GÉOLOGIE DES MINES DE FER
mmenses déblais de Rio. — Diverses explications de la formation des gîtes. — Sont-ils tombés du ciel? — Éruption probable. — Sources minérales. — Fer oligiste, hématite et magnétique. — Ilvaïte. — Fer pyriteux. — Magnifiques échantillons. — Surface totale occupée par les gîtes. — Perfectionnements à réaliser. — Chiffres que l'extraction pourrait atteindre. — Le gouvernement mineur et fondeur. — Comment les Anglais traitent leurs mines. — Situation économique défavorable. — Nécessité de la création de grandes usines italiennes.
L'étude géologique des mines de fer de l'île d'Elbe est facile sur quatre des gîtes, à peine effleurés, à peine ouverts. A Rio, où le travail s'est toujours concentré de préférence depuis les premiers temps, et où un volume énorme de déblais recouvre le gisement primitif, la chose est moins aisée; mais l'aspect même de ces déblais est peut-être ce qui frappe le plus le géologue. La quantité qui en existe surpasse tout ce que l'imagination peut se figurer. C'est à plus de cent millions de tonnes qu'il faut évaluer ces masses accumulées depuis près de trois mille ans. Chaque fois qu'on a voulu jeter la sonde dans ces terres pour se livrer à un cubage approximatif, on est resté surpris des résultats que donne le calcul. La poussière ferrugineuse, solidifiée par les siècles, s'est reconstituée en véritables montagnes, qui ont jusqu'à deux cents mètres de haut. Les pluies en ont raviné les pentes ardues, y creusant des anfractuosités profondes. En d'autres points la végétation des maquis est venue recouvrir les déblais
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et les a encore consolidés, comme ces pins sur les dunes pour fixer celles-ci au sol. différentes couches variant du rougi? sombre ou violacé an rouge sanguin, d'après la qualité du minerai dont ces sables proviennent. Des strates se sont même formées comme dans les sédiments géologiques, et des ligues parallèles, clinêes, marquent le talus le long duquel s'accumulaient ces déblais. Il n'est pas jusqu'à des puits de mines profonds et Je* tunnels d'une grande longueur qu'on n'ait pu percer dans, eesyeffM. laut la masse en dépasse tonte limite. La fouille au pic et à la pelle suffît pour les désagréger de nouveau, et l'on comprend combien l'exploitation en est à la fois facile et peu coûteuse.
S'il est quelque chose d'aussi surprenant que ces gigantesques dépots, témoins muets d'une exploitation de trente siècles, c'est la façon même dont se présentent Je gîte de Rio et les quatre autres qui lui sont subordonnés. Certains géologues ont vu dans ces gites ferrugineux un sédiment produit par les eaux au fond d'une mer, d'un golfe ou d'un lac. comme pour les argiles et les calcaires; les autres d'immenses filons, comme pour le cuivre ou l'argent; mais aucune direction, aucune inclinaison n'est visible : il n'y a .k»iK- ui strate? ni filons. D'ailleurs, à part le gîte de Vigneris, qui se soude à celui de Rio, il n'existe entre les cinq districts aucun lien de continuité apparent.
Quelques savants ont songé à des filons sous-marins rompus, disloqués, rejetés sur les bords de File, et dont les gisements actuels représenteraient les immenses débris: néanmoins ces gisements sont bien en place, au lieu même où ils ont été formés, et n'ont aucun caractère erratique1. D'autres géologues ont imaginé de prétendus
1 . Landen ingénieur du grand-duc , M. Théodore Haupt il est jusir de faire connaître son nom}, un jour que Léopold l'interrogeait sur la for-
bassins, des anfractuosités du sol postérieurement remplies par des dépôts de sources ferrugineuses ; cependant ces sources, les supposât-on thermales, n'auraient pas été capables de produire les effets saisissants de métamorphisme qui se présentent à chaque pas, aux points de contact des gîtes avec les roches avoisinantes , et surtout à Rio. Les schistes, roches feuilletées sur lesquelles repose le minerai, sont passés à l'état de gabbri rouges, de cornalines, de jaspes, d'ardoises, d'alunites ou pierres d'alun. Les calcaires sont devenus caverneux; un élément nouveau, la magnésie, est entré dans leur composition. Nous croyons donc que les gîtes de File d'Elbe sont sortis à l'état igné des profondeurs de la terre, comme de véritables roches éruptives, comme la serpentine, la diorite, l'amphibole, l'ilvaïte, que l'on retrouve dans le voisinage, et dont ils ont précédé ou suivi de très-près l'éruption.
Les dykes ou immenses filons ferrugineux du Campigliais, entre autres le dyke de Monte- Valerio, celui de Gavorrano, près de Follonica, celui de Massa-Marittima, tous trois également en Toscane, non loin du littoral qui regarde l'île d'Elbe, doivent être contemporains du dyke de Rio. Ils se réunissent sans doute à lui à une grande profondeur, comme à tous les autres gîtes ferrifères de l'île. D'un même centre est ainsi partie une éruption qui s'est fait jour à travers la croi\te terrestre par les points de moindre résistance. Des phénomènes géologiques analogues, en relation avec les gisements de fer, se reproduisent du reste à l'île d'Elbe et sur le continent toscan : par exem pie la cuisson, la rubéfaction, l'agatisation des schistes, la transformation de ces schistes en alunites, la transforma-
mation de ces gîtes, lui répondit qu'ils étaient tombés du ciel, et que c'étaient de véritables aérolithes ! Pas mal pour un géologue allemand.
et solide; elle est sèche et semble, comme le mot l'indique, être formée de sang caillé. »
L'oligiste et l'hématite dominent à File d'Elbe. Quelquefois les échantillons contiennent du manganèse, ce qui bonifie singulièrement la qualité du fer. L'aspect du minerai est alors plus noirâtre. A Rio-Albano, maiâ surtout à Calamita, c'est-à-dire sur Tune et l'autre extrémité des gisements considérés dans leur ensemble, le fer oxydulé magnétique, vulgairement pierre d'aimant, entre pour une forte proportion.
Chimiquement, le fer oxydulé contient la même quantité de fer que l'oligiste cristallisé. Il a un grain très-serré, une couleur grise un peu terne, rappelant celle de l'acier dépoli. Certains échantillons ressemblent à de véritables morceaux de ce métal. Plus durs même que l'acier trempé, ils rayent jusqu'au cristal de roche. Ils agissent d'une façon remarquable sur la boussole, et jouissent comme elle de deux pôles, attirant un côté de l'aiguille, repoussant l'autre. C'est toujours la même pierre que le sage Thaïes, six siècles avant Jésus-Christ, étudiait avec tant de curiosité dans les mines de la Magnésie, d'où elle a pris son nom grec de (xàyvYiç {magnes), d'où nous avons tiré à notre tour le mot de magnétisme. C'est encore elle qui, sous le nom de calamité, servait dès le onzième siècle de notre ère aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur la mer, quand l'étoile polaire faisait défaut. Un morceau d'aimant naturel, porté sur un rondin de liège et flottant librement dans un vase, fut jusqu'à Colomb le seul compas du navigateur. Il est probable que si les Grecs restèrent fidèles à la Magnésie pour la fabrication de leurs boussoles, les Italiens et les Provençaux se fournirent à Calamita. Les mineurs de Toscane eux-mêmes, qui dès le dixième siècle fouillèrent les riches filons de cuivre et
soufre dans la fonte, ce qui rend le métal cassant. Aussi a-t-on soin de rejeter tous les échantillons qui en renferment. On isole même, par exemple à Terra-Nera, les parties du gîte trop pyrite uses.
Dans certaines argiles qui accompagnent le minerai, la pyrite existe aussi, mais à l'état microscopique. Ces argiles foisonnent, fermentent à l'air: le sulfure de fer se décompose, et des traînées de soufre, d'une belle couleur jaune citron, se détachent du jour au lendemain sur le fond gris ou blanc des argiles. Il se forme aussi du sulfate de fer ou vitriol vert, autrefois exploité non moins que les bols ou terres colorantes provenant du minerai décomposé, et qui sont également répandus dans les argiles.
Avec les beaux échantillons de pyrite cristallisée et les remarquables géodes d'oligiste, brillant souvent de toutes les couleurs de l'iris, les mineurs remplissent de petites boîtes munies de casiers, et les vendent aux visiteurs. Il n'est pas de collection un peu complète qui n'ait quelques-uns de ces magnifiques spécimens de Rio.
La surface horizontale occupée par les gîtes de l'île d'Elbe peut être estimée à deux cent cinquante hectares. Sur ce chiffre, il faut compter environ quatre-vingts hectares pour Rio et son annexe Vigneria. Il n'existe peut-être aucune autre mine métallique de cette importance, et le fameux filon d'argent, la Veta-Madre du Mexique, l'immense dyke de quartz aurifère, qui traverse en longueur la Californie, celui de minerai argentifère qui recoupe en écharpe l'État de Nevada, n'égalent pas en volume la concentration ferrugineuse de l'Elbe. De plus, le dépôt est ici aggloméré sur un espace relativement très-restreint, et Ton comprend de quel intérêt est un pareil fait pour l'exploitation, la mise en valeur du gîte.
juillet 1863 au 30 juin 1864, le chiffre de la production s'élevait déjà à cent mille tonnes. Malheureusement, avec les moyens limités dont on dispose pour le transport et le chargement, on ne peut désormais aller beaucoup plus loin. Le jour où l'exploitation sera conduite d'après les règles de l'art, il n'y aura d'autres limites à la production que celle indiquée par le chiffre de la demande, comme disent les économistes. Or, avec le bas prix auquel atteindra encore le minerai par suite des perfectionnements alors adoptés dans l'exploitation, avec la création d'usines nouvelles que provoquera très-certainement dans le bassin méditerranéen l'impulsion féconde donnée aux mines de l'Elbe, le chiffre de la demande arrivera en très-peu de temps à un million de tonnes chaque année. Le bénéfice net réalisé sera au moins de six à huit millions de francs. Aucune mine, aucune entreprise minérale, sauf des cas exceptionnels, ne donne de tels bénéfices; aucun gîte n'offre de tels éléments de production, sauf quelques mines de houille.
Les fameux gisements de guano des îles Chincha, qui ont plus d'un trait de ressemblance avec les gîtes de fer de l'île d'Elbe, notamment pour la position insulaire littorale, pour l'accumulation de la matière utile, ne livraient pas, quand j'y suis allé en 1 860, une des années les plus prospères de la production, plus de trois cent mille tonnes par an. Aujourd'hui le chiffre de quatre cent mille tonnes n'est guère dépassé. Il est vrai que le bénéfice résultant de l'extraction est énorme, et que le Pérou a tiré jusqu'ici de ces riches dépôts d'engrais fossile ses seuls moyens d'existence comme nation politique; mais on peut prévoir l'extinction complète de ces gîtes avant une cinquantaine d'années au plus. A l'île d'Elbe, au contraire (comme aussi dans quelques mines de houille), le calcul indique
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à l'épuisement des limites si éloignées qu'il faudrait par exemple deux mille ans. avec un million de tonnes par an. pour épuiser les cinq gîtes réunis.
De l'état d'infériorité où le royaume d'Italie, suivant les errements des anciens grands-ducs, laisse l'exploitation des mines de l'île d'Elbe, ne ressort-il pas un enseignement? Cest qu'en bonne économie industrielle il ne faut pas qu'un État soit exploitant de mines, loi on a même ï 1a mesure, et l'Etat est encore fondeur avec aussi i «TiBlellïgence du métier. Depuis Cosme le Grand se perpétae en Etrurie une situation des plus regrettables ; [ de Follonica, Valpiana et Cecina ne nt sis mois. Or, sans parler de tous s du chômage, même momentané, d'nsines i sait ce que coûte la mise en feu de ces géants de nos foyers métallurgiques, Jes hauts fourneaux. En France, en Angleterre, en Belgique, ils fournissent des campagnes continues et marchent sans jamais s'arrêter jusqu'à cinq et six ans.
Il faut que le gouvernement italien y réfléchisse. S'il veut continuer lui-même le travail de ces mines, il doit sortir de l'impasse où il est engagé. Une mine est un capital enfoui sous terre : moins on en tire de minerai et moins le capital fructifie. On doit atteindre au plus vite le maximum de production. Les Anglais l'ont bien compris alors que, poussant îiux dernières limites l'extraction de leurs houillères, ils en tirent aujourd'hui plus de cent millions de tonnes de charbon chaque année, dont ils portent le dixième ou dix millions de tonnes à travers le monde, devenu tributaire forcé de leurs mines, tandis que les Anglais trouvent dans celte exportation un aliment quotidien pour leur colossale marine.
Ce qui parait s'opposer, à l'île d'Elbe, à la mise en
œuvre des perfectionnements désirés, c'est non-seulement l'indifférence du gouvernement italien à l'égard de ces gîtes, qui lui rapportent pourtant dans Pétat actuel plus de six cent mille francs de bénéfices nets chaque année, mais encore l'aliénation que le grand-duc Léopold II en a faite entre les mains d'une compagnie de Livourne présidée par le banquier Bastogi. On était en 1851. 11 fallait payer les Autrichiens, qui avaient prêté le secours de leurs baïonnettes et de leurs canons. Léopold emprunta douze millions de lires toscanes (environ dix millions de francs) à la maison de banque Bastogi, et donna hypothèque sur les mines de l'île d'Elbe. Ce gage servit à garantir l'intérêt à cinq pour cent de l'emprunt. MM. Bastogi furent même investis de la direction des mines et des fonderies grand-ducales, et sous le nom d'amministrazionc cointe— ressata une nouvelle administration fonctionna à l'île d'Elbe et à Follonica sous la surveillance du gouvernement toscan. Le roi d'Italie, respectant les contrats onéreux de Léopold, a maintenu cet état de choses qui doit durer encore plusieurs années. En cette occurrence, qui fera les améliorations indiquées tant pour les mines que pour les usines? Le gouvernement italien ou la compagnie Bastogi ? Le seul moyen de sortir d'embarras serait de convoquer tous les actionnaires qui ont souscrit à l'emprunt grand-ducal, de leur garantir le montant et l'intérêt de leurs titres, puis de les exproprier, pour cause d'utilité publique, de l'hypothèque sur les mines et les fonderies, et surtout de la direction des travaux. On vendrait alors les mines et les trois usines soit à l'encan, soit à des compagnies d'industriels qu'on appellerait à soumissionner. Les amateurs ne manqueraient pas. L'État réaliserait plusieurs millions dans cette affaire et y trouverait ' sa tranquillité. Il affranchirait du même coup les proprié-
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iaires ronciers de l'île d'Elbe de la servitude qui pèse sur eux, et ceux dont le sol ne serait pas déjà occupé seraient libres d'exploiter eux-mêmes leurs mines ou de les vendre « la compagnie industrielle substituée aux droits de l'État. Mais où sout la plupart des actionnaires de l'emprunt de 18ol? Les titres sont au porteur, et l'on dit que l'exgraod-duc, sa famille et ses fidèles en possèdent une grande partie. Sorti de son duché pour la seconde fois en 1859, Léopold ne serait certainement pas en humeur d'aider le roi d'Italie dans l'accomplissement d'une mesure devenue si urgente.
Cependant il est triste, pour la péninsule, qui cherche à se constituer, qui s'arme pour sa défense et complète le réseau de ses lignes ferrées, d'être obligée de commander ailleurs, pour être quelquefois assez mal semé, des monitors, des frégates blindées, des canons rayés, des rai/s et des locomotives, voire des machines à vapeur. C'est avec le fer provenant du minerai de l'île d'Elbe que les constructeurs de France et d'Angleterre satisfont souvent aux demandes de l'Italie. Un jour, un entrepreneur de chemins de fer de la péninsule, ayant eu besoin de douze mille tonnes de rails, s'adressa à des établissements français qui traitaient précisément le minerai de l'île d'Elbe.
Aujourd'hui, dans ce golfe de la Spezzia, où la nature a creusé le plus beau port de la Méditerranée, s'installent «les chantiers de construction maritime. On dit que c'est une compagnie française qui les établit. Que l'Italie au moins y élève des hauts fourneaux capables de fournir à ces ateliers le fer et l'acier dont ils auront besoin. On ne saurait objecter que la Spezzia est trop éloignée des lieux de production du combustible végétal et des mines de fer. Déjà ou a érigé deux usines de ce genre à Piombino.
vis-à-vis de l'île d'Elbe. L'air y est bon, le combustible à proximité, houille sèche ou charbon de bois. La houille collante, les cokes de France ou d'Angleterre peuvent y venir par mer à peu de frais. Deux compagnies industrielles, surtout composées d'Italiens, ont entrepris sur ce point la fabrication en grand de l'acier par le procédé Bessemer. Le minerai de l'île d'Elbe convient à cette opération. Il importe donc d'introduire dans l'île même des perfectionnements trop longtemps différés, et au besoin dy élever des hauts fourneaux et des aciéries. Avant quelques années, l'acier aura presque remplacé le fer, car il a plus de dureté, plus d'élasticité, et offre plus de résistance. On en fait des chaudières à vapeur, des rails, des cloches, des arbres de machines, des essieux de locomotives et de wagons. Il est devenu indispensable au revêtement des vaisseaux, des frégates, à la fonte des canons rayés et des projectiles de guerre. Les outils de mine et d'agriculture, une foule d'engins mécaniques, se font aussi de plus en plus avec ce métal, qui coûte de moins en moins cher à mesure que les systèmes de fabrication s'améliorent.
Le fer et l'acier ont un immense avenir industriel. Les méthodes nouvelles adoptées dans l'élaboration de ces métaux, notamment en Angleterre, où l'on voit des hauts fourneaux produire seuls jusqu'à quatre-vingt-dix tonnes de fonte par jour, ne provoquent-elles pas les méditations de chacun? L'Italie peut à son tour, en construisant de vastes usines centrales et en donnant aux mines de l'île d'Elbe tous les développements qu'elles comportent, occuper sa place dans le monde métallurgique. De pareilles entreprises fourniront d'ailleurs un aliment à sa marine ; elle-même y trouvera un moyen économique de compléter le réseau de ses voies ferrées et sa flotte à vapeur.
Ed fondant dans ses propres usines l'acier, nerf < ■■ :!' ire moderne, elle aidera à sa défense. Qu'elle ne blie pas, et entre au plus vite dans cette vote féconde la géographie et la géologie de son sol semblent lui préparée.