lu momie marche 1 comme on dit
Je ne faisais pas précisément ces réflexions philosophiques en descendant dans le puits de la Garenne, où mou camarade, en vrai loup de mine, m'avait poussé tout d'une traite. En quelques minutes, nous avions atteint le fond du puits, distant d'environ quatre cent cinquante mètres de la surface. Sur ce point débouche une large galerie munie d'une voie ferrée. Le long de cette voie, roulent les wagons pleins allant vers les cages, et les wagons vides se rendant aux tailles. C'est un va-et-vient continuel. Des mules tirent les wagons (fig. 83); on les fait descendre dans la mine par le puits, attachées au câble, et elles ne quittent plus ce sombre séjour. Elles ont une écurie confortable, sont soignées par des palefreniers, et sont portées au tableau de la mine sous des noms harmonieux et coquets, qui rendraient jaloux les chevaux de course eux-mêmes.
Les wagons à charbon sont en tôle de fer, à quatre roues, en forme de petite cuve ou de berline. On les superpose dans la cage, par paires dans chaque compartiment; ils montent avec rapidité, le long des guides du puits, tirés parle câble, pendant que les wagons vides, dans un mouvement inverse, descendent au fond. Une machine à vapeur installée au jour, met en jeu les deux cages. Des câbles plats, de la largeur de la main, en fils de fer ou d'aloès goudronné, s'enroulent sur un tambour ou bobine : chacun d'eux passe auparavant sur une énorme roue de fonte, la molette, qui se dresse au-dessus du puits. Une haute et massive charpente supporte les molettes.
Autour du puits sont installées les chaudières à vapeur qui alimentent la machine motrice ; puis les parcs ou estacades où l'on vide le charbon. Chaque qualité a sa case ; ici le gros, là le grêle ou le menu; ou bien les charbons de grille, et plus loin les charbons à gaz ou à coke, enfin les houilles impures à laver. Ce sont des femmes, les trieuses,
«4 LES PIEBRES.
qui nettoient et classent la houille (fig. 84). Aux hommes incombent les travaux les plus rudes; ils reçoivent 1 charbon à la bouche du puits, le transportent et videi les wagons sur les estacades.
Chacun est à la besogne; la scèueest des plus animét La cheminée élevée des chaudières en briques rouges, gigantesque chevalet en bois qui porte les roues sur le-s quelles glissent les câbles, tout concourt k dunner au bleau un aspect étrange et saisissant. Autour du puits. dans une corbeille aux barreaux de fer, brûle la lumill sans cesse allumée. C'est comme le feu des Vestales, qui jamais ne devait s'éteindre. Ou sèche à celte flamme se? babils mouillés en sortant de la mine, et le fumeur y i Inme sa pipe : c'est là qu'on change les postes; c'est I que devisent les ouvriers par les froides journées d'hiver. et quaud les surveillants sont loin.
Pendant que les travaux de la surface offrent cet aspe.l particulier, à l'intérieur, dans la ville noire des mÎBCMB tout est bruit et mouvement. On travaille sans relâche, ne se reposant qu'à l'heure du repas, et le déjeuner, dans la mine, à la clarté d'une lumière fumeuse, n'est pas de longue durée.
Ou it tons la longue galerie longitudinale où nous étions entrés tout à l'heure. Prenons les voies latérales, gravissons les galeries ascendantes. Nous arrivons dans les tailles où l'on abat le charbon. Là travaille le mineur, armé du pie. et quelquefois de la barre à mine ou fleuret, pour attaquer la houille avec la poudre. Le charbon abattu, vient le rouleur ou traineur, qui le porte au sommet des galeries latérales. IV celles-ci, le charbon gagne les galeries de roulage. La descente s'opère par la seule force de la gravité, comme sur un plan incliné, une montagne russe. In câble passe sur une énorme poulie, serrée pur
un frein pour modérer la vitesse, et les wagons descendants font remonter les wagons vides.
La couche de houille exploitée à Épinac est très-épaisse, puissante, comme disent les mineurs. Elle atteint, en certains points, jusqu'à dix mètres. Naguère, on exploitait cette masse par la méthode dangereuse et barbare des éboulements. Nous savons que cette méthode n'était pas spéciale à la mine d'Épinac. Dans toutes les couches de houille puissantes des bassins français, surtout dans celui dont nous nous occupons, le bassin du Centre ou de Saôneet-Loire, elle était exclusivement employée. Enfin, on la retrouve aussi usitée en Angleterre et dans les houillères allemandes.
. Avec les remarquables progrès qu'ont faits à notre époque les arts techniques, un système d'exploitation aussi primitif ne pouvait durer longtemps. Depuis quelques années, les ingénieurs, réfléchissant que les forêts souterraines s'épuisent et ne se reproduisent pas comme celles de la surface, que le charbon est matière de prix qu'il ne faut point gaspiller, ont partout renoncé à la méthode d'exploitation par éboulements. La méthode par remblais est maintenant partout employée. Avec ce nouveau système, tout le charbon est extrait de la mine. La couche, au moyen de galeries qui se rencontrent à angles droits, est découpée en massifs qu'on abat successivement (fig. 85), comme les taillis dans un bois On remplace par de la pierre, tirée de la roche stérile au milieu de laquelle gît le charbon, ou amenée du dehors, l'utile et précieux minéral, dont pas un atome n'est perdu. C'est à M. Blanchet, qui avait déjà installé cette méthode d'exploitation par remblais sur la houillère de Commentry (Allier), que revient l'honneur de l'avoir également importée sur la houillère d'Épinac.
classiques. Ces chambres sont commodes, bien éclairées, de dimensions convenables, munies d'un lit, d'une armoire, d'une table à toilette, d'une cheminée. Les murs sont blanchis à la chaux, le plancher est carrelé. Dans bien des hôtels de petite ville, on n'est pas mieux logé.
Toutes les chambres s'ouvrent sur un corridor commun; elles occupent le premier étage de l'ancien phalanstère. Au rez-de-chaussée est une autre série d'appartements, livrés généralement à des familles de mineurs. Sur le même plan est la cantine, ou plutôt l'établissement alimentaire où se confectionne sans relâche, dans une énorme chaudière, le pot-au-feu sacramentel. C'est une sorte de Bouillon-Duval à l'instar de Paris. L'on y sert aux ouvriers non mariés, en retour de jetons dont le prix varie de cinq à quinze centimes, suivant la nature des portions, d'excellents et copieux repas. Les familles viennent elles-mêmes quelquefois se fournir à la cantine, tant la qualité des mets y est de premier choix.
Voilà le vivre et le toit garantis à ceux qui sont bien portants. On a pensé aussi aux blessés, aux malades, aux infirmes : les soldats des souterrains, comme ceux de l'armée, méritent d'avoir leurs Invalides. C'est pourquoi on a fondé une infirmerie, où les ouvriers sont soignés gratuitement. La caisse de secours, à laquelle chacun contribue par une retenue de trois pour cent sur son salaire mensuel, assure à l'ouvrier, malade ou blessé, les visites du médecin et les remèdes, et de plus une paye journalière pendant tout le temps de son chômage. L'ouvrier vieux et infirme jouit d'une retraite jusqu'à sa mort. C'est ainsi que fonctionne sur les mines la caisse des Invalides du travail.
La satisfaction à donner aux besoins matériels des mi- Heurs n'a pas seulement préoccupé les exploitants. Ils ont aussi fondé un asile, des écoles gratuites pour les enfants,
46t LF.S PIEuRES.
«les cours d'adultes, une bibliothèque, et garanti par là aux ouvriers le bien-élre de l'esprit. Enfin on a pensé aussi aux besoins de l'âme, et une église a été édifiée pourvu* cette intéressante population jouisse de tous les secours que la religion peut donner.
L'hôpital, l'école et l'église sont désormais à portée da mineur. Sou logement est confortable, sa nourriture abondante et variée, le pays qu'il habite des plus sains. !> tableau n'est pas chargé à plaisir; chacun y peut aller voir. Que reste-t-il à faire pour rendre le travailleur le plus heureux homme du monde? Lui donner les moyens d'acquérir un lopin de terre, de construire ou d'acheter sa maison.
Cl rêve de l'ouvrier- propriétaire, caressé par les économistes, caressé par l'ouvrier de tous les temps et Je tous les pays, a été accompli sur d'autres mines; mais la compagnie d'Épinac s'est jusqu'ici refusée d'eu facilitera ses mineurs la réalisation. Nous croyons que la compagne a tort. Attacher l'ouvrier au sol, ce n'est pas mettre dans ses mains le monopole, la coalition du travail, comme ou pourrait le croire; c'est le rendre conservateur, ennemi des grèves et du cabaret, ami de l'épargne. C'est lui pertnetlre de satisfaire l'ambition de presque tous ici-bas, par la possession d'un morceau de terre, qu'on passe sa vie a arrondir, à agrandir comme si la terre, où nous dévoua tous retourner, devait auparavant recevoir notre plu-' grande somme d'effort et de travail. Et puis, faut-il le dire, le mineur, sur les houillères, ne paye pas toujours de bonne grâce son loyer à la compagnie exploitante, quelque minime que soit la redevance exigée. Parodiant le distiqlu" célèbre de M. Vautour, ce modèle des propriétaires pa'-1" siens, volontiers il dit à ses patrons qu'il ne veut pa! payer son terme, qu'il veut avoir une maison à lui.
La cité ouvrière d'Épinac, avec ses maisons de briques ou de pierres, aux toits de tuile ou d'ardoise (la variété ne nuit pas à l'architecture), occupe un vaste plateau. Sur un côté se détache le phalanstère avec sa cuisine rivale du fameux Duval; à gauche, quand on examine le tableau du haut de la montagne de Résille, est la mine avec ses puits, dont les cheminées des chaudières sont couronnées d'un panache de fumée. Quand je visitai le pays, une partie des installations extérieures était reprise et agrandie. De nouvelles cheminées en briques, plus vastes, plus hautes que leurs cadettes, étaient en construction. De loin, on distinguait vaguement, dans ces tours massives, les maçons alignant les briques, les manœuvres charriant le mortier. Ici les chèvres pour monter les matériaux, là les planchers pour porter les hommes. C'était comme un raccourci de la tour de Babel, quand les limousins de Ninive et de Babylone, laissant l'ouvrage inachevé, se mirent à parler patois, et que naquit la confusion des langues.
Vu de la montagne de Résille, le spectacle qu'offre la houillère d'Épinac mériterait de fixer l'attention d'un peintre, ami de la nature et de l'industrie ; je ne dis pas d'un photographe, car les photographes se sont glissés partout. A l'horizon, les montagnes porphyriques du Morvan profilent leurs pics ondulés, qui limitent doucement le tableau. Devant soi on a la mine avec ses bureaux, ses ateliers, avec le monumental édifice en charpente destiné au lavage et à la purification de la houille menue, avec la longue rangée des fours à coke où Ton carbonise la houille, comme le bois dans les forêts, tandis que les menus impurs, impropres à la vente ou à la cuisson du coke, sont employés à fabriquer de la chaux, qui sert dans les constructions, et entre comme amendement dans l'agriculture.
Les logements de la direction sont perdus dans un bon.
de jardin. Plus loiu est le domaine du Curier, qui fait partie de la houillère. Le pic et la charrue marchent ici de compagnie. Ici le directeur d'Épinac revêt l'uniforme de Cincinuatus, et après avoir vaincu les ennemis souterrains, les éboulements, les inondations, il se repose de ces luîtes émouvantes dans les paisibles travaux des champs.
Après tout, l'agriculture et l'exploitation des mines, la culture du sol et du sous-sol, ne mérilent-elles pas d'aller ensemble comme deux sœurs? Ces deux arts ne sont-ils pas la source de toute richesse territoriale, ne créent-ils pas seuls les matières premières indispensables à toute industrie?
De mère les arbres du domaine du Curier disparaît !a voie ferrée d'Épiuac, qui partant de la houillère, eu amène les charbons au port de Pont-d'Ouche, sur le canal de Bourgogne. Cette voie occupe uue place glorieuse dans l'histoire des chemins de fer français : c'est la troisième en date des voies ferrées construites dans notre pays. Elle a été établie en 1830, et ne compte comme aînées que celles de Saiut- Étienne au port d'Andrézieux sur la Loire, et de Saint- Étienne à Rive-de-Gier. Ces deux railways ont précédé celui d'Épinac, le premier de quatre ans, le second d'ua an seulement. Ce n'était alors que pour transporter la houille, matière lourde et de peu de prix, que l'on faisait en France des chemins de fer. C'était même pour ce but exclusif, et dans les houillères britanniques, que le railway avait pris naissance. Que ces temps semblent loin à cause des résultats obtenus! Ce n'est plus le charbon, c'est le voyageur qui est devenu le meilleur colis des chemins de fer, et aujourd'hui lu voie ferrée est partout. C'est maintenant aux lieux où elle a été pour la première fois établie, et où elle est restée telle qu'on l'avait faite, qu'elle est devenus uue curiosité, tant le progrès a été rapide, et
si profondes ont été les transformations qu'a subies l'invention nouvelle !
Sur le chemin de fer d'Épinac à Pont-d'Ouche, dont la longueur est de vingt-huit kilomètres, on rencontre des rampes, des montées très-raides, comme dans les premiers chemins de fer, cousins des routes de terre. On y a construit ce qu'on nomme des plans inclinés, en souvenir du fameux plan de Galilée. Une machine à vapeur fixe, établie au sommet du plan, hisse le train au moyen d'un câble qui s'enroule sur un cabestan, et à la descente le train reprend seul sa course par la force de la gravité.
Le chemin de Pont-d'Ouche traverse des sites intéressants. A Yvry, à Montceau, sont établis les plans inclinés dont il vient detre fait mention. Ces points sont remarquables dans la géographie de la France. C'est par là que passe la ligne divisoire entre les eaux qui se rendent à l'Océan et celles qui se rendent à la Méditerranée. C'est cette même ligne de faîte qu'un peu plus loin le tunnel de Blaisy, sur le chemin de fer de Paris à Lyon, franchit par un souterrain de plus d'une lieue.
Sur le plateau qui sépare les deux plans inclinés du chemin de fer d'Épinac, passe la grande courbe idéale. Les Romains ont-ils eu connaissance de cette ligne, ou ont-ils voulu seulement témoigner sur ce lieu de quelque rencontre victorieuse des cohortes césariennes avec les bataillons éduens? Toujours est-il que ce point porte le nom de Cussy-la-Colonne, parce qu'on y a trouvé une colonne romaine qu'on a remise debout. Une inscription, rédigée dans cette langue franco-latine dont nous ne pouvons parvenir à nous défaire, nous apprend que ce monument très-vieux, antiquissimum hoc monument um9 ruiné par l'injure du temps, a été rétabli dans son pre-
mier état par M. Charles d'Arbaud, préfet de la Côte-d'Or, Carahis d'Arbaud, Collis Aurei prxfvetits , et sous Vemptre de Charles X, impcrante Carolu X ; tout cela en l'an de grâce 1825, anno salutis M. D. CCC. XXV, comme dit l'inscription. Quel étonnant mélange de la langue de Cicérou et du patois administratif! Pauvres Romains ! est-ce parce que vous nous avez vaincus, que nous traitons si mal votre beau et harmonieux langage? Ces lieux sont encore pleins de vos merveilleux exploits et de vos grands souvenirs, mais les fils de Brennus el de Vercingétorix ne se sentiront jamais pris, devant la colonne de Cussy, de ce mouvement d'orgueil qui les saisit parfois devant une autre colonne plus fameuse et loute française.
Passons, et descendons à Bligny. Nous voici en pleine Bourgogue. Le vin du terroir suffirait à nous le rappeler, si nous ignorions la géographie locale. Mais est-ce bien le cas de goûter aux crus secondaires du pays, quand nous avons à notre portée tous les crus fameux de Mercurev, Volnay, Pomard, Beaune, Nuits, Vougeot, Chambertin'? Ils sont là tous, à notre droite, jalonnés sur une ligne parallèle de celle que nons suivons, et distante seulement de quinze à vingt kilomètres. Salut donc aux crus généreu.\ et chauds de la vieille Bourgogne, salut aussi à Pontd'Ouche, terme de notre voyage sur la voie ferrée. C'est là que passe le canal de Bourgogne, reliant l'Yonne à la Saône, les eaux de la Seine à celles du Rhône, le nord de la France au midi, l'Océan à la Méditerranée. Ce que Dieu avait séparé, l'homme l'a réuni, ou plutôt le génie humaiu a fait disparaître les obstacles imposés par la nature, et ces obstacles, ta nature les avait peut-être créés à dessein. Si elle avait tout fait pour nous, si elle nous avait ouvert toutes les voies, quel mérite aurions-nous à réussir? C'est
dans la lutte qu'on se retrempe, et c'est au milieu des difficultés que s'engendrent les plus grandes choses.
Le rivage de Pont-d'Ouche, comme on l'appelle, est le port du canal de Bourgogne qui dessert la houillère d'Épinac. De là les charbons se rendent à Dijon, à Pouilly, le long du canal, où Ton fabrique un ciment célèbre, et enfin en mille autres lieux, nous dirait l'agent de la mine à Pontd'Ouche, s'il voulait faire valoir sa marchandise.
Le port, avec ses longues estacades pour le dépôt des charbons, avec sa fabrique de briquettes où l'on agglomère mécaniquement les houilles menues , avec ses quais de chargement, ses magasins, termine dignement le railway. La voie de fer et la voie d'eau se donnent ici la main, et les deux stations se fondent en une seule. Pour les amis du paysage, une haute ligne de peupliers, bordant les rives du canal, vient adoucir le ton trop heurté, pour ne pas dire plus, occasionné par l'encombrement des charbons.
En été, le pays est, dit-on, charmant; mais je ne l'ai vu qu'en novembre et par un jour de mauvais temps.
Au retour, la pluie et la nuit furent les compagnes du voyage. A la descente des plans inclinés, nous sonnions du cornet à bouquin pour aviser les gardes de la voie et faire ouvrir les barrières. Au milieu d'une obscurité profonde, et dans cette marche rapide que la gravité seule réglait, ce son avait quelque chose de sinistre. Malgré moi je pensais à Roncevaux et à Roland ; mais, plus heureux que le grand paladin de Charlemagne, je ne tombai pas en chemin, et rentrai sain et sauf au logis.
La houillère d'Épinac est située sur la limite du département de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or, entre Autun et Chagny, adossée aux derniers contre-forts du Morvan. Elle est au cœur de cette région qui s'appelle TAutunois, parce qu' Autun en forme le centre. C'est la patrie de ces
«tt LES PIERRES.
aacïensEJ iieas qui. amis et alliés du peuple romain, faci- Slèrent à César la conquête de la Gaule, et qui, pris de rcs au dernier moment, se confédérèrent avec les Arpour tomber arec eux sous les murs d'Alésia. Depuis, les fastes de l'Autunois n'ont plus eu à enregistrer des pages aussi brillantes: mais la contrée a néanmoins marqué dans l'histoire nationale, et a fourni à la France su part de glorieux enfants. Le président Jeannîn, qui préserva courageusement Autun des massacres de la Saint-Barthélémy, et à notre époque le général Changarnier sont nés à Autun. Les Mac-Mahon sont aussi Autunoïs, et ont leur château à Sully, au voisinage de la houillère d'Épinac.
En dehors de ses mines de houille, et des ruines d'Autun, dont nous parlerons tout à l'heure, l'Autunois a peu de curiosités à montrer au voyageur. Épinac est Ger cependant de son château, plus vieux que celui de Sully qui n'a que le nom de l'ancien ministre d'Henri IV. et qui ne date que du seizième siècle. Du château d'Épinac, il reste deux belles tours, d'épaisses murailles, et plusieurs appartements aira fenêtres gothiques. Aux beaux temps de la chevalerie, ce fut un château fort, et les savants de l'endroit prétendent qu'il a soutenu des sièges. Un d'eux m'a affirmé que les tours en étaient jadis plus hautes, mais qu'elles furent abaissées parce que les chevaux du sire d'Épinac s'étaient un jour permis, je ne sais plus sur quel pont, de devancer les chevaux de leur suzerain. C'est quand les tours avaient toute leur hauteur qu'il eût fallu voir notre castel, ajoutait l'archéologue épinacien; on en parlait à cent lieues à la ronde, et partout courait ce dicton :
Dt-mi'iic-ioi, tourne-toi, vire-toi,
Tu ne trouveras pas plus Leau ijue moi.
Ainsi parlait l'archéologue, pendant que le gentilhomme
verrier de l'endroit m'arrachait à ces études du moyen âge, pour me montrer sa belle verrerie, fille de l'industrie moderne. Elle est née du charbon, et fut bâtie dans le principe près de la mine, pour consommer sur place la houille qu'on extrayait. Avant l'établissement des chemins de fer, les choses allaient ainsi. Où envoyer économiquement l'utile minéral? La cherté des transports et le mauvais état, souvent l'absence des chemins, empêchaient de le répandre au loin. Alors on créait une industrie spéciale. Tantôt une usine à fer, tantôt une verrerie, une fabrique de glaces, même une briqueterie. Les fonderies et forges de Terre-Noire près Saint-Étienne, celles du ' Creusot, l'ancienne fabrique de glaces de Commentry, pour n'en pas citer davantage, n'ont pas eu d'autre origine. Ne pouvant écouler au dehors le charbon , on s'étudiait en quelque sorte à le transformer sur place. A mesure que les chemins de fer sont venus, plusieurs de ces industries, nées par la force des circonstances, et comme en serre chaude, ont peu à peu disparu, mais d'autres ont résisté, et se sont définitivement implantées dans des pays où, sans le charbon, on n'eût jamais songé à les introduire.
La verrerie d'Épinac a été du nombre de ces usines d'abord improvisées, puis vivaces. Dirigée aujourd'hui par M. Andelle, elle fabrique sans cesse ni trêve des damesjeannes et des flacons, et fournit par an plusieurs millions de bouteilles, près de quatre millions, je crois, à la Bourgogne et au Bordelais.
On connaît cette intéressante fabrication des bouteilles. Dans un four chauffé à blanc, sont disposés quatre énormes creusets en terre réfractaire, c'est-à-dire infusible au feu. Du sable de rivière un peu ferrugineux, de la chaux, de la soude sont mis ensemble dans le creuset. Le mélange ne tarde pas à fondre en un verre homogène et de couleur
ombustible dont elle a besoin, n'est pas la seule dont il s'extraye du charbon dans le bassin de l'Autunois. Quand on va d'Épinac à Anton, on traverse plusieurs concessions de mines qui produisent aussi de la bouille. Toutefois ces
xploitations ne sauraient faire concurrence à celle d'Épinac; mais quelques-unes sont intéressantes à d'autres ti-
■es. C'est là que gisent les schistes bitumineux que l'on
istille pour en retirer l'huile minérale, et faire concur- ■ence au pétrole américain au moyen de ce pétrole fran-
ais. Ces gîtes jouissent aussi d'un grand renom auprès des géologues. C'est dans leurs feuillets qu'on rencontre les
npreintes de poissons fossiles, les amblyptères, les paléoîisques sur lesquels le naturaliste Agassiz a fait les grands
avaux qui ont rendu son nom à jamais immortel (fig. 86). j'est encore au milieu de ces schistes, à Muse, que M. Fros-
ird a récemment découvert les débris pétrifiés d'un sau-
rien, le premier qu'un ait trouvé en France dans le terrain houiller. M. A. Gaudry, en présentant à l'Académie des sciences ce noble témoin des premiers âges, parent de l'Arcliégosaure ou du premier lézard, a proposé de lui donner le nom d'Actinodon. Ce nom signifie que les dents de ce reptile sont striées, rayoruiées1.
Allant un jour à Autuu. je visitais ces fameuses mines de schiste. Lesconches qui les contiennent sont supérieures à celles d'Epinae. Les schistes, noirs, lustrés, dégagent par le frottement une odeur bitumineuse. Ils se divisent en minces feuillets comme des ardoises. Les Romains d'Augustoduuum qui ignoraient la propriété qu'ont ces roches de fournir de l'huile, les ont employées en placages et comme pierres de mosaïque.
On abat le schiste comme s'il s'agissait de la houille, puis on le distille dans une sorte de chaudière fermée nu cornue, chauffée par le bas. L'huile se volatilise, gagne le haut de la cornue, et traverse un tuyau plusieurs fois enroulé sur lui-même, ou, comme on dit, un serpentin. Celui-ci baigne dans un courant d'eau froide. L'huile se condense et se liquéfie. On la recueille dans des récipients. Elle a une couleur jaune foncée caractéristique, et sent le goudron. Par de nouvelles distillations, accompagnées de quelques manipulations chimiques, on la décolore, on la désinfecte, et l'on obtient une huile blanche et limpide. Baptisée d'abord par les industriels du nom d'huile de schiste, et plus tard, à l'époque où ont été découverts les célèbres pétroles des États-Unis, du nom de pétrole français, cette huile peut servir à l'éclairage comme le pétrole américain. Le mal est que 1«
1. Il faut toujours parler quelque peu la langue d'Homère dan* » science comme dans l'industrie. Aclinodon vient de deux mois pi*c* 'Aktiv, actin, rayon, et Wvùç, odous, dent.
détaillants s'étudient à la mélanger avec des huiles impures, à l'altérer pour gagner davantage sur le produit vendu. Ils font l'inverse de ce qu'ont fait les exploitants sur la mine, et remettent dans l'huile purifiée les produits inférieurs qu'on en avait retirés. Franchement ce n'était pas le cas de prendre tant de soins pour la rectification de l'huile de pétrole.
Le plus grand inconvénient de toutes ces altérations malhonnêtes est que ces produits secondaires et à bas prix qu'on remet dans l'huile épurée, sont ceux précisément qui la rendent détonante. Les consommateurs de pétrole feront bien, en achetant cette huile, de plonger une allumette dans une petite portion du liquide : si l'allumette s'éteint, le pétrole est pur et n'offre aucun danger; mais tout le monde sait cela.
Donnons quelques chiffres qui résument cette curieuse industrie. A l'usine à schiste de Lally, située presque à moitié route entre Épinac et Autun, et au nord du bassin houiller, on exploite une couche bitumineuse de trois mètres de puissance, gisant à vingt-huit mètres de profondeur. On retire moyennement des schistes cinq pour cent d'huile brute dont on sépare l'huile rectifiée et les produits secondaires, tels que le goudron et la paraffine, dont on fait des bougies. Rien ne se perd dans le travail du schiste.
Heureux de pouvoir mêler aux études industrielles un peu d'archéologie, je quittai l'usine de Lally, pour me rendre à Autun. La ville est sur une éminence, au pied de laquelle passe une rivière, l'Arroux, qui se jette dans la Loire, à Digoin. En moins d'une heure j'arrivai devant l'antique porte qui emprunte son nom à la rivière, et qu'on eût mieux fait d'appeler du nom d'Auguste, comme une de ses sœurs de Nîmes. Ce nom eût rappelé aussi celui d'Autun ou Augustodunum.
La porte d'Arroux est un de ces arcs de triomphe dont les Romains marquaient l'entrée de leurs villes, comme s'ils eussent voulu passer partout en conquérants. Elle est composée de deux vastes arcades au centre et de deux petites portes latérales. Au -dessus règne une rangée de dix arcades séparées par des pilastres cannelés. Une corniche corinthienne couronne le monument. Le tout est du plus pur style, et offre daus l'ensemble, comme dans les détails, cette netteté, cette correction, cette sobriété dont les architectes delà Grèce et de Rome ont emporté le secret avec eux.
J'entrai dans Autun par la porte d'Arroux, ni plus ni inoins qu'un centurion de l'Empire, et gravissant une série de rues montantes, je me rendis au sommet de la ville, où j'allai voir la cathédrale. Elle date du onzième siècle, et l'architecture mérite d'en être étudiée. Elle est de ce style de transition qui relie l'arc roman ou byzantin à l'ogive. La flèche est du plus pur gothique et très-élevée. Au milieu de tout cela quelques pastiches fâcheux, que les modernes, par ignorance ou défaut de goût, ont imposés à cette belle construction.
Le musée d'Autun m'attirait plus encore que la cathédrale: je ne parle pas du musée des tableaux, tous assez mauvais, sauf un portrait du général Cbangarnier, mais du musée d'antiquités. Je vis là avec plaisir des verreries et des bronzes revêtus d'une belle patine, des mosaïques, des marbres sculptés, des restes de vases et d'amphores, des objets en fer forgé, muges par la rouille. Tout cela portait le cachet de l'époque gauloise ou romaine. Qui sait si quelque it'rpvhret (chef des Éduens) n'a pas ceint cette lourde épée, coiffé ce casque et chaussé ces éperons?
Tous les objets que renferme le musée d'Autun ont été retires de fouilles nombreuses faites dans les environs. L'An-
gustodunum des Césars ne renferme aucune ruine gauloise et a fort peu de ruines romaines. J'ai parlé de la porte d'Arroux. Celle de Saint-André mériterait aussi d'être citée. Elle est moins élégante, d'ordre ionique. Une des tours qui servait à la défendre existe encore. Deux grandes arcades couronnées par une rangée de six petites, telle est la porte que les Romains, s'ils revenaient, seraient bien étonnés de voir mise sous le patronage de saint André.
Faut-il maintenant parler des restes d'un temple de Janus, d'un amphithéâtre, de ruines de murailles et d'anciennes tours qui ceignaient la ville, d'aqueducs qui y amenaient l'eau, et dont le principal descendait de Montjeu, le mont de Jupiter, morts Jovîs, disent les étymologistes? Faut-il, à la grande joie des antiquaires, exhumer tous ces débris épars, et refaire une ville que les Burgundes, les Sarrasins, les Normands, les Anglais, tous ces grands dévastateurs, ont tour à tour démolie et brûlée ? Laissons ce soin à de plus habiles. Seulement relevons ici une erreur dans laquelle bien des historiens persistent encore.
Autun est l'Augustodunum des empereurs romains. Le nom qu'elle porte indique à la fois l'époque de sa construction sous Auguste, et l'éminence sur laquelle elle est bâtie, dunum, du Gaulois dun, colline, montagne, d'où nous avons fait dune ou montagne de sable. Mais Autun n'est pas l'ancienne capitale des Éduens, Bibracte, dont nous parle César. C'est sur le mont Beubray ou Beuvray, situé à peu de distance à l'ouest d'Autun, et dont l'appellation moderne trahit l'ancien nom celtique, qu'était la primitive Bibracte. Après la conquête, les Romains bâtirent Augustodunum pour ruiner Bibracte, et latiniser davantage les Gaulois. L'histoire nous offre des faits analogues. En Étrurie, à côté de la Florence romaine, est la Fiesole des
cours. Une ligne de peupliers jalonne les bords du canal. À gauche, à droite, s'étendent des prairies et des champs de vignes; les fameux crus de Mercurey ne sont pas loin. Çà et là, à travers les arbres, montent les cheminées de quelques usines à vapeur.
A Montcbanin, se sépare un nouvel embranchement qui va an Creusol, tandis que la première voie gagne Blnozv et le Montcean, centre des plus fertiles houillères de tout le bassin de Saône-et-Loîre.
Nous connaissons le Creusot que nous avons ailleurs amplement décrit, restons à Montcbanin. Sur un large boulevard se dresse une double rangée de maisons : c'est la ville. A l'une des extrémités est une mine de charbon, dont les édifices se mêlent à ceux de la cité. Ouelques-uns des puits, vieux serviteurs qui ont fait leur temps, ruinés, abandonnés, présentent au milieu dm navsage un tableau qui ne mauque pas de caractère fe. 87).
L'exploitation de la houille, non moins que le travail des -*— y* a concouru au développement et au bien— être du pars. Cependant on ne saurait nier que le voisinage de la taanUèK n'ait été quelque peu nuisible à la campagne. Ci et ta. le sol s'est affaissé pargraudes places. Des fissures* des tassements énormes se sont produits. C'est le résultat du travail souterrain, des vides gigantesques provenant de l'excavation de la houille, surtout à l'époque où la méthode des remblais n'avait pas encore été adoptée. l.a mine consomme toujours une grande quantité de bois pour son soutènement. On jette les étais dans ta mine par les galeries inclinées (iig. 88); ils parviennent ainsi au fond des travaux, où les boiseurs les mettent 'en place.
La houille exploitée à Montchanin forme des amas énormes; elle est de qualité moyenne, et se réduit facilement
en menu. Quels cataclysmes, quels soulèvements ont accompagné le dépôt de ce charbon fossile pour donner à son gisement des formes aussi anormales?
On a pénétré par des galeries et des puits au cœur de ces amas; la noire forêt de pierre a été découpée en piliers préparés pour l'abatage, de même façon qu'on aménage une forêt végétale pour la coupe des taillis. Ici seulement la forêt ne repousse plus : le charbon ne se reproduit pas comme le bois.
Sur un plan, le détail de ces travaux préliminaires, de ces galeries qui se coupent à angle droit, de ces pâtés de remblais, rappelle des îles de maisons et des rues. L'analogie peut aller plus loin : une mine n'est-elle pas une ville souterraine?
Les ouvriers de la houillère de Montchanin sont frères de ceux que nous connaissons déjà : soldats courageux, affrontant en face les ennemis de l'abîme, allant tous au combat sans se plaindre, piqueurs (fig. 89), boiseurs, mineurs au rocher, et tous obéissant sans murmure aux ordres de leur brave capitaine, l'ingénieur en chef de la mine.
Une partie du combustible extrait est expédiée au Creusot ; l'autre portion est mêlée à du brai anglais, et moulée mécaniquement en briquettes. Sur place le combustible est employé à la cuisson de la chaux et surtout des briques. On a l'heureuse idée d'exploiter l'argile du pays en même temps que la houille, et avec un combustible qui n'est pas de première qualité, mais une argile douée de propriétés exceptionnelles, on a monté une belle tuilerie, La terre qu'on met en usage peut faire concurrence aux terres les plus renommées de Bourgogne. La Bourgogne d'ailleurs n'est pas loin, et géologiquement nous y sommes encore.
De cette usine sortent des tuiles plates à crochet, légères, de couleur rouge tendre, de tous les modèles, et
LE> PIERRBS.
i du plus heureux effet. M. Ch. Avril, le fondateur e industrie, a deviné ce que peu de fabricants savent comprendre, c'est qu'il fallait uuir l'agrément et ea aème temps la simplicité de la forme aux exigences architecturales. Ou peut prédire à ces produits une réussite de plus en plus grande, et déjà les suivre par ta peu: sur les toits des gracieuses habitations des tropiques. ; •".uba, à l'île Bourbon, à l'île Maurice, pays fortunés où I'* bob a jusqu'ici remplacé volontiers la tuile.
Il nous laut visiter l'usine de Miiiiteli.'inin. Sa hoiiue distribution, le mouvement des appareils réglé automatiquemeut, c'est-à-dire par des machines. Tordre, In propreté qui régnent dans tous les ateliers, laissent une impression agréable. Là travaillent presque partout des femmes. M qat ne gâte rien à la vue.
Les tuiles plates à crochet dont nous avons déjà parlé, les tuiles faîtières, les briques creuses, qui ont apporté tasl d'économie et tant d'avantages dans les coitstnnli.ins, I. • carreaux taillés en polygone, lustrés, polis connue ;'i Ifl cire, tels sont les principaux produits de la tuilerie de MoutchauÎD, qui livre chaque année plusieurs millions de pièces à ses lidèles clients.
Le chemin de fer qui mène de Montchanin à Blanzy et au Montceau marche de conserve avec le canal, et comme si ce n'était point assez, une large route de terre, traversant de belles campagnes, se mêle à la voie de fer et à la voie d'eau. Heureux le pays auquel une étoile propice a départi avec tant de prodigalité les voies de communication, qui sont la source lu plus féconde de l'industrie et du commerce, et dont tant de localités en France sont encore déshéritées!
Les nouvelles houillères que nous allons parcourir forment le prolongement, vers le sud, de celle de Montcha-
nin. C'est la portion la plus productive, la plus fertile de tout le bassin de Saône- et- Loire. Bien des points y sont encore vierges ; mais on peut dire que la bonne conduite
e Saflno-el-Loire (mines Je Honlchsnin) ,
et l'économie de l'exploitation le disputent à l'abondance et à l'excellente qualité du combustible.
MM. Chagot, dont le nom a été déjà prononcé parmi ceux des fondateurs du Creusot, ont créé aussi les mines de Blanzy et du Montceau. Ils les dirigent encore et les ont portées au degré de prospérité qu'elles ont depuis
longtemps atteint, et où elles n'ont cessé de se maintenir. Naguère le centre de l'exploitation était à Blanzy; aujourd'hui c'est au Montceau que sont réunis presque tous les services. Là réside la direction, là sont les bureaux, les principaux puits, la principale cité ouvrière, le port le plus animé du canal du Centre, la plus importante station de la voie ferrée.
Quelles merveilles ne produit pas l'industrie ! Jadis il n'y avait en ce lieu ni culture ni habitants. Aujourd'hui il y a un gros bourg, un port commercial animé. A la voie de fer de la compagnie de Lyon s'unit la voie de fer de la mine. La houillère a ses locomotives, et traîne elle— même ses wagons, combles de houille, de la bouche des puits ou des galeries à la station du chemin de fer. Ces petites locomotives de mine sont sorties du Creusot, et c'est plaisir de les voir travailler.
L'agriculture elle-même s'est transformée et a fait les plus étonnants progrès, grâce à l'industrie houillère. Beaucoup de personnes croient que le voisinage des mines est forcément nuisible aux travaux agricoles. 11 n'en est pas généralement ainsi. Dans le département du Nord, par exemple, la culture des plantes oléagineuses et de la betterave s'est développée par suite du voisinage des houillères, qui ont fourni le combustible indispensable aux presses et aux appareils distillatoires. Dans la Sarthe, la Mayenne, la Vendée, les houillères ont donné le charbon propre à la cuisson de la chaux, qui a servi d'amendement aux terres et les a régénérées. Dans les houillères de Saône-ct-Loire, nous constatons les mêmes faits. « Avant le développement des mines , nous dit M. A. Burat, l'agriculture y manquait à la fois d'argent pour améliorer un sol généralement médiocre, et de débouchés pour ses produits ; la culture du seigle et des
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pommes de terre était presque la seule. Aujourd'hui les sommes versées dans le pays par l'exploitation houillère ont fourni les moyens d'amélioration du sol ; l'augmentation progressive de la population a ouvert les débouchés. Les terres, sous l'influence du travail ainsi secondé, ont plus que triplé de valeur; le chaulage, facilité parle bas prix des houilles menues, a transformé le sol à tel point que la culture du froment est devenue presque générale. Cet historique est celui de toutes les contrées où l'industrie des houillères s'est développée depuis trente ans1. »
Ce ne sont pas là les seuls avantages procurés à l'agriculteur par l'exploitation de la houille ; on sait que la culture de la vigne est une des principales de notre pays. Or, au Creusot, une population vigoureuse, bien rétribuée pour le dur travail qu'elle exerce , consomme plus de trente mille hectolitres de vin par an. Dans plusieurs de nos grands centres industriels, Coramentry par exemple, on relève des chiffres analogues. Et là ne se bornent pas encore les services que la houille semble destinée à rendre à la terre. L'agriculture ne peut plus progresser aujourd'hui que par l'emploi des machines, c'est-à-dire par le combustible. Ces machines sont avant tout les locomobiles pour le battage et le nettoyage des grains, et les machines à faucher et à labourer, que les Anglais et les Américains, grands producteurs de houille, ont imaginées et employées avant nous. L'agriculture a donc plus à gagner qu'à perdre à l'exploitation des mines, surtout des mines de charbon.
Revenons à la mine de Montceau : l'installation des puits y a été faite avec un luxe tout particulier. La chambre des machines est dallée, lambrissée; les machines,
1. Situation de l'industrie houillère en 1859. — Paris, Lacroix et Baudry, 1860.
que la première, et fournit les charbons à coke. Nous avons vu qu'une partie de ces houilles était dirigée sur le Creusot. Une verrerie consomme sur place une autre partie des charbons extraits. La plus grande partie est expédiée à Châion par le canal du Centre. L'usine à gaz de cette ville et celle d'Autun emploient uniquement la houille du Montceau,
L'atelier de lavage des charbons est parfaitement installé; sur des cribles mécaniques la houille est séparée des parties stériles qui la salissent. Les menus purifiés sont ensuite mêlés à du brai, et comprimés en briquettes pour le service des locomotives et de toutes les machines à vapeur.
Les mines fournissent à peu près 450 000 tonnes par an de houilles de différentes sortes. Elles occupent environ* 3000 ouvriers, hommes, femmes ou enfants. Tous les ouvriers sont logés dans des cités fondées sur le type de celles dont nous avons parlé précédemment. Ils jouissent des mêmes avantages que les ouvriers des compagnies voisines du Creusot et d'Épinac. Il est de même bon de rappeler, à propos de toutes ces institutions philanthropiques créées en faveur des mineurs, que Blanzy a donné un des premiers l'exemple. Dès 1834, la compagnie exploitante établissait sur ses mines une caisse de secours , et songeait à loger ses ouvriers. Elle a fondé tour à tour quatre cités, et adopté définitivement le type des maisons isolées. Un magasin de denrées alimentaires a été aussi organisé en 1847. Les principales substances qui forment la base de l'alimentation du mineur, le blé, la farine, les salaisons, l'huile, etc., sont livrées à prix coûtant. Enfin, en 1854, une caisse de retraite en faveur des vieux ouvriers est venue compléter l'institution de la caisse de secours.
Parmi les cités bâties pour les mineurs, la plus nouvelle, celle qui compose le village dit des Alouettes, se rattache
directement au Montceau : on croirait voir une de ces cités nraéricoincs qu'un jour voit naître au milieu des déserts quand les énergiques pionniers du far-west , s'éloignanl toujours davantage des bords du Mississipi et du Missouri, l'ont un pas de plus vers la colonisation des prairies et des forêts vierges. Ici, comme eu Amérique, on a bâti l'église et l'école en même temps que les maisons. Il ne manque plus qu'un journal pour que la similitude soit complète: mais nos mineurs ue lisent pas encore autant, ne s'occupent pas surtout auiant de politique que les Ouvriers des États-Unis.
La compagnie de Blanzy, comme celle du Crcusot, fait des concessions de terrains et des avances aux ouvriers qui veulent se construire eux-mêmes leur demeure: enfin elle décerne chaque année un prix au logement le mieux tenu. Cette mesure a établi une grande émulation entre les divers ménages, et provoqué chez ces rudes mineurs le goût du confort, du bien-être, l'amour du foyer domestique que d'habitude les ouvriers français n'ont guère, bien différent* en cela des ouvriers anglais et allemands.
11 est inutile de s'étendre davantage sur un sujet qui' nous avons déjà abordé plusieurs fois. Nous ne sommes point ici le coryphée des compagnies. Nous applaudissons à tout ce qui est louable, nous disons ce que nous avons rencontré de bien sur notre route; mais nous devons nous interdire les détails superflus, et surtout les redites.
A plus forte raison n'accepterions-nous pas le reproche d'être avec l'exploitant contre l'ouvrier, et de trouver que tout est pour le mieux dans les meilleures des mines possibles. Nous savons plus que personne, ayant dirigé nousmême des mineurs, tout ce qu'il y a d'abnégation, de dévouement dans cette noble classe d'ouvriers. Nous savons que le mineur fait son devoir bravement , témérairement
même, sans se plaindre, sans l'espoir d'aucun avancement, d'aucune récompense ; nous savons que les compagnies, en embauchant le soldat de l'abîme, ne lui font pas espérer qu'il tient au bout de son pic son brevet d'ingénieur,