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MASSA ET CARRARE

Le vttturino Galibardi. — Les anciennes douanes. — Massa ducale. — Le Frîgido et les études. — L'Albergo nazionate. — Aspect de Carr&n.

— Maîtres artistes. — L'Académie de sculpture. — Autel votif. — Le passé et le présent des carrières. — Vallée de Ravaccione. — Carné™ romaine. — Mines à la française. — Production du marbre à Carra».

— Seravezza et Massa. — Scierie de M. Wallon. — Embarquement dVs marbres. — La plage d'Avenza. — L'antique Luna. — Riant point Je vue. — L'unité italienne et l'industrie marbrière.

En quittant Seravezza, je me dirigeai vers Carrare par la route de terre, plus courte que la voie ferrée, qui, par raison d'économie et pour éviter les tunnels, a longé le bord de la mer; elle eût mieux Tait de se rapprocher des grands centres d'industrie et de population, Seravezza, Massa et Carrare, groupés autour des carrières.

Je partis aux premières lueurs du jour avec le vetturino Galibardi, tout fier d'être désigné par un sobriquet qui n'est autre que le nom sous lequel les gens du peuple connaissent Garibaldi en Italie. Les chevaux et le conducteur étaient pleins d'entrain, et nous ne tardâmes pas d'arriver sur la voie Émilienne. La roule moderne a conservé ici, comme dans le centre et le sud de la Toscane, le nom de son aînée, la voie romaine, qu'elle côtoie ou dont elle suit le parcours en se superposant à elle.

Le chemin est large et bien tracé, sans montée ni descente. Fouettant vigoureusement les chevaux, Galibardi les mena d'un train de poste, voulant sans doute faire

concurrence à la locomotive qui passa un moment près de nous, puis disparut bientôt avec son blanc panache de vapeur derrière un rideau de peupliers.

Assis familièrement à côté de mon voiturîn, qui parlait le toscan comme un académicien de la Crusca, je l'interrogeai sur les habitudes et les mœurs du pays, sur les progrès qu'y faisait l'idée unitaire.

<c IllustrissimOj me dit-il, l'unité, il y en a qui la veulent, il y en a qui ne la veulent point. Pour moi, je suis Italien avant tout, et j'abhorre le Tedesco; mais les impôts ont augmenté, la conscription ne fait grâce à personne. Sous les ducs, on payait peu, et il n'y avait de soldats que les Autrichiens.

— On payait peu, répliquai-je, mais l'industrie était souffrante, et avec elle le commerce et l'agriculture; puis vous n'aviez presque pas de routes, pas de chemins de fer, pas de ports, presque aucune école, aucun lien surtout entre vous, et ceci s'applique trait pour trait à ce duché de Modène où nous touchons, naguère isolé de toute l'Italie, renfermé obstinément dans des idées d'un autre âge.

— Oh ! pour cela, oui! et j'aime mieux Victor que François ou Léopold; mais je voudrais qu'on mît la Toscane à la tête de la péninsule. Di Toscana non cen'è che una, il n'y a qu'une Toscane, » ajouta mon conducteur en faisant allusion à la gloire artistique et littéraire du pays des anciens Étrusques.

J'interrompis la conversation pour mieux admirer le paysage. D'un côté s'étendait la mer calme et azurée, de l'autre on découvrait un rideau de montagnes calcaires couvertes de pins. La plupart des variétés de l'essence résineuse s'y trouvaient représentées, pin maritime, sylvestre, laricio, pin d'Alep; par bouquets isolés se montrait le pin parasol, au port original, et qui se

rencontre partout eu Toscane. Sur les hauteurs se dressaient les murs d'un vieux donjon démantelé, celui île Montignoso, dataut de l'époque lombarde, et jusqu'à ces derniers temps refuge de hardis contrebandiers.

Au niveau de la route, la cernant de chaque côté, ou voyuit également une espèce de château ion. Comme h Montignoso, les soldats avaient disparu, les fenêtres étaient démontées, les portes défaites : c'était la ruine, l'abandon.

« Qu'est cela? deraandai-je à mon cicérone.

— C'est l'ancienne douane, il forte di porta; voyez si Pou est joyeux qu'elle ait disparu ! les murs sont couverts d'inscriptions chantant la gloire de Victor.

C'était là en effet une de ces douanes maudites où le voyageur qui parcourait l'Italie entre Gènes et Livourne, par la route maritime ou la Corniche du levant, était obligé de s'arrêter, de descendre pour montrer son passeport, ses malles, son visage. C'était perte de temps et d'argent, car il fallait donner le pourboire, la manda, à tous ces importuns. Sous le moindre prétexte, on vous renvoyait en arrière. Celui-ci portait des moustaches! ce devait être un carlxtnaro, et il lui était défendu de passer outre. Cet autre couvrait son chef d'un chapeau pointu: cnrhontiro! il n'allait pas pins loin. Toute discussion était inutile; la douane rendait ses décrets sans appel, il fallait rebrousser chemiu.

Pour éviter toutes ces tracasseries, les voyageurs avaient l'habitude de descendre de diligence avant l'arrivée aux limites douanières, et rejoignaient la voiture au delà, à travers champs. Le Piémont, Modènes, Lucques, la Toscane exerçaient tour à tour leur droit de visite, et souvent à plusieurs reprises, car les limites, les enclaves allaient s'euehevètrant. Le Piémont avant 1848, et Modène de tout

temps, se sont distingués par le zèle que mettaient douaniers et gendarmes à molester les voyageurs. On ne pouvait leur opposer en ce sens que Rome et Naples.

Aujourd'hui plus de douane , plus de gendarmes tracassiers, plus de passe-ports, plus de ces bonnemains honteuses qui déshonorent autant ceux qui les donnent que ceux qui les reçoivent, plus d'exploitation d'aucune sorte. Le pays a changé d'aspect depuis la formation de l'unité italienne, depuis le jour où les habitants étonnés ont entendu le sifflet strident de la vapeur et vu la locomotive rouler sur un chemin de fer.

Cependant nous étions entrés sur le territoire de Massa, autrefois Afassa-Ducale, maintenant Massa-di-Carrara. Nous gravîmes une côte partout couverte d'oliviers et de vignes. La ville, cachée au milieu de ses bois d'orangers, qui poussent ici en pleine terre, laissait seulement apercevoir les campaniles et les rotondes de quelques-unes de ses églises. Sur un monticule élevé se dessinait la forteresse, le Castel/o, comme on le nomme, et sur le rivage on entrevoyait la marine (rade foraine) de Saint- Joseph, où Massa va charger ses marbres. Parallèlement à la côte, et protégeant la ville, se dressaient les hautes montagnes modénaises, le Monte-Sagro, le Monte-Brugiano, la Tambura, la Penna-di-Sumbra, se rattachant à VAltissimo. C'est des contre-forts de ces alpes littorales que Massa tire ces marbres blancs et veinés qui font concurrence à ceux de Carrare et de Seravezza.

La ville est bien bâtie. Ce sont partout de belles maisons aux vastes fenêtres, aux balcons de fer s'ouvrant sur la rue. La grande place, plantée d'orangers, est ornée d'une pyramide de marbre blanc où on lit qu'en 1859, comme en 1818, Massa a été la première à adopter les idées nouvelles. Les citoyens du pays, sous ces

Massa est véritablement la Nice de cette partie de l'Italie, plus agréable, mieux située, et d'un climat bien plus doux que celui de la Nice provençale.

. A Massa, je remarquai des scieries peut-être plus belles encore que celles que je venais de visiter, et je pus voir aussi des ateliers presque inconnus à Seravezza, et que j'allais retrouver en grand nombre à Carrare : je veux parler des études de sculpteurs1. Je m'arrêtai un moment à celle du professeur Isola, qui, le ciseau à la main, la figure blanchie par le marbre, la blouse de l'artiste sur le dos, me convia gracieusement à entrer. Des muses, des Vénus, presque toutes du style de l'empire inauguré en Italie par Cauova, c'est-à-dire coquettement coiffées et retroussant galamment leurs tuniques pour mieux montrer leurs jambes nues, semblaient joindre leurs sollicitations à celles du chiarissimo prof essore. J'entrai donc et donnai partout un coup d'œil. Les élèves, les ébaucheurs étaient çà et là occupés, qui autour d'une colonne, qui devant un bas-relief. Celui-ci dégrossissait une statue dont on voyait encore le réseau des points de repère, comme sur l'esclave de Michel-Auge qui est au Louvre; celui-là traçait un dessin pour préparer la pierre d'un tombeau.

Je remerciai le maître dem'avoir si poliment ouvert son étude, et je hélai Galibardi impatient, qui était venu me rejoindre, et dont les chevaux, excités par l'avoine, n'attendaient que le signal du départ sur le pont de marbre du Frigido. L'art importait peu au voiturin; il avait hâte d'arriver. Pour lui, le but était Carrare, — Carrare avec son théâtre, ses jolies filles et ses cafés. Je me livrai à lui, et d'un trait il me porta à destination. J'avais à peine réfléchi à tout ce que je venais de voir, que déjà il s'arrêtait

1. A Carrare, à Massa, on dit une étude de sculpteur, comme en France une étude de notaire.

devant la porte de M. Th. Robson, un Anglais, l'un des premiers exploitants de Carrare, pour lequel j'avais une lettre et qui me reçut en ami. Dès qu'il me vit en présence du maître du logis, Galibardi remonta sur son siège, et, faisant claquer son fouet, prit triomphalement le chemin de XAlbcrgo nazionale : c'est le grand hôtel de Carrare, qui étale dans la principale rue sa façade bariolée peinte aux trois couleurs de Savoie.

Un des plaisirs les plus vifs qu'éprouve le voyageur, quand il arrive dans une ville qu'il voit pour la première fois, c'est d'aller seul à la découverte. A Carrare, ce plaisir est encore augmenté par l'intérêt qui s'attache à l'industrie même des habitants; tous sont carriers, marbriers ou sculpteurs. Les études vous arrèteul à chaque pus, portant sur une plaque de marbre , au-dessus de la large porte d'entrée qui donne sur la rue, le nom du profi'sscrtr.

A côté des études sont les ateliers plus modestes des simples marbriers, ébauchant, dans le marbre blanc blenltre que le pays produit en si grande abondance, les baignoires, les mortiers, les vases, les balustrades et les statues de jardin. Les vibrations du ciseau d'acier résonnant sur la pierre frappent l'oreille à chaque pas, et parfois on entend aussi le grincement monotone de la scie glissant à travers un bloc qui interrompt le passage au détour d'une rue. La lame de fer, montée sur un châssis vertical que retiennent des cordes latérales, va et vient, inanœuvrée par le scieur nonchalant. Bien que payé suivant la besogne faite, c'est-à-dire à tant le palme d'avancement, l'ouvrier ne se hâte guère. Il sait d'ailleurs que la scie descend lentement, de quelques centimètres par jour au plus. Avant tout il aime ses aises. Si la pluie ou le soleil l'incommode, il dispose au-dessus de sa tête soit une

tente, soit Yombrello traditionnel, qui font dès lors partie intégrante du mécanisme fixé autour du bloc.

Aux environs de la ville, le spectacle n'est pas moins curieux pour l'étranger. A chaque moment, il rencontre des chars traînés par plusieurs paires de bœufs, souvent cinq et six à la fois. Ces lourds véhicules qui servent au transport des cubes de marbre sont construits sans doute sur le même modèle que les chars étrusques de l'ancienne Luna, dont les habitants exploitèrent les premiers les carrières de ces localités. Les roues sont basses, massives, pesantes, à six rayons. Elles ressemblent à celles que Carrare porte sur son écusson, autour duquel se lit le vieux nom latin de la cité, civitas Carrariœ, ou la ville des Carrières. Les couples attelés, d'un pas tranquille et lent, promènent le bloc sur la route. Les bouviers vont et viennent, criant, piquant violemment de l'aiguillon les pauvres bœufs, qui n'en peuvent mais. Cependant la lourde masse continue à s'avancer péniblement, ballottée dans les profondes ornières. La route de ceinture que traversent ces chars, et qui relie la ville aux carrières, porte le nom caractéristique de via Carrareccia.

Quelques-unes des études de Carrare méritent de fixer l'attention, et les professeurs Lazzerini, Franchi, Pelliccia, Bonanni sont cités parmi les plus connus; tous les quatre du reste sont professeurs de nom et de fait, puisque, outre les leçons données à l'atelier, ils font un cours h l'École des beaux-arts de Carrare, qui relève de l'Académie de sculpture de la ville. Cette Académie, dont Carrare s'enorgueillit à juste titre, a formé des maîtres célèbres. Canova le Vénitien, le célèbre Danois Thorwaldscn, ont été au nombre de ses associés étrangers. Depuis l'époque de la Renaissance, il est du reste peu de sculpteurs qui ne soient venus à Carrare pour choisir des marbres, et les habi-

lnuU montrent avec fierté la maison où descendait Michel- Ange. I,a ville elle même a produit des sculpteurs célèbres : Pictro Tacca élève, puis émule de Buonarotti, comme le dit l'inscription placée sur la Façade de la maison où il est né; Carlo Finelli, qu'une autre inscription plus orgueilleuse, à peine excusable même cbez des compatriotes, appelle un sculpteur à nul autre second; Franzoni, qui sous Pie VI travailla au Vatican, enfin Tenerani, encore aujourd'hui à Home. Au reste, Carrare ne s'est pas seulement illustrée dans les arts; elle a encore donné à la politique et BtB sciences des hommes justement célèbres, comme l'économiste Rossi et le géographe Repetti.

Les maîtres contemporains fixés à Carrare, bien que n'ayant pas le renom de leurs prédécesseurs, n'en tiennent pas moins fort dignement le ciseau. M. Bonanni est dans la sculpture d'ornement d'une habileté rare, et nul mieux que lui ne sait détacher du marbre un bouquet ou une couronne de fleurs. MM. Pellicia, Lazzerini, Franchi et d'autres sculpteurs carrerais réussissent également bien dans la statuaire, et de leur ciseau sont sorties des œuvres de mérite.

Au-dessous des maîtres vient le cortège nombreux des faiseurs. Ceux-ci réduisent les statues connues, antiques on modernes, et les veudeut aux touristes de passage à des prix généralement très-modérés. On trouve chez eux des Vénus de Milo. de Médicis ou du Capitole. des Dianes de fîahies ou dos Dianes à la biche, des Hercules, des Antinous, des Racolais, des Gladiateurs mourants, des Mer cures, puis tout IVeuvre de Cauova ou de Pradier. Tout cela se vend, s'expédie, s'exporte pour ainsi dire au poids ou au mètre cube. C'est tant pour une réduction de moitié, tant pour nue réduction d'un quart, tant pour un groupe, tant pour une statue détachée. Tout l'Olympe antique est

coté, et il y a peu de différence entre les copies de deux concurrents.

Dans le Nouveau-Monde, les deux Amériques sans exception ; en Europe, l'Angleterre, la Russie et l'Espagne sont surtout friandes de ces produits, et les marbres ouvrés de Carrare font concurrence aux albâtres de Volterra. Cependant, depuis que le chemin de fer, passant assez loin de la ville, a détourné les voyageurs, on se plaint d'une diminution dans la vente. Autrefois le commerce allait mieux. Au sortir de la table d'hôte où la diligence s'arrêtait, on entrait chez le sculpteur, on y trouvait tous les chefs-d'œuvre étalés, et l'on achetait une statue tout comme on eût fait à Montélimart pour une boîte de nougats, ou pour une caisse de pruneaux à Tours. Outre les statues, les réductions, les bustes-portraits, Carrare se charge encore de l'ornement : panneaux, trumeaux, chambranles de cheminées de luxe ; enfin le style funéraire lui-même n'est pas dédaigné, et plus d'un tombeau de prix, commandé par le Chili, le Pérou, la Russie ou l'Espagne, est dessiné, puis ciselé dans les ateliers carrarais.

L'Académie de Carrare renferme la copie de tous les modèles antiques ou modernes de quelque renom. C'est là que la jeunesse du pays vient se former dans l'art délicat de l'imitation du relief par le dessin et le moulage. Il y a aussi une école de nu, où l'on travaille d'après le modèle vivant. Enfin ceux que la statuaire n'attire pas étudient l'ornement et demandent à la feuille d'acanthe, aux griffons ailés ou aux arabesques le secret de leurs capricieux contours. Les élèves couronnés chaque année sont envoyés à Rome. La municipalité carraraise et quelquefois le gouvernement italien acquittent une partie de leur pension.

On remarque à l'Académie de Carrare un bas-relief antique fort curieux au point de vue de l'archéologie et de

qu'il a été dressé par Villicus, décurion des esclaves attachés aux carrières.- Cet autel a depuis été transporté aussi à l'Académie de Carrare; il certifie le renom dont jouissait le marbre du pays chez les Romains. Avant eux les Étrusques ont excavé les montagnes de Carrare, et la ville de Luna, qu'ils avaient construite sur ces rivages, vivait surtout du commerce des marbres. Ce ne fut qu'à partir du temps de César et d'Auguste, quand les carrières de la Grèce commencèrent à s'épuiser, quand le Pentélique et Paros refusèrent aux maîtres du monde ce qu'ils avaient si abondamment donné à Ictinus, à Phidias et à leurs élèves, que les Romains s'adressèrent à Carrare1. Les marbres blancs cristallins de Luna reprirent leur premier renom, et pendant plusieurs siècles, jusqu'à la chute de l'empire, fournirent à tous les artistes de Rome, sculpteurs ou architectes, la matière indispensable à leurs travaux.

A l'époque de l'invasion des Barbares, l'exploitation des carrières cesse ou demeure fort languissante. Luna, qui a essayé de revivre et qui de païenne s'est faite chrétienne, est ruinée une seconde fois par le passage des hordes du nord. Malheur aux villes que traverse la voie Aurélienne sur le littoral de la péninsule! C'est par là que les Goths, les Lombards, et plus tard les Normands et les Allemands, font successivement irruption. Les Sarrasins euxmêmes viennent à plusieurs reprises porter le fer et le feu sur ces rivages. Luna, de nouveau dévastée, disparaît cette fois pour toujours, et les hommes sont sur le point de perdre jusqu'au souvenir du marbre de Carrare ; mais c'est alors que Pise, avec ses valeureux enfants, commence la première la renaissance des arts en Italie. Dès le onzième

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