissent autour des gracieuses villas; le long des murs l'oranger s'étale en espalier, et marie le ton doré de ses fruits au vert sombre de son feuillage. Des deux côtés de la route qui conduit de Seravezza à Pietra-Santa ou à la station de Ouerceta, et de là au port d'embarquement des marbres, ce ne sont que bois d'oliviers. L'arbre chéri des Cirées, qui l'ont transplanté sur ces rivages, empiète, tant le terrain lui est favorable, sur les fossés et jusque sur les accotements de la route.

Si l'on revient sur ses pas, si l'on remonte la Vezza aux eaux vives et poissonneuses, on trouve à droite les carrières de la Costa, où le marbre prend toutes les couleurs, depuis le blanc clair ou ordinaire (le blanc par excellence, le

marbre statuaire seul manque) jusqu'au bleu commun ou fleuri : bianco chiaro, bianco ordinario, bardiglio comune, bardiglio Jiorito, disent les praticiens de Pendroit. Tous ces marbres doivent leur origine à des calcaires ou carbonates de chaux qui se sont déposés dans les mers qui couvraient cette partie du globe au temps des révolutions géologiques. Dans les marbres statuaires, le calcaire est chimiquement pur; dans les marbres de couleur, il est mêlé de matières bitumineuses qui donnent à ces roches la teinte qui les distingue. Les matières sont répandues dans la masse,, par taches sombres ou uniformément dans les marbres communs, en filaments déliés et d'un noir très-vif dans les marbres fleuris. Le bitume qui a pénétré toutes ces couches est dû soit à des matières végétales mêlées aux calcaires et qui se sont déposées avec eux, soit à des émanations souterraines. Les marbres de Seravezza et de Carrare ne renferment aucune empreinte de coquilles ou de plantes, nul fossile, nulle pétrification. Les géologues en rattachent la date de formation à l'époque jurassique.

A partir de la carrière de la Costa que nous visitions tout à l'heure, la route, déjà fort étroite et montante, se resserre et devient plus roide. On traverse le petit village de Buosina, puis on aperçoit à gauche, perchés à mi-hauteur, Retignano et Stazzema, et l'on arrive au Rondone, où sont les dernières carrières. Des deux côtés du chemin, d'immenses ouvertures béantes annoncent d'im-r portantes exploitations. A la surface moussue des déblais, aux tas volumineux qu'ils forment, on peut juger à la fois de l'ancienneté et de l'étendue des travaux. La pierre, dans sa cassure fraîche, indique une autre nature de marbre ; c'est le marbre-brèche, formé d'assemblages divers, — galets de calcaire blanc ou violacé, débris de roches éraptives

verdatres, réunis et comme soudés entre eux par un cil ferrugineux de couleur jaune ou rouge.

Tous ces éléments d'origines si différentes, produits à des époques géologiques éloignées les unes des outres, se sont un jour trouvés ensemble, roulés par un de ces torrents antédiluviens dont les plus furieux parmi les torreuts de l'époque actuelle peuvent à peine donner une idée. Puis toutes ces roches, broyées, pulvérisées, réduites a des échantillons de grosseurs variables, se sont rassemblées dans un milieu aqueux plus tranquille; elles se sont déposées au fond d'un lac, d'un estuaire, ou sur les bords d'un golfe d'une de ces mers préhistoriques. Un ciment d'argile et de fer, mêlé d'oxyde noir de manganèse, a rapproché, agglutiné ensemble toutes les parties; i\ a lié toutes ces matières hétérogènes comme par une espèce d'affinité chimique, h l'instar de nos mortiers modernes dans la fabrication du béton. Ainsi s'est formé et déposé le marbre-brèche, qui de toute antiquité a été recherché par l'architecture. Celui du Rondone, ou, pour le désigner par le nom sous lequel on le connaît dans les arts et le commerce, celui de Seravezza, est le plus estimé. Il prend un beau poli et affecte une infinité de tons où dominent toutefois le blanc, le rouge, le violet. La variété la plus recherchée est celle dite fleur de pécher, à cause de sa couleur dominante (planche II, 3).

La brèche de Seravezza est connue plus particulièrement en Toscane sous le nom de mischio, qui lui vient du mélange des éléments variés qui la composent, ou A'ajfricano par aualogte avec une brèche pareille fort célèbre que les Romains avaient exploitée en Afrique en même temps que celle de Seravezza, et qu'ils employaient surtout pour leurs colonnes. Le mischio de Seravezza a été aussi fort recherché au moyen âge et à l'époque de la Renaissance.

Dans la plupart des vieilles églises d'Italie, les piliers, les frontons et les colonnettes des chapelles, les revêtements et les placages intérieurs sont faits avec cette brèche précieuse. Depuis, le goût a changé, et ces marbres ont injustement perdu la faveur dont ils jouissaient. Des deux carrières du Rondone, une seule est en ce moment exploitée.

C'est là que sont sorties les colonnes monolithes qui ornent la façade du nouvel Opéra de Paris : on était en train de les extraire à l'époque où je visitai le Rondone. La brèche de Seravezza a été aussi fort employée dans les embellissements de Versailles en placages, colonnes intérieures, dessus de table, etc. On la rencontre également au Louvre. A Florence, outre un grand nombre d'églises, elle orne le palais Pitti, et a servi à tailler les deux obélisques de la place de Sainte-Marie-Nouvelle aujourd'hui si dégradés. Par suite de sa structure même, c'est une pierre d'intérieur. Exposée à l'air, elle ne résiste pas longtemps aux intempéries. Sous ce rapport on doit considérer comme une faute l'emploi qui en a été fait pour les colonnes extérieures du nouvel Opéra de Paris.

Quand on entre dans la vaste, excavation du Rondone, le bruit particulier de la scie d'acier sans dents glissant à travers le marbre sur un lit de sable arrosé par un filet d'eau, l'éclat fumeux des lampes, les coups de marteau des mineurs tombant répétés sur la pointerolle et le ciseau, ou frappant en cadence sur la tête des fleurets; par moments, l'explosion d'une mine retentissant dans la caverne et en ébranlant les parois, puis les cris des ouvriers, ceuxci pressant sur les leviers, ceux-là chassant les coins de fer, ou disposant les rouleaux de bois sous les blocs de marbre, tout cela produit une vive impression sur le visiteur. Au moment où je pénétrai dans la carrière, de jeunes filles au

it frais en sortaient pieds nus, la robe retroussée, un iard noué autour des cheveux, portant dans un panier leur tète les déblais provenant des travaux. Elles seyaient à la file, et arrivées au dehors jetaient nonchament le contenu de leur canestre sur le tas commun s'amoncelaient les éclats de marbre formant talus de que côté. Sans doute la brouette eût été un moyen de jsport plus expéditif, mais comment circulerait-elle au eu des blocs de marbre amoncelés ça et là dans un lieu i à peine? Cosi fan tutte, ainsi font toutes, me dit i des mineurs auquel je témoignai mon étonnement sur ce système primitif.

Attentif, donnant ses ordres d'une voix brève et quelquefois sévère, un vieux surveillant, petit de taille. aïs vigoureux, Yispettorv Niecolino, allait et venait, d'un bonnet phrygien qui annonçait un ancien irin. Il était vêtu de cette veste aux. larges et breuses poches particulière à la Toscane, et qu'où uppelle caccïatora ou veste de chasseur. Niecolino y entassait les paquets de cartouches destinés aux mineurs et tous les échantillons de marbre qu'il voulait montrer à son chef, le padrone ou directeur des travaux. C'est avec ce digne Génois, qui avait passé toute sa vie au milieu des marbres, que je visitai le Rondone. Marin avant d'être carrier, Niecolino avait porté des marbres de la rivière de Gènes' en France et remonté le Rhône jusqu'à Arle. Aussi me parlait-il avec orgueil une espèce de langue franque que je ne comprenais guère mieux que son affreux patois de Gènes; mais c'était là le moindre de ses soucis. Sou père avait « servi dans les marbres, » comme

1. Le golfe au fond duquel est situé Gênes s'appelle en Italie la rivitra ou la côte. On distingue la rivière du Levant, au levant de Gênes, tt

la rivière du Portent, au couchant.

il disait; lui-même servait comme son père, et avait aussi poussé son fils dans le rude métier des carrières. Depuis 1806, cette triple génération de braves ouvriers était ainsi attachée au même établissement, et donnait raison à l'adage que « les bons maîtres font les bons serviteurs. »

Les marbres blancs, clairs ou ordinaires, dont on fait des chambranles de cheminée, des baignoires, des vasques de fontaine, des colonnes, des dessus de meubles; les marbres bleus communs, dont on fabrique surtout des dalles et des carreaux pour parquets, des vases et des balustrades de jardins; les marbres bleus fleuris, qu'on emploie de préférence pour l'ornementation, urnes, colonnettes, consoles ; enfin les marbres brèches, dont on fait essentiellement des colonnes ou des placages, — tels sont ceux que l'on exploite communément à Seravezza. Est-ce à dire que le marbre statuaire y manque? Non sans doute, et Carrare, qui avait eu jusqu'ici le privilège de fournir des blocs irréprochables pour statues, bustes ou bas-reliefs, n'est plus sans rivale ; les qualités jadis si vantées de ses marbres statuaires ne sont plus hors ligne dans l'estime des connaisseurs. Le premier rang semble désormais appartenir à Seravezza, et c'est aux flancs de l'Altissimo, à plus de mille mètres de hauteur, qu'il faut aller chercher maintenant le marbre blanc pur de tout défaut et de toute tache.

Le statuaire de Seravezza est plus beau encore que celui de Carrare. Le grain est serré, homogène, cristallin, rappelant la cassure du sucre, d'où l'épithète de saccharoïde donnée en minéralogie au marbre statuaire. La couleur est d'un blanc mat, prenant sous le poli un ton de cire vierge, sans aucune ligne jaune ou bleuâtre. Le ciseau se promène facilement sur le bloc et enlève des éclats réguliers.

Guidé par Niceolino, je visitai d'altonl les carrières du Giardino. situées sur le penchant méridional du mont Altissiino, dont la cime atteint dis-huit cents mètres de hauteur. A partir ilu village de Ruosina, on quitte )o Vezza pour prendre une vallée trans%-ersale remontant nu nord. Le chemin s'élève avec le torrent. Construit pour la desrente des marbres par le propriétaire de Giardino, il mesure sis kilomètres de longueur, et rachète une différence de niveau de trois cent cinquante mètres.

Les pentes raides des montagnes latérales sont plantée; de pins, de châtaigniers, de hêtres, et recouvertes d'un gason toujours vert. Quelques cascades, descendues îles pin» hautes cimes, tombent en lames argentées, éparpillant an vieil une poussière blanchâtre où étincellenl, sou* U jeu capricieux de la lumière, toutes les nuances du prisme. La route, resserrée entre les deux montagnes, <lhpute la place au torrent. Çâ et là sont quelques cahutes, refuge des bergers qui mènent paître leurs chèvres sur ces sommets ardus, quelques vieilles masures abandonnées où l'on fait griller les châtaignes destinées au moulin, à l'époque de la cueillette, en octobre. Sur le chemin, udp escouade de terrassiers modéuais, désignés ironiquement sous le nom de lombarde 'synonyme ici de lourdauds) par les ouvriers toscans plus policés, répare la voie, comble les ornières de sable ou de cailloulis. Ces terrassiers sod! restés fidèle*, comme les jeunes filles du Rondone, à l'usage du panier, qu'ils préfèrent à la brouette.

Le terrain, formé de micaschistes noirâtres, a une teinte sombre qui va bien au tableau, et tout l'ensemble du paysage revêt un caractère d'austère majesté. Les Modénais, que les beautés de la nature inquiètent peu, ue suspendent un moment leur travail que pour surveiller la confection de la f\il,nt<K pâtée de farine de maïs ou de châtaignes qu'on

fait bouillir avec un peu de graisse dans une immense marmite en fonte. Sur un coin du chemin, dans le fond du fossé, l'un des ouvriers, auxquels le suffrage de ses camarades a délégué les fonctions de maître coq, agite la pâte fumante avec une latte de bois qui rappelle l'arme d'Arlequin. Quelques branchages secs font tous les frais du combustible , et deux pierres sur lesquelles est placée la marmite composent tout le fourneau. La cuisson terminée, on découpe le gâteau en tranches où chacun mord à belles dents,

Assis sur une borne du chemin, je contemplais le groupe des lombards dévorant leur frugal repas, quand Niccolino me montra devant nous, de l'autre côté du torrent, un précipice escarpé que couronnait un bouquet de pins. « Questo è il paradiso de cani, c'est là le paradis des chiens, me dit-il. — Et d'où vient ce nom? » Alors il me raconta que les chiens, quand ils étaient sur le plateau supérieur, à la poursuite du gibier, se précipitaient quelquefois tête baissée dans l'abîme que leur masquait le bouquet de pins. « E cosi se ne vanno al paradiso de cani, et c'est ainsi qu'ils s'en vont au paradis des chiens, » termina-t-il avec un sourire en manière de péroraison.

Au pied de la carrière du Giardino est la cabane du forgeron où l'on affûte les fleurets des mineurs, et où Ton retrempe les têtes des marteaux. Un plan incliné, dont le seuil est formé de larges dalles de marbre, conduit à la place où l'on charge les blocs.

Des chars aux roues basses et massives, serrées par les mâchoires des freins que commandent deux fortes vis à l'arrière, étaient prêts pour le chargement lors de ma visite au Giardino. Cinq ou six paires de bœufs, encore suants de la montée, soufflaient avec bruit en attendant le signal du départ. La vapeur de leurs naseaux, se dissi-

pant avec lenteur au soleil, formait une traînée transparente. Quelques-uns, moins fatigués, broyaient une poignée de foin que leur présentait un des bouviers, et fixaient sur lui leurs gros yeux ronds avec un air calme et débonnaire. Autour du char étaient disséminés les manœuvres, qui allaient mettre en mouvement leviers, crics et rouleaux.

C'est à cet endroit où les bœufs s'arrêtent que commence réellement l'ascension du voyageur. Je levai la tête et regardai mon guide. Il semblait me dire comme la sibylle à Énée: Nunc animis opus, c'est maintenant qu'il faut du courage! Une différence de niveau de deux cents mètres en verticale séparait le point où nous étions de celui que uous devions atteindre. Le sentier suivait d'abord uue pente rapide, inclinée de trente à quarante degrés; puis c'étaient des marches comme celles d'un escalier avec la montagne d'un côté, l'abîme de l'autre. Enfin aux marches succédaient des encoches taillées à pic dans le roc. Il y avait tout juste place pour le pied, et le long de cette échelle d'un nouveau genre tombait en guise d'appui une chaîne aux anneaux de fer, sur laquelle il fallait s'élever par la seule force des poignets. On mettait les pieds l'un après l'autre dans les entailles du rocher, à peu près comme sur les barreaux d'une échelle toute droite, mais avec infiniment moins de commodité.

Dans ce passage dangereux, que je gravis tant bien que mal, un ouvrier pris tout à coup de vertige, ou perdant la chaîne des mains, s'était laissé choir un samedi du mois de juin 1 861 . Son corps, qui avait roulé dans l'abîme, fut ramassé en lambeaux au pied de la montagne et rapporté dans un sac. Le lundi suivant, il fut bien malaisé de ramener à la carrière les camarades de la victime, qui ne voulaient plus revoir le théâtre de ce lamentable accident.

Sur ces escarpements où l'homme arrive avec tant de peine, on conçoit qu'il n'y ait pas d'autres moyens de transport pour les blocs extraits des carrières que de les précipiter dans le vide. De distance en distance régnent des murs énormes, des bastions, comme les appellent si bien les carriers italiens. Ils sont dressés en talus, et de loin en loin sont ménagées des plates-formes horizontales qui permettent aux ouvriers de travailler, et où s'amortit la vitesse des blocs tombés des plus hautes cimes.

La descente de ces monolithes, qui atteignent parfois jusqu'à trente mètres cubes de volume et pèsent plus de quatrevingt mille kilogrammes (ce sont alors des bancs entiers détachés de leur lit de carrière), est vraiment magnifique à voir. Le géant de pierre roule avec fracas sur les débris de marbre rejetés de l'exploitation et formant talus; il franchit dans une immense parabole les corniches des bastions et se remet à descendre. Le bruit ressemble au grondement du tonnerre répété par tous les échos des vallons. L'énorme masse est emportée par une vitesse qui va s'accélérant de plus en plus, selon les lois de la pesanteur. Si un arbre, si un autre bloc se rencontre sur sa route, alors un choc terrible a lieu : l'arbre est déraciné, tordu, broyé; ses débris sont projetés au loin. Si ce sont deux blocs de marbre qui se choquent, le plus volumineux brise l'autre et le fait voler en éclats. Pour prévenir ces accidents, on accumule parfois devant les masses arrêtées à mi-chemin, et qui peuvent gêner la descente d'un bloc supérieur, des monticules de débris de marbre qui forment une espèce de matelas protecteur. Souvent la descente seule suffit, sur le cailloutis de la montagne, à mettre un bloc en pièces pour peu qu'il ait quelque défaut. Il se divise avec un tel fracas qu'on dirait un coup de mine, et l'analogie est d'autant plus frappante que du milieu de ces débris se dégage

Ml LES PIERRES.

une poussière fumante que l'on prendrait pour la vapeur produite par l'ignition de la pondre. Après toutes ces péripéties de la chute, le bloc s'arrête enfin, comme épuisé, non sans tracer un profond sillon dans le sol, où il s'enfonce quelquefois d'un mètre. C'est alors qu'arrivent 1rs ouvriers munis de pinces et de rouleaux.

Cependant j'étais parvenu au point culminant où se développent les magnifiques Jilons de marbre statuaire, capables d'alimenter une exploitation de plusieurs siècles. Ici le marbre ne se rencontre plus en bancs stratifiés régulièrement; il est au contraire disséminé en amas limités au milieu des autres couches calcaires, où il prend toutes les allures des véritables filons. Des plans de séparation dus à des infiltrations talqueuses ou à des dépôts ferrugineux, el que les carriers appellent les madri-machie, les taches mères, forment comme les lits de jwse, le toit et le mur des filons. Ces filons se renflent, diminuent, disparaissent, varient de qualité d'un point à un autre, comme ceux des gîtes métallifères; et voilà pourquoi l'expression dont se servent tous les carriers italiens mérite d'être relevée parla géologie.

Je m'arrêtai à la cabane des ouvriers; elle est toute construite en beau marbre blanc saccharoïde, la seule pierre qu'on trouve eu cet endroit. De leminence où j'étais placé, je contemplais avec un certain plaisir la pente que j'avais gravie. Le retour ne m'effrayait guère, car la descente, même par les étranges échelons dont j'ai parlé, est plus facile que la montée. Çà et là se dressaient les cimes neigeuses des points culminants de la contrée, entre autres la Pauia et la Corchia, dont les pics isolés s'élevaient comme d'immenses pains de sucre. Quelques prairies se déroulaient en tapis de verdure aux flancs des montagnes, et trois ligues de végétation bien apparentes, en quelque sorte trois

courbes horizontales, se dessinaient franchement, de quelque côté qu'on portât les yeux, comme si on les avait tracées avec le niveau. Chacune de ces lignes marquait une région botanique distincte : la région des châtaigniers, celle des hêtres, enfin celle des bruyères et des graminées naturelles.

Au pied de la carrière du Giardino, exposée au midi et défendue contre toute brise, poussaient à Taise quelques plantes aux feuilles vertes, des choux sauvages montés déjà en graines, des violettes et des fraisiers qui n'attendaient que le printemps pour étaler leurs fleurs ou leurs fruits, et mériter à la carrière le nom dont on l'a décorée. Ça et là, on voyait quelques villages bâtis sur d'étroits plateaux, entre autres celui de Basati, d'où les ouvriers du Giardino pouvaient à leur tour être aperçus de leur famille; partout ailleurs un horizon restreint, des vallées taillées en précipices, véritables déchirures du sol, s'entrecoupant en divers sens; partout des roches abruptes de couleur sombre, soulevées à d'énormes hauteurs, aux époques des bouleversements géologiques, par des agents ignés qui n'ont pas trouvé d'issue au dehors. Ces agents sont sans doute les mêmes qui, calcinant sur place les argiles anciennes de ces localités, les ont transformées en schistes micacés ou talqueux, en stéaschistes et en ardoises, les mêmes qui ont ouvert ces fissures profondes, où ont été injectés de bas en haut la galène argentifère, le cuivre gris, le sulfure d'antimoine, le fer oxydulé magnétique, le vermillon natif ou sulfure de mercure, enfin le quartz aurifère, car tous ces minerais ont été découverts et exploités sur différents giles de la contrée. Dirai-je de plus que ces agents restés cachés, granités, porphyres ou serpentines, roches ignées bouillonnaut dans le laboratoire central toujours en travail sous la faible croûte de notre globe,

sont les mêmes qui, grâce à un excès de chaleur et de pression, ont transformé en marbres, c'est-à-dire en calcaires cristallins, les calcaires primitifs du pays'? C'est là une pure hypothèse; mais quel maître possède à fond la science de la formation de la terre? La vérité de la veille ne devient-elle pas trop souvent l'erreur du lendemain? La vérité même, sur ce point comme sur tant d'autres, sera-t-elle jamais dévoilée? Et un penseur, qu'on est tenté de citer sans cesse quand on aborde la philosophie des sciences naturelles, n'a-t-il pas dit avec raison : « Le chaos ne lâchera pas sa proie, et le mot mystère est écrit sur le berceau de la vie terrestre s ? »

Après avoir parcouru le Giardiao, je devais une visite aux carrières de l'Allissimo, à ces gisements que découvrit et exploita un moment Michel-Ange, heureux de voir sa patrie fournir le marbre du tombeau de Jules 11 et de la façade de l'église Saint-Laurent de Florence. Mon guide ordinaire,Niccoliuo,qui conuaissaitsi bien toutes les traditions el lésendes locales, avant été appelé à Carrare le jour même ou je voulais tenter cette nouvelle ascension, me présenta comme cieeroui, pour le remplacer, son fils Antonio et le capocavti (chef de carrière) Agostino Falconi. « Ce sont

1. La plupart des géologues supposent aujourd'hui que les calcaires, pour passer à l'état de marbres, ont dû être soumis à un excès de pression cl de chaleur, et ils citent à l'appui de leur opinion, la fameuse expérience Q(t physiciens anglais Hutton et Hall, qui, ayant fait chauffer do la craie dans un canon de fusil hermétiquement fermé, la transformèrent en marbre. Fautil passer ainsi du particulier au général? Les marbres n'ont-ils pas pu se déposer à l'état cristallin dans les eau* qui les renfermaient en dissolution? Ij célèbre fontaine de Saint-Allyre, à Clermonl, donne des dépots calcaires rappelant parfaitement la cristallisation du marbre statuaire. Il n'est donc pas forcément besoin de recourir au métamorphisme par 11 chaleur et la pression ponr expliquer en géologie la formation des marbres.

S. George Sand, Voyage dam le cristal.

mes lieutenants, dit-il, vous pouvez avoir en eux toute confiance. »

Antonio était un vigoureux garçon, à la jambe alerte, au regard vif, à la figure franche, et habitué dès son enfance aux carrières, Agostino, plus solidement bâti encore, était moins allègre. Une surdité précoce, contractée dans son état de marin, lui donnait un certain air de mélancolie. Il avait fait jusqu'à six voyages au Havre et à Rouen, toujours pour porter des marbres, ceux entre autres destinés au tombeau de l'empereur. Sa surdité l'avait forcé de renoncer à la mer, et alors il était entré dans les carrières, afin, disait-il, de ne pas déroger, et de continuer à servir dans les marbres.

C'est en compagnie de ces deux guides que je partis le matin dès l'aube de Seravezza. Remontant le cours de la Serra, nous traversâmes d'abord le village de Rimagno, où les scieries de marbre et les frulloni faisaient entendre leur bruit habituel. Malgré l'heure matinale, les actives ménagères se montraient déjà aux fenêtres, et de petits gamins en haillons préludaient à leurs jeux bruyants dans Tunique rue du hameau, « E un Francesc, c'est un Français, » disaient quelques-uns en me regardant avec cette curiosité inquiète et pleine d'intuition particulière à l'enfance. « Dove andate, demandaient d'autres plus hardis à mes guides, où allez-vous? »

Bientôt nous nous croisâmes avec les femmes des villages environnants, qui, pendant que leurs maris se rendaient aux chantiers, allaient au marché voisin faire leurs provisions de la semaine ou porter des fruits, du lait, des légumes. Un panier sur la tête, les mains occupées à tricoter des bas, elles marchaient nu-pieds sur les pavés froids et glissants du chemin, et charmaient la longueur de la route en récitant le rosaire. L'une d'elles entonnait

les versets d'une vois monotone, et les autres répo machinalement sur le même rhythme. Unit en faisant courir l'aiguille agile entre leurs doigts. A la uianji elles débitaient \\/rr Maria, on devinait que affaire d'habitude, de pratique superstitieuse, pli de vraie dévotion. Quelques-unes de ces femmes avaini îles traits accentués, caractéristiques, de médailles romaines, comme en présentent encan femmes de la rivière de Gènes et du Bol

Après avoir tourné à droite, nous gravîmes une pe: rnide, pavée, une de ces vieilles routes qui re la Toscane au duché de Modène, et nous atteignîmes I village d'Azzuuo, au delà duquel il fallut prendre un sen lier à mi-côte. A nos pieds s'élcndni! la vallée élroi Serra. Le bruit du torrent, roulant sur les galel montait vaguement jusqu'à nous. Sur le versant qui nou; faisait face se développaient presque à pic les earri la l'.api'lla. celtes de Trambtsi-rra. où avait travai Ange, puis celle de Vasajoue, ouverte en 1821 par M. Ileuraux (lig. 77). Celle-ci était abandonnée; mal tiers étaient ouverts sur d'autres points, et déjà troublé par le bruit des coups de mine ébranlai lous, par le son métallique du ciseau d'acier sur le ma ou le roulement des blocs à la descente, \ gain ne le *<•■■' Foudroyé {il monte Fii/»orito), à droite l'Alti immenses murs parallèles de calcaire, s'unissanl par i col dune dépression à peine sensible, fermaient la val Sur ce col, des schistes mêlés de noyaux silice luiler contre les couches de marbre, qui. violemment î lei ées i cette hauteur, s'étaieul iucliuécs sur < Mes-niêii Les schistes, plus flexibles, s'étaient simplement eonlournés sans se rompre. On voyait là nue coupe de terrain nnlurelle, et une division bien tranchée entre deux dépôt*

d'âges différents. C'était un de ces points de repère auxquels se rattache volontiers le géologue dans l'étude d'une localité.

Antonio me montra vers la droite un passage étroit, un défilé portant le nom caractéristique de Serr'Alta, où il y avait place à peine pour un homme, et c'est par là que nous quittâmes le versant tributaire de la Serra pour entrer dans celui de la Vezza. Nous avions atteint à cette altitude le niveau de la carrière du Giardino, située derrière nous, et qu'un pan de montagne, qui se déroulait comme un gigantesque rideau, masquait entièrement à nos regards. 11 y avait quatre heures que nous montions; le sentier, de plus en plus raide et étroit, pendait sur l'abîme, et nous avions hâte d'arriver. Le temps, fort beau le matin, s'était couvert à cette hauteur, comme il arrive quelquefois. Des vapeurs, d'abord presque invisibles, s'étaient formées au bas des montagnes, et, s'élevant, n'avaient pas tardé à devenir plus denses. Un brouillard épais, puis de véritables nuages nous environnèrent, masquant tout à coup à nos yeux et la cime de l'Altissimo, à laquelle nous touchions presque, et celle de la Pania et de la Corchia, qui se dressait à droite. On voyait venir l'orage du côté de la Corchia, sombre, menaçant; c'était comme une immense nappe qui apportait l'eau dans ses plis. Enfin la nuée se déchire. « Vite ! vite ! crie Antonio, courons à la caverne. » Nous y entrons, non sans avoir été fortement atteints par l'ondée. Cette caverne, délaissée l'hiver, est le refuge habituel des carriers pendant la tempête, quand ils travaillent l'été à cette hauteur ; elle est tapissée d'une mousse verte et moelleuse : une source d'eau fraîche, s'échappant goutte à goutte entre deux lits du rocher, tombe par un bec de canne dans un petit bassin creusé dans le marbre. A terre sont des sièges naturels, de

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grosses pierres en forme «le dés. Sur le pourtour dfl la Mlle Boni «les inscriptions, des datés, quelques-unes f«ri récentes. Le /f traditionnel {f'iva Fittmiof), le cri df

ralliement patriotique à double sens, lira f'crrfi! dessinés sur le marbre en lettres rouges ou gravés au eiseini, rappellent au voyageur qui franchit ces montagnes que l'unité italienne compte des partisans jusqu'en ces endroits presque inaccessibles.

Pendant que je déchiffrais tontes ces inscriptions lapidaires, l'orage avait cessé. A cette hauteur, la grêle s'était mêlée à l'eau, et sur les cimes la neige avait remplacé la pluie et les grêlons ; mais nous étions presque parvenus au terme de notre excursion : encore quelques efforts, et le sommet de l'Allissimo était atteint. Antonio était triste. Comme je lui en fis la remarque :« Ali! monsieur, ne m'en parlez pas! être monté si haut pour ne rien rov! D'ici, quand il fait beau temps, nous apercevons la Corse et la Snrdaigue, toutes les montagnes qui nous séparent d'avec le Pape, toutes les îles de l'archipel toscan : Monte- Cristo, la Pianosa, l'île d'Elbe, la Gorgone, la Capraia; nous voyons la mer de Massa et de Carrare, le golfe de la Spe/./.ia, le golfe de Gèues, celui du Lion, les îles d'Hyèrcs, les ports de Toulon, de Marseille, enfin la silhouette du ivip Crens, qui annonce les côtes d'Espagne. »

Antonio disait vrai, maïs j'avais heureusement, en tentant celle ascension, un autre but que celui de jouir du spectacle magique que présente la mer infinie, vue de haut et de loin, et baignant une longue ligue de côtes :

j'étais venu pour voir des carrières de marbre statuaire,

et je lus amplement satisfait.

\ notre droite s'étendait Falcovaja, d'où est sortie toute

la pierre destinée à Saiut-Isaae, la nouvelle cathédrale de

Saitit-IVtersheui'g. Dans le concours ouvert à ce sujet par

l'empereur de Russie, en 1842, les marbres de l'Altissimo obtinrent la préférence sur ceux de Carrare. En trois ans, les carrières réunies de Falcovaja, la Polla et la Vincarella livrèrent près de deux mille mètres cubes de marbre des plus belles qualités, blanc clair ou statuaire. A Falcovaja, les filons sont fort beaux; seulement, comme disait Antonio dans son gros bon sens de carrier, la madré natura II ha portato troppo alto, la jnère nature les a portés trop haut.

Après notre visite à Falcovaja et un coup d'œil jeté sur les énormes bastions eu contre-bas, nous entrâmes dans la cabane des carriers. Là, tout en me chauffant à un feu de broussailles, je regardai par la fenêtre la végétation rabougrie qui couvrait le plateau : c'étaient de petits hêtres souffreteux, aux feuilles jaunies, desséchées par les frimas. Non loin étaient les carrières abandonnées, entourées de déblais de marbre dont la blancheur se confondait avec celle de la neige. Les faucons, les corneilles et les aigles, ces oiseaux des abîmes, planaient au-dessus de nous avec des cris rauques et sauvages.

Le déjeuner fut arrosé de libations abondantes que justifiaient le froid, la fatigue et la hauteur. Il fallut ensuite songer à la descente. Nous prîmes un sentier différent de celui du matin, et passant devant la carrière qui porte le nom caractéristique de Cava del Saltetto, à cause du saut que Ton fait faire aux blocs de marbre par-dessus la corniche de son énorme bastion, nous quittâmes bientôt les eaux de la Vezza pour celles de la Serra.

Nous suivions, aux flancs de la montagne, un chemin encore plus dangereux que celui qui conduit aux plus hauts chantiers du Giardino. Nous nous engageâmes à la file sur un cordon horizontal taillé dans le marbre, et si étroit qu'il y avait à peine de quoi poser un pied devant

l'autre. La main n'eût pu un instant abandonner la chaîne de fer fixée par ses deux bouts le long de cette corniche à pic. Au-dessus de nos tètes surplombait le calcaire, sous nos pieds s'ouvrait l'abîme vertigineux. La comicbe encore mouillée de la pluie, polie d'ailleurs par le passage fréquent des ouvriers, était glissante comme si elle eût été recouverte d'une couche de verglas. Nous la franchîmes toutefois sans encombre, et je fus récompensé de n'avoir pas reculé devant ce mauvais pas, car j'entendis Antonio, déjà arrivé à la nouvelle carrière vers laquelle nous nous dirigions, me crier de toute la force de ses poumons, en agitant les bras : la Cava ciel Buonarotti !

J'étais donc enfin parvenu au principal but de cette pénible excursion, à l'une des carrières jadis fouilléM par Michel-Ange. C'était là le champ d'exploration où le grand homme, pour complaire à son protecteur Léon X, avait, à force de fatigue et de courage, découvert des marbres statuaires qui devaient faire concurrence à ceux de Carrare. En 1^18 et 1519, Michel- Ange put à grand 'peine extraire de ce chautier cinq colonnes et quelques blocs qui ne furent pas même employés. Une partie fut toutefois transportée jusqu'à la mer par la route qu'on avait ouverte sur les flancs de l'Altissimo, et l'une des colonnes arriva brute à Florence; mais ni la façade de l'église Saint-Laurent, où sont les tombeaux des Médicis, ni la tombe même de Jules II, ne furent jamais achevées. Léon X d'ailleurs n'avait pas lardé à mourir. Tout ce que gagna Michel-Ange à l'extraction des marbres de l'Altissimo fut de se brouiller à mort avec son ami le marquis Albéric, seigneur de Carrare, auquel appartenaient les carrières de cette dernière localité, et qui ne pardonna jamais à Michel-Ange d'avoir ouvert celles de l'Altissimo.

Environ une quarantaine d'années s'étaient écoulées depuis ces événements, quand Cosme Ier de Médicis, appelé à régner sur la Toscane, reprit heureusement les traditions de Léon X. On conserve encore dans les archives grandducales à Florence une lettre où Cosme exige que, pour les ouvrages dont il embellit sa capitale, les marbres de Seravezza soient seuls employés à l'exclusion de ceux de Carrare. La direction des travaux fut confiée aux plus célèbres artistes du temps, et Vasari, l'Ammanati, Mosca, Jean de Bologne, qui ont orné Florence de leurs chefs-d'œuvre sous le long règne de Cosme Ier , se succédèrent dans la surveillance et l'administration des carrières de Sera vezza. Les lettres échangées à ce sujet entre ces vaillants artistes et leur royal protecteur ont toutes été conservées et sont curieuses à plus d'un titre. On y voit Cosme suivre d'un œil attentif les progrès de l'extraction des marbres. Jour par jour sont notés les frais de l'exploitation, et il les acquitte de sa bourse. Lui-même venait quelquefois à Seravezza : il aimait à y séjourner dans une villa qu'il avait fait construire et qui existe encore ; il occupait ses loisirs à visiter l'exploitation des carrières de marbre, et les travaux des mines de plomb et d'argent qu'il avait fait également rouvrir.

Au règne de Cosme Ier succédèrent des règnes moins glorieux, moins favorables aux beaux -arts et aux carrières de l'Altissimo. Ces gîtes avaient d'ailleurs à lutter contre des difficultés d'extraction et de transport presque insurmontables à cette époque; aussi tombèrent-ils pour la seconde fois dans l'oubli. Les choses en étaient là, quand, vers le milieu du siècle dernier, puis vers le commencement de celui-ci, on songea derechef à l'Altissimo. M. Borriui de Seravezza et MM. Henraux, soutenus du reste et encouragés par la protection éclairée du grand-duc Léopold , et

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indirectement favorisés par les entraves que le gouverni ment voisin de Modéne apportait à l'industrie des marbre de Carrare, tentèrent une épreuve qui fut décisive. Eu i 84< une société anonyme réussit eiifln à se constituer, avi des ressources assurées, pour la mise en valeur des marbres de l'Altïssimo. Cette exploitation dont la marche n'a cessé d'être progressive, est aujourd'hui si prospère qu'o peut prévoir le moment peu éloigné où les marbres statuaires de l'Altissimo auront le pas sur ceux naguère : vautés de Carrare.

De la carrière de Michel-Ange, connue sous le no. de la Vincarella, nous passâmes à celle de la Pîastra, pu! nous visitâmes celle de ïa Polla.

Cette dernière a pris son nom d'une source d'eau rivi fort abondante, qui sort d'une petite grotte voisine, nappe s'échappe en bouillonnant entre deux lits de calcaire, comme dans la fameuse fontaine de Vaucluse. À chaque pas, dans ces monlagues, des phénomènes naturels du plus gracieux effet viennent ainsi embellir le paysage.

On a déjà dit que c'est de la Vincarella et de la Polla qu'out été tirés, en même temps que de Falcovaja, les deux mille mètres cubes de marbre commandés par la Russie pour la cathédrale de Saint-Pétersbourg.

C'est aussi de la Polla qu'a été extrait récemment le bloc réclamé par Florence pour la statue de Dante, hommage tardif que cette cité a rendu au grand poète. Ce bloc, au sortir de la carrière, ne cubait pas moins de deux i palmes et pesait par conséquent quatre-vingt mille 1 grammes*. Grâce à la pente du chemiu, il fut amené : un traîneau jusqu'à Scravezza.

I . Le palme est une ancienne mesure d'Italie dont on se sert excluant ment aujourd'hui dans le commerce des marbres. Le patine linéaire i Geues, le seul adopté, vaut environ û™,85 ou un quart de mètre; il f«ut

On retient ces énormes blocs par des câbles enroulés sur des poteaux de distance en distance. La corde se déroule peu à peu à mesure que le bloc descend (fig. 78). Les ouvriers gouvernent avec des pinces la lourde masse, et une armée d'auxiliaires les accompagne, mettant la main où besoin est. Le chemin est pavé de bois savonnés couchés à plat et sur lesquels s'avance le colosse de marbre. En plaine, les bœufs viennent s'atteler au traîneau.

Ce spectacle de la descente des blocs, toujours fort animé, prend, lorsqu'il s'agit de grandes masses, un caractère vraiment majestueux (fig. 79). Au départ, les ouvriers se découvrent et font leur prière, puis les signaux sont donnés comme dans la manœuvre d'un navire.

Parvenu à destination, le monolithe extrait pour la statue de Dante mesurait encore huit cents palmes, et pesait par conséquent près de trente-trois tonnes ou trente-trois mille kilogrammes.

Gomme je contemplais avec admiration ces masses énormes, que les carriers de l'Altissimo manœuvrent si habilement, Agostino me rappela avec orgueil que le bkr amené en 1824 par son oncle Domenico, de Carrare à Paris, pour la statue équestre de Louis XIII sur la Place-Royale, pesait cinquante-cinq mille kilogrammes*. Quoi qu'il en soit, le bloc d'où est sortie la statue de Dante n'en représente pas moins un des monolithes les plus imposants extraits jusqu'ici des carrières de marbre. Chargé sur le chemin de fer à Seravezza, on Ta transporté à Florence sans transbordement; il a été amené enfin dans l'atelier de l'artiste, où on l'a dégrossi et définitivement sculpté.

donc 64 palmes cubes pour faire un mètre de volume. Le mètre cube de marbre est estimé en moyenne à 2650 kilogrammes, soit un peu plus de 41 kilogrammes au palme.

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