‹ Les pierresChapitre 36 sur 56 · Pline, HUt. nat., lib. XXXVI · texte numérisé non relu

Pline, HUt. nat., lib. XXXVI

continue. Cependant la trace laissée par la main de l'homme est à peine visible sur les imposantes masses calcaires dont sont formés les monts carrarais, tant il est vrai que les forces de l'homme se réduisent à bien peu de chose, mises en opposition avec celles de la nature.

Les montagnes voisines de Carrare sont coupées d'anfractuosités profondes, aux pentes desquelles sont attachées les carrières. Les trois principales de ces coupures naturelles portent les noms de Ravaccione, Canal-grande ou Fantiscritti et Colonnata ; elles se ramifient derrière Carrare comme les branches d'un éventail.

La vallée de Ravaccione est surtout intéressante à visiter : elle est à trois kilomètres de Carrare, tandis que Fantiscritti et Colonnata partent presque des faubourgs de la ville. On trouve à gauche de la route le gracieux village de Torano, hardiment perché sur une hauteur, et dont la vieille église et les toits de tuile se détachent sur le fond du tableau. Au pied du riant coteau sout des scieries et des frulloni d'une construction toute primitive ; les appareils sont mis en mouvement par une roue pendante ou une grossière turbine, qui empruntent leur force à l'eau du torrent. On passe devant une vallée transversale, celle de Pescino, où sont aussi de nombreuses carrières. On les laisse derrière soi, et bientôt on arrive à une première exploitation, la Mossa, qui marque la première étape dans le parcours des travaux de Ravaccione. C'est de là, ainsi que de la carrière voisine de la Rettuglia, que Ton tire le marbre statuaire le plus renommé aujourd'hui à Carrare. Il ne se vend pas moins de vingt francs le palme, soit douze cent quatre-vingts francs le mètre cube, sur les lieux, à pied d'œuvre. Le jour où je visitai l'excavation, un beau bloc de huit cents palmes gisait à terre, attendant les bouviers. La valeur du statuaire indique le

ciseau, des pinces et des coins, on faisait sauter le bloc, en dégageant violemment la face inférieure.

Jusqu'au dix-septième siècle, ce mode d'opérer a été en usage dans l'exploitation du marbre. A cette époque, la poudre a été appliquée aux mines et aux carrières. Les acides qui attaquent et dissolvent les calcaires sont ensuite venus faciliter l'action de la poudre, En versant de l'acide sulfnrique (vulgairement huile de vitriol) ou encore de l'acide chlorhydrique ou muriatique dans le canal ménagé par le fleuret du mineur, on en a singulièrement agrandi le fond : on en a formé ainsi une véritable poche qui, chargee de quantités considérables de poudre, a détaché des blocs énormes. A Marseille, pour les travaux du nouveau port et le nivellement de l'ancien lazaret; au Theil, près de Montélimart, dans l'extraction des calcaires à ciment et à chaux hydraulique, on a disloqué des montagnes entières. La poudre employée par centaines de kilogrammes dans les chambres ouvertes par les acides, a fait voler en éclats des centaines de mètres cubes de rocher dans une seule explosion. On a procédé par de véritables fourneaux de mines comme quand il s'agit de faire sauter des citadelles.

A Carrare, à Seravezza, on n'a point à opérer sur une aussi grande échelle, mais souvent cinq ou six mines profondes y sont allumées du même coup. Le bruit épouvantable de l'explosion est répété par tous les échos, et court de vallons en vallons comme les grondements du tonnerre. Le bloc soulevé en l'air retombe lourdement et roule sur les flancs abrupts de la carrière. On charge jusqu'à plusieurs kilogrammes de poudre à la fois dans le même trou, et Ton y met le feu au moyen d'une mèche de sûreté. Ces mines à l'acide sont appelées par les ou-

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L'aspect que présente la Concha est des plus animés ; il résume bien le spectacle auquel on a assisté tout le long du chemin en remontant le Ravaccione. Partout des carrières en exploitation. Une armée d'ouvriers est occupée autour des blocs pour l'extraction, le sciage, la descente, le chargement. Quand vient midi, tous se réunissent fraternellement, au soleil en hiver, à l'ombre en été, pour faire en commun un frugal déjeuner. Il n'y a guère d'inimitié entre les ouvriers de deux carrières rivales, et quand souvent les patrons se jalousent ou se poursuivent dans des procès sans fin, les ouvriers, heureusement rebelles à l'usage, ne croient pas devoir prendre parti dans ces querelles. Aussi bien le dangereux métier de carrier compte déjà assez de victimes sans qu'on aille encore ensanglanter les chantiers par des rixes meurtrières.

Au-dessus des ouvriers sont les chefs des travaux, sortes de tâcherons, qui se chargent d'ordinaire, pour un prix fixé d'avance, de l'extraction du marbre. Ils traitent ensuite avec les simples carriers, soit à la journée, soit à la tâche, épargnant ainsi au patron le souci des menus détails .et des discussions interminables avec l'ouvrier. Le patron, propriétaire ou locataire de l'excavation, ouvre un compte courant à son entrepreneur. Au crédit passe le nombre de palmes extraits, au débit figurent les avances faites en poudre ou autres fournitures et en argent. On traite généralement à tant le palme rendu au bord de la mer, à la marine de Carrare, et l'entrepreneur doit par conséquent s'occuper encore de l'engagement des bouviers.

L'exploitation du marbre est de beaucoup plus importante à Carrare qu'à Massa et à Seravezza. A Carrare, le

blocs, empêchant ainsi réchauffement du fer contre le marbre. Une roue hydraulique noyée, à réaction, en un mot une turbine du système le plus perfectionné, met toutes les scies en mouvement. Tout cet ensemble est disposé dans un vaste bâtiment, bien dessiné, sous une élégante charpente.

A Massa, à Seravezza, on rencontre également de fort belles scieries, mais les principaux produits de Seravezza sont les niarmetti ou carreaux de marbre pour parquets. L'ouvrier les prépare bruts à la carrière, en frappant avec la masse sur le petit côté des blocs, de manière à les fendre en longueur. Les blocs ainsi travaillés sont ceux qui présentent déjà des fissures ou des joints naturels, mais il n'en faut pas moins une très-grande habileté pour détacher les tranches. Le coup d'œil pratique du carrier lui fait deviner les plus imperceptibles fissures,* dont il sait très-bien profiter. Les carreaux sont ensuite refendus en largeur avec le ciseau, et amenés à la forme voulue. Alors on les porte à l'usine, où commence le travail du frullone ou polissoir. Qu'on imagine un axe vertical, un arbre, comme on dit en mécanique, monté directement au centre d'une roue hydraulique. Celle-ci est le plus souvent assez grossièrement installée; l'eau du torrent vient battre contre ses cuillères, et l'appareil se met en mouvement. A Taxe vertical sont attachées deux poutrelles en croix régnant sur toute la largeur d'une auge circulaire. Dans chacun des compartiments ainsi formés, on dispose un certain nombre de marmctti reposant par la face à polir sur une meule gisante en pierre. Quand l'arbre se meut, il entraîne ainsi poutrelles et carreaux. On jette du sable sur la meule, qui reste fixe, et le frottement polit le marbre. Cette fabrication et ce polissage des carreaux sont des plus répandus à Seravezza, mais presque nuls à Car^

rare, où l'on ne voit que quelques frutloni établis i plus souvent dans la campagne, tant bien que mal. Le port d'embarquement des marbres, à Carrare, p un aspect encore plus animé que celui de Serave Partout sur la plage ce ne sont que blocs de marbre, ri d la rade, quand le temps est beau, navires qui attendent o complètent leur chargement. Un magnifique pont-embai eadère. monté sur pilotis, a été construit par H. \\ ;dl(. Il s'avance au loin sur la mer, et permet aux plus gros c vires de recevoir directement les blocs en se rangeant I ImçAé pont, qui forme quai. Cela vaut mieux que 1 srjaeme primitif des balancelles eu usage à Seravczza. I laMirr du pont est d'ailleurs muni d'une voie ferrée ; laquelle roulent les wagons portant les marbres. Des a ra fonte, manœuvrëes par des roues dentées, prennent J« Mots dans les wagons et les amènent lentement à foi décale.

De la plage de Carrare, les navires vont à Gènes, à I voaroe, à Marseille, les trois principaux entrepôts doi marbres dans la Méditerranée. Près de la moitié de 1 production totale va aux États-Unis, le pays qui consomm le plus de la pierre de Carrare.

A Marseille, il y a de grandes usines pour le sciage c le polissage des marbres, puis de nombreux ateliers j la mise en œuvre. Les qualités qu'on y travaille sont nouseuleuieut celles d'Italie, mais encore toutes celles du midi de la France, notamment le blanc verdàtrc on marbre cautpaii des Pyrénées, le rouge cerise ou griotte du Ijm* ymxkv et la brèche de Tholonet près d'Abc (planche lt. i . lUt y travaille aussi le beau marbre veiné de l'Algérie, |\wyx. aujourd'hui si connu à Paris (planche 11, 2), enfui les marbres de Belgique : le noir de Liège (planche II, 8), la luuMchelle, le petit granit de Mons, etc. De tous ces

marbres, on fait surtout des chambranles de cheminées, des socles de pendules, des dessus de tables, des coupes.

Aucun autre pays que Carrare, Massa et Sèravezza n'expédie de marbres blancs ou bleus. Les carrières jadis si fameuses des Grecs sont depuis longtemps épuisées, ou du moins n'attirent plus l'attention de l'Occident. Quant aux anciennes carrières que les Romains et avant eux les Étrusques avaient également exploitées en Italie en même temps que celles de Carrare, par exemple à File d'Elbe et à Campiglia (dans la Maremme toscane), on a vainement essayé de les reprendre. Plus d'une fois on a voulu rouvrir des travaux à Campiglia, où toutes les variétés de Carrare et de Sèravezza se retrouvent. Le marbre statuaire y est aussi beau, plus beau même en certains filons, puisqu'il rappelle, par sa texture lamelleuse et sa translucidité sur les bords, le marbre de Paros, qui donne aux chairs tant de souplesse; mais ces travaux n'ont pas réussi, bien que les difficultés de transport soient moindres à Campiglia qu'à Carrare. Cosme Ier d'abord, puis une société livournaise il y a quelques années, ont successivement échoué. Récemment une nouvelle compagnie s'est formée. A-t-elle été plus heureuse que ses aînées? Pour notre part, nous croyons qu'une industrie comme celle des marbres, assurée à Carrare par une durée de vingt siècles, ne peut être ainsi déplacée tout à coup. Au reste leau, si nécessaire au travail du marbre comme on le pratique aujourd'hui, manque presque complètement à Campiglia.

En Afrique, à Filfila, de magnifiques veines de statuaire, jadis largement excavées par les Romains, ont également tenté, mais sans plus de succès, les efforts d'une société d'exploitants. Malgré le droit énorme de près de cinquante francs par tonne qui pesait alors sur l'entrée des marbres en France, droit dont les marbres de Filfila avaient été

village qui se trouve tout près de là. Un large ruisseau, le Carrione, descendu des carrières, vient mourir à la marine. C'est une remarque à faire que partout, dans les trois districts marbriers, Seravezza, Massa et Carrare, les conditions topographiques sont les mêmes. Aux flancs des vallées transversales sont les carrières. Sur chaque point, ces vallées se réunissent en une seule : la Versilia à Seravezza, le Frigido à Massa, le Carrione à Carrare; toutes trois sont parallèles, et chacune vient finir à la mer en y marquant le port d'embarquement. Enfin toutes les carrières sont contenues dans la même chaîne de montagnes, vaste contre- fort détaché du massif principal des Alpes-Apuanes et courant parallèlement au rivage.

La vue dont on jouit de la plage de Carrare, en se tournant vers les montagnes, n'est pas moins belle que celle qu'on a de Forte de Marmi à Seravezza. Non loin du dépôt des marbres est Avenza, avec son vieux château fort aux tourelles massives, aux fenêtres ogivales, aux élégants créneaux. La pierre a été taillée avec amour par un artiste du temps. Ce château commandait la voie Émilienne, et au moyen âge, au commencement des temps modernes, il arrêta plus d'une fois les armées qui descendaient en Italie. Le célèbre capitaine lucquois Castruccio Castracani , qui a mérité d'avoir pour historien Machiavel, et que les Toscans appellent le Napoléon des temps moyens, fit construire au quatorzième siècle cette magnifique citadelle.

Les étymologistes font venir le nom d 'Avenza de l'italien avanzi (ruines) : non loin du château de Castruccio sont en effet les ruines de la fameuse Luna, deux fois détruite, sous les Romains d'abord, après la soumission des Étrusques, puis à l'aurore du moyen âge, à la suite des incursions des Barbares, dont les hordes indisciplinées arri-

qu'on suppose avoir été un phare1; des restes de salles voûtées, qui ont pu être des magasins publics ou des prisons ; à côté une des portes de la ville, puis un amphithéâtre elliptique, dont une partie de la galerie couverte, celle où s'ouvraient les vomitoires, est encore debout ; enfin des pans d'épaisses murailles se profilant ça et là au milieu des terres, tels sont les seuls restes de la Luna romaine. L'agriculture a tout envahi, tout détruit sur ce sol fertile, et l'arène même de l'amphithéâtre, du Colisée, comme on l'appelle dans le pays, a été transformée en un champ de blé. De la Luna des Étrusques il ne reste plus rien, et de la Luna chrétienne on aperçoit seulement les ruines d'une église à fleur de sol. Les murs devaient être intérieurement revêtus de bas-reliefs en marbre, s'il faut en juger parles débris que Ton découvre ça et là.

C'est entre les onzième et douzième siècles, à la suite des nombreuses dévastations des Barbares, qui ont si longtemps prolongé leurs incursions sur cette partie du territoire italien, que Luna aura dû entièrement disparaître. Les Goths, les Lombards, les Sarrasins, les Normands, les Allemands eux-mêmes la pillèrent tour à tour. Au cinquième siècle, elle était encore très-florissante. Rutilius Numatianus, qui nous a laissé une si élégante description du voyage qu'il entreprit vers Tan 471, allant de Rome dans la Gaule sa patrie, appelle Luna la ville aux blanches murailles, et le sol environnant la terre fertile en marbres, dives marmoribus tel lus.

Les environs de Luna méritent, aussi bien que cette ville en ruine, l'attention du voyageur. De vertes montagnes, véritable ceinture de vignes et d'oliviers, dominent une

1. Qui sait si cette tour, de forme un peu conique, n'appartient pas plutôt à la classe des noraghe, si communes en Sardaigne , et qui ont si fort exercé la sagacité des archéologues?

ie riante. Traçant une courbe gracieuse , formant me les anneaux disjoints d'une chaîne, de nombreux ges, perchés sur les hauteurs, semblent sortir du mides arbres. San-Niccolo, Ortonovo, Cassano, Casteloto. San-Lazaro, Ameglia, San-Marcello entourent îa disparue de sites vivants, et les clochers de leurs ses, leurs vieilles murailles percées de portes, se desnent heureusement sur le second plan du tableau. Aux ncs d'une haute montagne se déroule comme un large ruban la route de Carrare à Modène, que le duc François V. qui n'aimait guère les Carrerais, mit tant d'années à construire. A droite, à l'horizon, se profilent les monts de Carrare, dont le Sagro, d'où descend la vallée de Colonnatp, forme le point culminant. Au pied des montagnes est Ui ville iàicaiti dé Carrare, disparue dans ses jardins d'owgers et de lauriers roses. Ça et là se détachent les blanches façades des villas qui l'avoisïnent, et quelques vieux bourgs à mi-côte, comme Moneta. A gauche, dans un paysage enchanteur, s'étend la plaine de Sarzana.

Eu se retournant vers la mer, on découvre l'embouchure de la Magra, barrée par les galets; à côté se dresse le promontoire sévère du Corvo, dont les roches volcaniques d'un noir sombre se découpent vigoureusement sur l'azur de la mer et du ciel, et oui saus doute valu à ce cap le nom dont il a été baptisé. Derrière le Corvo est le golfe de la Spezzia. Là sont encore des exploitations de marbre, parmi lesquels se distinguent ceux de Porto- Ven ère, si heureusement employés dans l'ornementation. Ils sout connus sous le nom de portor. qu'ils ont pris soit, par contraction, du lieu de leur provenance, soit des ligues dorées qui se détachent sur le fond noir de la pierre et qui en font un marbre porte-or (planche II, 7).

Tel est ce coiu pittoresque de l'Italie qui s'étend entre

Gènes et Pise, ou si Ton veut entre la Spezzia et Pietra- Santa, en passant par Carrare et Massa. Le commerce des marbres a fait de tout temps la fortune de cette partie du littoral de la mer Tyrrhénienne. Aujourd'hui plus que jamais, avec rétablissement de l'unité politique, la prospérité de ces heureuses contrées ira croissaut. Les chemins de fer, les ports que Ton y établit seconderont l'industrie locale, qui de plus en plus se développera. Les institutions libérales dont le Piémont a doté la péninsule viennent elles-mêmes favoriser ce progrès matériel, et cet exemple prouve une fois de plus tout ce que peut gagner l'Italie à vivre sous les mêmes lois.

lie plus grande que les îles voisines, et dont les montagnes élevées, aux pentes raides, se dressent au-dessus de l'eau, semblables à d'énormes pyramides. Du côté qui fait face it la terre ferme, les flancs dénudés des roches qui composent le sol affectent une teinte de rouille très-caractérijée : le pays n'est là qu'une immense montagne de fer. Sur i'autres points, la physionomie de l'île, parée de sa végétation à demi tropicale, est toute souriante, et cette terre douée d'un climat si salubre fait contraste avec laMaremme (jui s'étend sur la côte toscane. Le voyageur qui, profitant le la voie ferrée littorale, se rend de Livourne à Piombino, ne peut voir cette île privilégiée , cette reine de la mer ryrrhénienne, sans être presque aussitôt entraîné à franchir le bras de mer qui l'en sépare. Ce canal est, à vrai lire, rarement paisible, et n'a rien à envier au goulet de la Manche pour l'agitation incessante des eaux et le bruit les vents presque toujours déchaînés. Il n'importe; le premier moment d'émotion une fois passé, on s'embarque avec joie, et souvent on revient visiter ces parages, dominé comme par un charme secret.

C'est vers cette terre fortunée, dans laquelle on a déjà reconnu l'île d'Elbe, que je voguais au mois de juillet 1 864. Le désir de continuer des études commencées depuis longtemps sur l'Italie centrale me ramenait vers des bords que e n'avais point oubliés. Ces études avaient surtout un intérêt géologique : je venais explorer de nouveau les xunes de fer si abondamment répandues dans l'île. C'est l'ailleurs par ce côté principalement que, depuis les preniers temps historiques, l'île d'Elbe s'est signalée.

Les Étrusques, les premiers qui l'occupèrent et qui ui donnèrent le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, f découvrirent Fart de fondre le fer : jusque-là, le )ronze avait tenu lieu d'acier. Des Étrusques, l'île passa

sous la dominatiou romaine, et jusqu'au sixième siècle de notre ère les maîtres du monde tirèrent de ses inépuisables mines tout le fer dont ils avaient besoin. Les Barbares du nord la respectèrent, mais ceux de l'orient, les Arabes, les Turcs, ces hardis écumeurs de mer, y firent de terribles descentes. Pise et Gênes se la disputèrent avec ardeur, tant pour en posséder les mines que parce qu'elle était une des clefs du canal de Piombino, qui avait au moyen âge, pour ces républiques maritimes, l'importance politique qu'ont aujourd'hui d'autres détroits. Les .Médius. l'Espagne, puis, au nom de celle-ci, le royaume de Naples, y plantèrent leur parillon-concurremment avec les princes de Piombino, substitués aux droits des Pisans. La petite île eut ainsi trois maîtres à la fois, tant on attachait de prix à la posséder, même d'une façon incomplète; mais ses miues de fer furent toujours l'objet de la plus grande convoitise de ceux qui l'occupaient. Les Médicis fureut les plus habiles, et, ne pouvant devenir les propriétaires des mines, ils s'en firent les fermiers; les Espagnols en furent les gardiens.

Telle est en peu de mots L'histoire du pays sur lequel je voudrais rassembler quelques souvenirs, qui auront pour principal intérêt de montrer les véritables causes d'une prospérité sans cesse grandissante. Ayant visité l'île d'Elbe ù plusieurs reprises, j'ai toujours vu le chiffre de l'extraction du fer y aller en croissant. Depuis quinze ans, les ruines sont même entrées dans une voie de production des plus remarquables, si l'on tient compte surtout de l'absence d'installations mécaniques, jusqu'ici reponssëes de ces travaux, qui ont gardé leur cachet primitif. Malgré cette condition fâcheuse d'infériorité, l'exportation du minerai a doublé depuis 1838, et ces gîtes out fourni eu 1803 cent mille tonnes de minerai de mille

kilogrammes chacune. Depuis lors le chiffre de l'extraction a encore beaucoup augmenté. La France consomme à elle seule les quatre cinquièmes de cette production. Il convient donc d'étudier sur place ces raines célèbres. C'est une sorte de grenier à fer auquel iront s'adresser les maîtres de forge, en présence de l'épuisement de plus en plus grand des autres gîtes de l'Europe. Exploités depuis plus de deux mille cinq cents ans, ceux de l'île d'Elbe au contraire ont été à peine effleurés, tant l'épaisseur et l'étendue de ces dépôts métalliques sont également imposants. Virgile, comme il y a dix-neuf siècles, pourrait toujours les déclarer inépuisables. Mais avant de parler des mines et de faire connaître les conditions dans lesquelles s'est développée cette exploitation spéciale, il n'est peut-être pas mutile de donner une idée du pittoresque terrifoire qui n'en tire pas son unique source de richesse, et qui doit à l'agriculture, à la marine et à la pêche d'autres éléments de prospérité.

De forme sensiblement elliptique, surtout vers la partie occidentale de son contour, et d'un périmètre qui mesure environ vingt lieues, l'île d'Elbe s'épanouit subitement à Test en deux caps avancés : l'un, qui se porte vers le nord, est le cap Della-Vita, où les mines de Rio-Albano trouvent leur extrême limite; l'autre, qui s'étend au sud, est le cap Calamita, dont le nom, également conservé dans le vieux français, — la calamité ou pierre d'aimant, — rappelle aux Italiens les mines voisines d'aimant naturel. Entre ces deux caps, mais beaucoup plus près du dernier, dans une anfractuosité profonde, courant de l'est à l'ouest, se dessine le golfe de Porto-Longone. C'est un excellent mouillage, protégé par des fortifications savantes élevées par les Espagnols, et qui ont arrêté les Français en 1799. La ville de Porto-Longone, la seconde de l'île, mire ses maisons

la célèbre rade de Toulon, à celle non moins fameuse de la Spezzia et à l'incomparable baie de Naples.

Une langue de terre qui s'avance assez loin dans la mer sépare le golfe de Porto-Ferrajo de celui de Procchio, où la jolie marine de Marciana étale coquettement les blanches façades de ses maisons. Puis le rivage tourne; les granits, s' élevant à pic, tracent une côte tourmentée où se projette la pointe de Pomonte. Mettant le cap à Test, on salue bientôt le golfe et la marine de Campo, derrière laquelle est une plaine verdoyante, dominée par de riants villages qui se dessinent sur les hauteurs. Les golfes de l'Acona et de la Stella viennent ensuite, à peine séparés par une étroite bande de roches serpentineuses ; s'enfonçant profondément dans les terres, ils y déroulent leurs nombreux replis. On dirait que la mer a voulu prolonger à dessein son contact avec cette île heureuse, la caresser le plus longtemps possible. Sur une cime élevée se dresse Capoliberi ou la Montagne des hommes libres, et ce bourg fortifié a la juste prétention d'être la ville la plus ancienne de l'île. Au pied est la Cala degli Inamoratî, la crique des Amoureux, dont le nom rappelle une légende datant de l'époque des Barbaresques, et pieusement conservée par les habitants. Une jeune fille et son amant se noyèrent en cet endroit pour ne pas être séparés par les pirates. Au delà on rencontre le cap Calamita ; enfin, tournant au nord, on revient au golfe de Porto-Longone, notre point de départ.

L'intérieur du pays n'est pas moins pittoresque que les rivages. Aux environs de Porto-Ferrajo, de Marciana, de Campo, de Porto-Longone, de Capoliberi, s'étendent des plaines bien travaillées où le blé, le maïs et la vigne forcent la principale culture. La vigne s'élève aussi sur les coteaux, et donne partout les produits les plus estimés.

<,0i LES PIERnES.

L'olivier et le mûrier, qu'on uéglige, trouvent dans Hle un sol favorable. Dans les jardins croissent en liberté les orangers, les grenadiers, les lauriers-roses et quelques plantes tropicales, l'agave ou aloès d'Amérique à la lige élancée et fleurie, l'opuntia ou figuier de Barbarie (la raquette des colonies de l'Inde), enfin le dattier, dont la brise de mer découpe les palmes en lanières. Les montagnes sont couvertes de maquis, comme en Corse, en Sardaigne et sur le littoral toscan. Le chêne vert, dont le nom latin i/< i revit dans l'italien leccio-. le chêne-liége; l'arbousier aux fruits rouges; le genévrier et le myrte, dont les baies parfumées font les délices des grives et des merles qui viennent s'abattre dans ces fourrés; le lentisque et le térébiuthe aux feuilles odorantes, résineuses; la bruyère, dont les fleurs s'étalent en grappes roses le long de3 étroits sentiers, composent surtout la végétation des maquis. Le romarin, la sauge, le genêt d'Espagne, le fenouil de mer répandent leurs fortes senteurs dans l'atmosphère, déjà imprégnée des émanations salines. On est là dans une zone botanique distincte, sous un climat particulier. C'est le climat si bien nommé méditerranéen, et dont quelques îles, comme l'île d'Elbe, présentent le type parfait.

La faune des maquis n'est pas aussi variée que la flore. Ou ne rencontre guère que des martres, des écureuils, des lièvres. Autrefois on trouvait aussi des sangliers. Parmi les animaux malfaisants, on ne cite guère que la vipère et la tarentule, araignée venimeuse assez commune dans le centre et le midi de l'Italie, et dont une espèce est particulière à l'île d'Elbe. Les scorpions et les scolopendres sont peu dangereux. Les oiseaux qui vivent dans l'île sont surtout des oiseaux de passage : les bécasses, qui désertent aux premières approches de l'hiver les parages glacés du Caucase pour traverser la Méditerranée; les beefigues,

qui, lorsque la saison des fruits est finie dans le Levant, partent pour des pays moins précoces ; les cailles, qui viennent de Syrie et d'Afrique dès le mois de juillet, et qui, fatiguées de leur long voyage, s'arrêtent volontiers dans les îles qu'elles rencontrent sur leur chemin.

Deux roches principales, les granits et les serpentines, se sont partagé le domaine géologique de l'Elbe. Les serpentines, et avec elles les roches vertes congénères : les diorites, etc., ont fait de préférence éruption dans la partie orientale, où elles ont accompagné les dépôts de minerai de fer. Les granits ont apparu dans la partie occidentale, où s'élevant sur le mont Capanne à une hauteur qui dépasse mille mètres, ils forment le point culminant de l'île. Les reliefs de ces montagnes granitiques sont comme partout arides, déchiquetés; la chaîne trace sur l'azur du ciel un diagramme découpé comme des dents de scie ; la végétation s'arrête à mi-hauteur, et la roche revêt, sous ce climat si pur et à certaines heures du jour, une teinte d'un rose violacé qui encadre heureusement le paysage. Les serpentines au contraire se détachent en dômes isolés, arrondis, couverts de maquis jusqu'à leur cime. Quand elles se montrent à nu, ce qui est rare, elles affectent une teinte d'un vert sombre, noirâtre, qui donne au tableau un air de grande sévérité. Ayant apparu à l'état igné et plus chaudes que les granits, elles ont fortement rubéfié, quelquefois même agatisé, jaspé les calcaires et les schistes avoisinants, les transformant en gabbri rouges ou en cornéoles, parents des cornalines, tandis que les granits, sortis à l'état pâteux et presque refroidis, se sont simplement insinués en veinules capricieuses dans les roches qu'ils ont soulevées, disloquées, sans les modifier d'autre façon.

Les dômes formés par l'apparition des. serpentines sui-

rat me lime seaâbleroent dirigée da nord-nord-est «a \»t ma lit, f ■Pile au rivage. Une semblable oricatmna ie retronre sur la terre ferme en Toscane, où les BffffÇ— àt Poe ont donné à cette ligne le nom de chaîne métallifère à casse da grand nombre de filons qu'elle contient. L'île d'Elbe a dû être détachée de la péninsule à une époque de convulsions géologiques postérieure à la sortie au jour des serpentines. Le point culminant produit par l'éruption de ces roches dans l'île ne dépasse pas cinq cent trente mètres.

Çâ et là, sur tous ces pitons d'aspect déjà si sombre, oo distngne de vieilles tours, d'antiques forteresses. Celles de Volterrajo, de Monte-Giove méritent d'être visitées. Pluiîuus lois, à Tépoque des incursions des Barbaresques, les htsabures épouvantés trouvèrent derrière ces remparts mm abri assuré. Plusieurs fois aussi, lors des guerres que TnmtoisfH Louis XIV durent soutenir contre l'Europe, les Fnatrats les Allemands, les Espagnols, assiégeants ou asâèsés* se rencontrèrent jusqu'au pied de ces murailles. Aajowrdliui ces lieux sont déserts, ces places fortes sont démantelées, le lierre s'enlace autour de la pierre, et les oàseam amis des hautes cimes fréquentent seuls ces ruines d'un antre âge.

Mas d'un de ces vieux châteaux a sa légende comme les criques du rivage, et l'on dit qu'à Monle-Giove une princesse de Piombino, Isabelle Appiani d'Aragon, digne rivale de Marguerite de Bourgogne, enfermait dans une prison éternelle ses amants d'une nuit. Sur l'emplacement qu'occupe ce fort de sinistre mémoire, et dont les créneaux à la gibeline trahissent l'origine pisane, ou prétend qu'il existait autrefois un temple dédié à Jupiter Ammon. Le nom de Giove que porte encore la montagne, celui de Piè <£Amh*wm* donné à l'une des collines adjacentes, témoignent, à

défaut d'autres preuves, que cette tradition n'est pas sans fondement.

En un autre point, les Romains ont laissé des traces plus vivantes de leur passage, et Ton rencontre à Capo-Castello d'immenses ruines qui semblent avoir appartenu à une villa. J'y ai encore trouvé des restes de mosaïques en marbre blanc, des débris de pavés également en marbre, des amas de briques, enfin de longs pans de murailles. Ceuxci, en pierres de petit appareil, sont quelquefois recouverts d'un ciment toujours en place; d'autres fois la construction est sans revêtement, et les parements lisses des blocs, aux joints se croisant en losange, rappellent Yopus reticulatum de Vitruve, ouvrage qu'afFectionnaientles Romains. Le mortier qui relie les joints est partout de si bonne composition que pour abattre la maçonnerie il faut la mine, et rarement c'est le lit de pose qui cède, la pierre plutôt se fend.

Quand je visitai ces ruines curieuses, que nul antiquaire n'a encore classées, un contadino du voisinage vint à moi :

« Ah! monsieur, me dit-il, du temps de la reine Elbe, il y a des mille et mille ans, il existait là une ville qu'on appelait Faleria.

— Celle où naquit Démétrius?

— Pub darsi, peut-être bien, » répondit l'homme sans se troubler.

Et comme je manifestais quelques doutes sur l'existence de la reine Elbe, que les insulaires croient par tradition contemporaine d'Énée et qui aurait donné son nom à l'île :

a Pourquoi alors appellerait-on notre pays Y Isola delV Elba? » fit en haussant les épaules l'archéologue campagnard.

Quand on fait l'ascension de l'une des cimes qui se dressent sur le plan de l'île, le mont Capanne, le Giove, le Volterrajo, la vue dont on jouit sur la mer, quel que soit le

d'acquit un plomb aux armes de Pise : de là le nom de Piombino donné à la localité.

Derrière Piombino est Populonia avec ses restes de murs cyclopéens. C'était une des plus vieilles villes de l'Étrurie, Populonia mater, comme l'appelle Virgile. Plus oin apparaît Campiglia, qui à cette distance semble adossée au Monte-Calvi; à droite de Campiglia, tout à fait dans les terres, Massa-Marittima se dresse sur une hauteur. Si Ton se tourne du côté opposé, vers le couchant, on voit la silhouette de la Corse et de la Sardaigne se profiler sur une seule ligne. Un point blanc vers le nord annonce le port de Bastia.

Dans une île comme celle que nous venons de décrire, en pourrait croire que la physionomie des habitants reflète quelque chose du riant paysage qui les entoure. Il n'en est rien, et le caractère des insulaires paraît se ressentir encore des agitations politiques qu'ils ont traversées. N'oublions pas que des luttes incessantes avec les Barbaresques, un manque complet de sécurité, l'incertitude du lendemain, ont été pendant plusieurs siècles comme le lot fatal réservé aux Elbains. A l'intérieur, ils ont dû chaque jour s'étudier à résister à des maîtres avides, également jaloux d'occuper le pays et de le pressurer sous prétexte de le défendre. On dirait que les insulaires ont gardé sur leurs traits l'empreinte de ces préoccupations du passé. Ils ont un aspect austère, parlent peu, semblent défiants. On remarque quelques figures étranges, comme un souvenir effacé du type more. Chez tous, il existe un grand fonds de courage et d'énergie. L'île a donné en tout temps de bons marins ; elle dispute à Modène, où vivent encore les traditions laissées par le rival de Turenne, Montecuculli, la gloire de fournir les meilleurs artilleurs de la péninsule.

La physionomie des habitants change suivant le point

un port franc. Les communes ne payaient d'impôts qu'à elles-mêmes, elles nommaient leurs magistrats, ne reconnaissaient aucun maître direct, et jouissaient de statuts républicains. Rio conserve une copie des siens sur un parchemin du treizième siècle.

Quand Napoléon fut exilé à l'île d'Elbe, cet état de choses durait encore. Un jour, l'Empereur voulut faire payer à Capoliberi je ne sais quelle contribution que d'autres communes avaient déjà acquittée. Le conseil municipal se rassemble en grand émoi : « Quel est ce Napoléon, s'écrie l'un des membres présents, qui nous soumet à des tributs comme si nous étions un pays conquis? Si c'est un cadeau qu'il demande, qu'il le dise : les hommes libres de Capoliberi veulent bien le lui offrir; mais nul n'a le droit de les taxer. » A la suite de ce discours, refus des habitants de payer. Napoléon, peu accoutumé, même à l'île d'Elbe, à voir ses volontés rencontrer la moindre opposition, envoie sa garde corse contre les Capolibériens. Ordre de raser la ville ou de revenir avec l'argent. A leur tour, les habitants s'arment, résolus à défendre énergiquement leurs foyers. Cependant des pourparlers ont lieu. Une belle suppliante court se jeter aux pieds de l'Empereur; on finit par s'entendre, et le conseiller municipal, premier auteur de tout cet accident, devient un ami de Napoléon.

A part un certain esprit d'indépendance qui caractérise les habitants de l'île d'Elbe, et qui est un reste de leur ancienne existence politique, toute trace de mœurs particulières, de coutumes propres au pays, a aujourd'hui entièrement disparu. Les anciens chants eux-mêmes ont cessé de vivre dans la mémoire des insulaires. A ce sujet, M. Mellini, ingénieur des mines de l'île d'Elbe, et qui a recueilli sur son pays natal des détails du plus haut intérêt, m'a dit avoir entendu dans son enfance, de la bouche

fluent; ils viennent même du continent, et Porto-Ferrajo présente alors un air de fête. Le soir, sa grande et jolie place, bordée de magasins et de cafés, devient un lieu de promenade charmant. Le dimanche, à voir le luxe des toilettes, le costume éclatant que portent les femmes, qui sont d'une beauté remarquable, on se croirait dans une de ces villes tropicales auxquelles sourient le ciel et la mer. Une sorte de familiarité confiante, naïve, qui règne parmi tout ce monde, ajoute encore à l'attrait du tableau. C'est à Porto-Ferrajo, dans l'habitation où résidait autrefois le gouverneur envoyé par Florence, que Napoléon aimait à demeurer. Il avait aussi acheté une villa à San-Martino, non loin de la ville, dans une agréable position, aux lieux mêmes où M. A. Demidoff a fait bâtir son musée. Les appartements occupés* par Napoléon sont restés dans le même état. Des fenêtres toujours entr'ouvertes, l'Empereur dominait la rade, où croisaient sans cesse les Anglais. Dans cet empire lilliputien, il employait ses loisirs le mieux qu'il pouvait, et lui, qui ne sut jamais rester en repos, se donnait dans son île autant de mouvement que dans ses anciens États. Il fit exploiter les mines de fer dont on lui avait laissé la propriété, augmenter les fortifications de Porto-Ferrajo, rouvrir les carrières de marbre et de granit, défricher Pia- 11 osa, commencer des fouilles au Monte-Giove pour y retrouver les fondements du temple d'Ammon. La belle route qui de Porto-Ferrajo conduit à Longone en traversant Tile en écharpe, celle qui mène à Campo et à Marciana, ont été ouvertes par Napoléon, qui y occupait ses soldats. Avec ses fidèles amis, les généraux Drouot et Bertrand, il aimait à parcourir l'île à cheval. Quelquefois il se promenait en bateau; il avait même une petite flottille. Dans ses jours d'ennui, il gravissait une montagne élevée,

Si Fîle d'Elbe mérite surtout d'être visitée, ce n'est pas seulement pour les souvenirs historiques qu'elle rappelle, pour la beauté des paysages qu'on y rencontre, c'est encore pour l'intérêt spécial qu'elle présente aux géologues. Ses granits de première et de seconde époque, dont nous avons déjà indiqué l'aspect caractéristique, sont venus un moment bouleverser les idées de la science moderne, qui a dû faire un pas en avant; les géologues, passant la mer, sont accourus en foule étudier sur place dans cette petite île les formations de la nature. Les grenats, les aiguës- inarines, les tourmalines ont fait à l'île d'Elbe une réputation non moins bien établie auprès des minéralogistes, et elle n'aurait pas besoin de ses mines de fer pour attirer les savants. De ses granits décomposés, on extrait le kaolin ou terre à porcelaine, qui forme un élément d'exportation, et qu'on dirige à Doccia, près Florence, sur la célèbre fabrique du marquis Ginori. Dans ses terrains de sédiment, le marbre statuaire se rencontre comme à Carrare; entre Rio et Porto-Longone, j'ai vu en 1864 de magnifiques blocs qu'on avait fait rouler sur la plage. On devait les charger pour Borne, où ils étaient destinés à la basilique de Saint- Paul. On exploite aussi à l'île d'Elbe ce marbre blanc, veiné de vert, connu des artistes sous le nom de marbre cipolin (planche II, 6). Il a été ainsi désigné parce que les veines tracent dans la pierre, surtout quand elle est tournée en fûts de colonnes, des lignes concentriques pareilles à celles d'un oignon coupé, cipolla ' . Les Romains, qui ne laissaient inexploitée aucune de leurs nombreuses conquêtes, ont les premiers su tirer parti des marbres de l'île d'Elbe. Ils ont également ouvert des carrières dans le beau granit du pays, notamment à Campo, qui fournit les plus re-

1. En latin cepulla, d'où nous avons fait le français ciboule.

joyaux de la nature, sont employés pour la plupart dans la bijouterie. On trouve communément dans les granits le feldspath orthose en gros prismes et l'albite aux cristaux hémitrophes, tout cela au grand contentement des amateurs de cailloux, chercheurs infatigables, venus de loin, et que les gisements gemmifères de Campo dédommagent amplement de leurs peines. L'île d'Elbe, comme on Ta dit avec raison, est un vrai cabinet de minéralogie. Les filons métallifères proprement dits s'y rencontrent même, et l'on a découvert la galène ou sulfure de plomb argentifère à 17sola de' Toppi, l'île aux Rats, tout près de Capo-Castello, l'antimoine sulfuré à Procchiô, le cuivre natif, le cuivre carbonate ou malachite (planche T, 4), et le cuivre pyriteux à Pomonte et à Santa-Lucia.

Un guide, un parfait cicérone comme l'Italie en produit quelquefois, accompagne d'ordinaire les explorateurs dans leurs excursions. C'est Pietro Pinotti, dit Cervcllo-Fine, Cerveau-Fin, comme l'appelait un Français naïf, ignorant que de pareils surnoms ne se traduisent pas. Cervello- Fine a installé ses lares à Porto-Ferrajo. Depuis quarante ans, il n'est pas venu à l'île d'Elbe un minéralogiste, un géologue, un ingénieur, un touriste ami des montagnes qui n'ait demandé à cet homme l'aide de ses connaissances locales. L'insulaire a d'abord accompagné l'étranger comme un simple guide ; puis, doué d'un grand esprit d'observation, apte à saisir ce que les autres lui ont montré, Pietro Pinotti, sans même savoir lire, s'est réveillé un jour géologue et minéralogiste. Aussi bien a-t-il été à bonne école, et les Studer, lesFournet, les Burat,les Collegno, les Co-

Mines de Paris, a été, dit-on, payé trois cents francs. Le Pollux est en effet unique en son genre : c'est un silicate d'alumine et d'oxyde de cœsium, ce métal inconnu encore il y a quelques années , et dont l'analyse spectrale a seule permis de révéler l'existence.

n'y prends plus même garde. » Je crus d'abord que, comme tous ceux qui avancent en âge, Pinotti regrettait le passé ; j'ai su depuis que l'abus qu'il faisait de l'excellent vin de l'île d'Elbe ne lui permettait plus, au grand désappointement des touristes, les mêmes excursions qu'autrefois.

Les gisements minéralogiques dont il a été question sont sans doute fort intéressants; mais la grande richesse de l'île d'Elbe, ce sont ses mines de fer, gîtes merveilleux qui n'ont peut-être pas d'analogues dans le monde, et qui seuls maintenant vont nous occuper. Quand, parti de Piombino sur une de ces petites barques à voile latine qui sillonnent l'archipel toscan, on met le cap sur la côte orientale de l'île, sur la marine de Rio, on ne tarde pas à passer devant l'îlot de Palmajola. Le gardien du phare, heureux de trouver une occasion de se distraire sur son rocher désert, vous hèle au passage. Les matelots échangent avec lui des signes d'amitié, et bientôt, le vent ou la rame aidant, on reconnaît le cap de Pero, le point le plus avancé de l'Elbe vis-à-vis de la côte de Toscane. Alors on longe le rivage sur lequel le Monte-Giove avec son vieux château crénelé, puis le Monte-Fico et le Monte-d'Arco s'alignent en dômes arrondis, isolés, comme autant de puys, ces cratères éteints de l'Auvergne. Le Monte-Castello, le Monte-Serrato élèvent leurs points culminants plus avant dans l'intérieur de l'île, et partout les flancs des montagnes sont couverts de l'épaisse végétation des maquis, éternel manteau de verdure. Tout à coup un amas de blanches maisons se découvre à l'œil du voyageur. Un pontembarcadère, sur lequel une nuée d'hommes vont et viennent, s'avance dans la mer, où sont ancrés de nombreux navires ; la plage est encombrée de roches extraites, et Je sol, jusqu'à une hauteur de deux cents mètres aux pentes

par celles de la rivière de Rio, qui reçoit le rebut du lavage de déblais ferrugineux. Le ciel et la mer étaient calmes. A l'horizon, perdu dans la brume, on distinguait Piombino; une courbe indécise, sinueuse trahissait les montagnes du littoral toscan. On voyait mieux la tour de Cerboli et le phare de Palmajola, qui semblaient surgir du sein de Tonde. Sur le rivage, la tour des Espagnols, encore debout, marquait la limite de la rade, et un peu plus loin, sur la mer, un écueil détaché de la terre ferme semblait indiquer à l'ingénieur un second point de repère pour les fondations d'une jetée.

Les navires, ancrés au large, attendaient leur tour de chargement. Plus heureux que ses voisins, un gros brick marseillais, la Bonne Juliette, uni par une planche branlante à l'extrémité du pont-embarcadère, recevait dans ses flancs le minerai en roche et en menu. Le capitaine allait et venait , songeant au moment désiré du départ, tandis qu'une nuée de porteurs, courant chargés le long du pont, vidaient tour à tour leurs corbeilles à fond de cale. Rougis par la poussière ferrugineuse, à peine vêtus, les pieds nus, la couffe sur l'épaule !, ils s'excitaient au travail en criant. Ainsi devait s'agiter l'essaim des fellahs pharaoniques quand ils bâtissaient les pyramides, portant des pierres sur le dos. Au bord de l'eau, devant une montagne de minerai qui eût suffi à charger toute une flotte, étaient les ateliers de fouille et de pesage. Là se tenait le capitan di gita, personnage officiel qui depuis l'époque des Pisans commande la phalange des porteurs. Les balances, les poids, il y a encore quelques années, étaient les mêmes qu'au temps de la république de Pise,

1 . C'est une petite corbeille ronde d'osier, à quatre anses, où Ton met le minerai. Elle contient moyennement 30 kilogrammes. Les hommes en portent deux, les jeunes garçons une.

vail, et ils n'ont pas tardé d'y gagner le même salaire que les ouvriers du pays, dont il a fallu cependant les séparer à cause des rixes et des coups de couteau. Quoi qu'il en soit, cet appoint de bras est venu fort à propos. Depuis la fondation de l'unité italienne, les ouvriers de Rio ne portent plus la couffe qu'à la dernière extrémité. Ceux qui peuvent s'occuper à d'autres travaux en saisissent avidement l'occasion, et la jeunesse du pays ne veut plus se prêter à ce qu'elle appelle un métier de bêtes de somme. Ce ne sera pas un des côtés les moins curieux de la révolution qui s'est accomplie en Italie que d'avoir ainsi naturellement relevé le niveau intellectuel et moral du peuple, que tous les gouvernements antérieurs s'étaient attachés à rabaisser. Les manutengoli, qui ont bravement accepté leur nouvelle position d'exilés et de mineurs, se montrent moins difficiles que les gens de Rio, ces Ricsi si vite convertis au régime du travail libre ; mais ils ont aussi leurs tristesses. J'avisai un jour à Vigneria trois de ces rudes montagnards travaillant à forer une mine. L'un, assis sur le roc, tenait la barre entre ses mains ; les deux autres, armés d'une lourde masse , frappaient en cadence sur la tête du fleuret :

Dli inter sese multâ vi bracchia tollunt In numerum....

Un rameau de fougère, étendu devant le trou, empêchait les éclaboussures de sauter au visage des mineurs, et l'ouvrier assis tournait le fer à chaque coup. Les hommes étaient bien groupés, pittoresquement vêtus : feutres coniques, guêtres à boutons. Les types pouvaient servir de modèles : figures basanées, barbes noires; les yeux brillaient d'un éclat sombre. Je m'approchai, t Eh bien ! amis, on mène ici douce existence ; le climat est beau, le pays sain, le vin bon. — Eccellenza , me répondit l'un d'eux en jetant un

arrive ainsi sur le rivage. On perd moins, mais ce moyen lui-même n'est ni économique, ni bien conçu. Çà et là, à Rio et à Vigneria seulement, il y a quelques tronçons de chemins de fer parcourus par des wagons.

Sur chaque mine, il existe des ponts-embarcadères au bout desquels se rangent les navires, et où les porteurs, la couffe sur le dos, viennent décharger le minerai; mais le grand centre d'exploitation et de chargement est Rio. Dans sa rade mouillent des navires de tous les pavillons, italiens, français, anglais; il y vient jusqu'à des bateaux à vapeur : ceux-ci sont attachés au port de Marseille pour le nolis spécial du fer. La guerre d'Amérique a amené à Rio des navires des États-Unis que la peur des corsaires empêchait de retourner dans leurs eaux, et qui se faisaient par aventure porteurs de minerai; la guerre de Danemark, des bâtiments prussiens qui n'osaient plus franchir le Sund. Enfin la marine de Rio a vu également des Turcs, non plus pirates comme jadis, mais armateurs civilisés. L'île d'Elbe a fait récemment bon accueil au capitan Achmet, pour qu'à leur tour les gens de sa nation reçussent bien les Italiens dans les échelles du Levant.

Tous ces navires chargent du minerai et le portent surtout en France : à Marseille, où la fonderie de Saint-Louis en consomme vingt-cinq mille tonnes par an ; à Roue, à Arles, d'où le produit des mines de l'île d'Elbe, remontant le Rhône, va desservir les hauts fourneaux de la Loire, ceux de Givors et de Rive-de-Gier. Par la Saône, on atteint le département de Saône-et-Loire, où le grand établissement du Creusot fond jusqu'à trente mille tonues de ce seul minerai. Enfin, comme on a porté à ses dernières limites l'abaissement du prix de vente et du prix des transports, les usines des Vosges et du Jura ont commencé ellesmêmes à s'approvisionner à l'île d'Elbe , car nos gîtes

café, à l'auberge, tous les profits d'un fructueux voyage. Les disputes, les coups succèdent à des libations trop répétées, et parfois les poignards sont tirés. Ces allures des Viareggini sont bien connues dans tous les ports qu'ils fréquentent.

Le coût de l'embarquement du minerai à Rio est d'un franc par tonne payé par le capitaine. Le fret sur Marseille ou Bouc est respectivement de neuf francs cinquante centimes et onze francs. La commune de Rio ne bénéficie en rien sur l'extraction ni l'exportation. L'État, qui depuis l'époque pisane s'est adjugé la propriété minérale de l'île, du moins pour le fer, paye seulement à la commune une rente annuelle de cinq mille francs. Les habitants tirent du travail des mines, de toutes les opérations, de tout le mouvement auquel il donne lieu, leurs principaux moyens de subsistance. Sans les mines, on peut dire que toute la côte entre les caps Calamita et Della-Vita serait déserte et inhabitée, à part le golfe de Porto-Longone et quelques autres points, où de rares agriculteurs, quelques pécheurs et quelques marius seraient venus planter leur tente ou jeter leurs filets. On peut estimer à un millier au moins le nombre de tous les individus attachés à l'exploitation sur les cinq districts ferrifères : mineurs, âniers, terrassiers, porteurs, peseurs, chargeurs, etc. Ce millier d'ouvriers, si l'on y ajoute les marins, les marchands, les agriculteurs, puis les femmes, les enfants, représente une population totale de huit à dix mille habitants, à peu près disséminés également entre Rio-Marina, Rio-Alto, Porto-Longone et Capoliberi.

Les cinq rades où l'on charge le minerai n'étant que des rades foraines, la belle saison est surtout l'époque propice à l'embarquement. La moitié de l'année est donc seule utilisée pour cette opération; encore faut-il que les navires

s'échappent au moindre grain et se réfugient à Longone ou à Porto-Ferrajo, s'ils ne veulent pas être désemparés. Malgré tant d'inconvénients réunis, on peut charger à Rio jusqu'à trois cent cinquante tonnes par jour avec les seuls porteurs et le mauvais pont dont on dispose. On augmente encore ce chiffre lorsqu'un navire est pressé, et, ne voulant pas attendre son tour réglementaire, demande à être chargé en rade par des chalands. Dans ce cas, la mise à hord du minerai coûte deux francs par tonne au lieu d'un franc; mats aussi il est des navires qui sont de la sorte allés à Bouc ou à Marseille, sont revenus et repartis, pendant que d'autres attendaient encore dans les eaux inhospitalière* de Rio. Le prix de vente du minerai est pour les qualités eu roche, de dix francs cinquante centimes la tonne prise à lu plage, et pour les terres lavées de sept francs cinquante centimes ' . Ces prix sont ceux que payent les forts consommateurs; pour les petits acheteurs, on comprend que les chiffres soient un peu plus élevés.

Devant le spectacle d'activité que nous venons de décrire, comment ne pas se reporter vers le passé d'une exploitation près de trente fois séculaire? Si nous avons nommé les Étrusques comme ayant été les premiers à fouiller les mines de Rio, ce n'est pas sur la foi de la fable que raconte Tite-Live, de devins tyrrhéniens mandés par Ancus Marcius pour découvrir des mines à l'île d'Elbe, mais bien plutôt par suite de considérations géographiques et d'inductions historiques qu'il serait difficile de ne point admettre.

1. On donne le nom de terres lavées à celles qui proviennent des diverses exploitations anciennes, depuis le jour où les Etrusques portèrent pour la première fois sur ces gîtes le pic du mineur. On lave ces terres pour en chasser en partie la gangue d'argile ou de silice, et on augmente ainsi leur valeur. Jusqu'à ces dernières années , où les Anglais les premiers achetèrent ces déblais pour les fondre , on regardait les gcltaU de Rio comme un véritable embarras; aujourd'hui ce sont surtout ces terres que l'on expédie. C'est, en effet, un minerai tout extrait.

L'île d'Elbe en effet est si favorablement située, si rapprochée du continent, dont elle n'est séparée que par un bras de mer de peu d'étendue, le climat y est si doux, si salubre, le sol si fertile, qu'elle a dû être de bonne heure peuplée. Il est certain que les Étrusques de Populonia y envoyèrent une colonie dès les premiers temps de leur arrivée en Toscane. Les mines de fer de Rio frappèrent sans nul doute les premiers colons : l'aspect insolite de ces terres rougeâtres, leur poids, le volume considérable qu'elles occupaient sur le terrain, toutes ces particularités réunies durent donner à des hommes qui connaissaient déjà l'art de fondre le cuivre l'idée de jeter également dans le fourneau le minerai de l'île d'Elbe \ Celui qu'on trouve à Rio est très-fusible, très-riche en fer; l'essai dut réussir, et dès lors la sidérurgie ou l'art de traiter le minerai de fer était créée.

Populonia entretint des relations suivies avec sa voisine. Pour les Étrusques, ce peuple de marchands et de navigateurs venu de l'Asie, quelque peu cousin des Phéniciens, le trajet de dix à douze milles, faible distance qui sépare Rio de Piombino, ne devait offrir aucune difficulté. Une voie d'échanges était d'ailleurs trouvée entre la colonie et la métropole : l'île donnait le métal, le continent envoyait des vivres. Dans l'île, la métallurgie allait grand train, et partout où une vallée existe, partout où apparaît une

1. Aristote nous apprend que les Étrusques avaient fondu le cuivre à l'île d'Elbe avant le fer, dont les dépôts étaient recouverts par ceux du premier métal. 11 est plus probable que ce furent les gîtes cuivreux que nous avons signalés à Pomonte et à Santa-Lucia qu'exploitèrent les Étrusques (en même temps que ceux voisins de Populonia sur le continent), bien qu'aujourd'hui encore on ait trouvé à Calamita du minerai de cuivre au milieu du fer. Dans tous les cas, l'âge de bronze aurait ainsi précédé celui de fer, même à l'île d'Elbe, et la mythologie et Flûstoire se trouveraient une fois de plus d'accord. (Voir la Toscane et la mer Tyrrhêniennej par L. Simonin, Paris, 1868.)

les plus grands administrateurs qui aient jamais existé, se gardèrent bien d'arrêter l'exploitation des mines de fer; mais ils transportèrent sur le continent, au bord de la mer, non loin de Populonia, et aux lieux où sont aujourd'hui les forges de Follonica, les officines métallurgiques, peutêtre parce que le combustible manquait alors dans l'île. Sur ces nouveaux points, pendant plus de sept siècles, on a fondu d'une manière continue. Les scories qu'on y rencontre sont de très -bonne apparence : la sidérurgie, aux mains des maîtres du monde, avait fait de rapides progrès. C'est de Populonia, nous dit Titc-Live, que Scipion l'Africain tira tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre Carthage. Plus tard Strabon, qui décrit si bien les localités qu'il a traversées, a visité luimême ces forges. Enfin, quatre siècles après Strabon, l'an de Jésus-Christ 417, Rutilius Numatianus, l'ancien préfet de Rome, qui se rendait dans les Gaules, sa patrie, en côtoyant ces rivages qu'il a spirituellement décrits dans son Itinéraire, trouva encore ces fours allumés. Rutilius compare en passant les gisements inépuisables de l'île à ceux de la Sardaigne, du Berri, et à ceux de la Norique, aujourd'hui la Carinthie et la Styrie, tous lieux encore célèbres, comme l'île d'Elbe, par leurs mines de fer et d'acier. Au commencement du sixième siècle, Populonia, déjà détruite en partie sous Sylla, est entièrement ruinée par les Barbares, et il est probable que les forges disparaissent avec elle. A cette époque, quand on voulait du cuivre, on le tirait d'une statue ; quand on avait besoin de fer, on arrachait les crampons qui scellaient les pierres entre elles. Le chômage des mines dura près de trois siècles; ce n'est qu'au temps de la domination de Pise que l'île d'Elbe fut repeuplée. Les mines furent alors rouvertes, les Barbaresques, qui infestaient depuis longtemps ces mers, repous-

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