Pierre Crigxon, Journal de bord du Sacre et de la Pensée
Comme Oignon disait ces mots, il s'éleva un grand tumulte dans la salle du cabaret, et les buveurs qui étaient sous la tonnelle se levèrent pour aller voir. Nous fîmes comme eux.
« Qu'ont donc ces badauds parisiens? dit Braguibus, en arrivant dans la salle où tout le monde se groupait autour d'un homme couvert de poussière. Qu'est-il arrivé?
— Il est arrivé, monsieur, répondit le cabaretier, que voici un courrier qui vient d'Italie, et qui est tombé de cheval par fatigue devant la porte. Il doit avoir de grosses nouvelles pour courir ainsi les postes sans prendre nul repos. Mais il ne veut les dire à personne. Il se rend au Louvre. »
Le courrier autour duquel on s'empressait but un verre de vin et reprit un peu de forces. Il se leva aussitôt, et, refusant de répondre à aucune question, remonta sur son cheval et partit au galop. Les bons Parisiens commençaient à s'attrouper, chacun discourant et voulant savoir mieux qu'un autre les nouvelles apportées par le courrier. Nous partîmes après avoir payé, traversant les rues qui étaient pleines de monde pour nous rendre à notre hôtel, dans la rue Saint-Antoine, à l'enseigne de YEpée de bois. Braguibus, qui avait bu plus que de raison, voulait entrer dans tous les cabarets pour demander quelles nouvelles avait bien pu apporter le courrier, et s'arrêtait à chaque pas pour parler latin, voire grec, citant Cicero et Virgilius, et Galenus, et Hippocrates. Tout près de notre porte, il tenta encore de nous entraîner dans une taverne voisine.
« Par la morbœuf de bois! s'écria-t-il, sommes-nous bons chrétiens ici, ou sommes-nous mahométistes?
— Nous sommes bons chrétiens, répondis-je. Bons Français et bons chrétiens, c'est tout un.
— Eli bien alors, dit Braguibus, allons boire!
•— Que je sois martyrisé de pommes cuites, dit Pierre Oignon, si de tous les ivrognes que j'ai vus...
— Qu'appelez-vous ivrogne, interrompit Braguibus,
On s'empressait autour de lui.
monsieur le pilote, mon ami? Hippocrate a dit qu'il fallait s'enivrer une t'ois par mois, ebrierare ■union mense. Prétendez-vous me faire renier Hippocrate?
— René, me dit le pilote, s'il n'était pas si lourd, nous l'emporterions bien. Bâillonnons-le.
— Ah! reprit Braguibus, vous n'êtes pas bons Français. Je vous dit qu'il faut boire à la santé du roi de France. Vive le roi de France !
— Il est ivre comme un Allemand, dit Oignon. Laissons-le ici.
— Qui parle d'Allemands? dit Braguibus. Où sont-ils, les Allemands? Qu'on m'apporte un Allemand! J'en ferai une belle anatomie. Laissez les Allemands. Le premier que je verrai, je veux qu'on me pende si je n'en fais pas une anatomie.
— Laissons-le là, dis-je à Oignon. Il est plus entêté qu'un Breton.
— Un Breton! répondit Braguibus. Penitus toto remotos orbe Britannos! Un Breton ex ima Armorica ! Je me moque des Bretons. Les Bretons sont sujets du roi de France. Vive le roi de France et de Bretagne!
— Oui, cap de Saint-Arnaud ! Vive le roi de France et de Bretagne, vive le roi de France, et que saint Treignan découse tous ceux qui mal veulent au royaume de France! »
Nous reconnûmes la voix de Chaniouillac qui arrivait derrière nous à grands pas. Il était fort pâle et serrait les poings.
« Qu'y a-t-il, monsieur notre compagnon? lui dit Crignon. Il semble que vous voilà bien agité.
— Chut! répondit le Gascon. Silence! Montons vite. » Nous montâmes rapidement les degrés en remorquant
Braguibus. Quand nous fûmes dans la chambre, Chaniouillac ferma la fenêtre, poussa le verrou, et, nous attirant autour de lui, il nous dit à voix basse :
« Un courrier d'Italie vient d'arriver au Louvre.
— Nous l'avons vu! s'écria Braguibus. Nous avons entendu le galop de son cheval !
Qaadrupedante putrem sonilu quatit ungula campant.
— Silence donc, par la mordiable ! dit rudement Cri- «11011.
— Vous n'êtes point civil, notre ami, répondit le bon Tourangeau. Vous êtes incivil et bourru, incomis et hirsutus.
— Ma cousine, la demoiselle d'Estissac, reprit le Gascon, ost demoiselle de la reine. Elle m'a dit secrètement les nouvelles, à l'instant même. C'est un grand malheur. »
Nous écoutions tout anxieux.
« Mes amis, dit Chamouillac, une grande bataille a été perdue sous Pavie. Monsieur delà Palice a été tué, et le roi est prisonnier des Espagnols, »
Nous restâmes terrassés par ces terribles nouvelles. Braguibus, dont l'ivresse se dissipa du coup, fondit en larmes. Oignon mordait sa moustache. Je nie signai. Le Gascon, laissant enfin éclater sa fureur, bondissait par la chambre, faisant des gestes menaçants, et lançant des « Cap de saint Arnaud » entremêlés de beaucoup d'autres jurements.
«Ah les marauds! Ah les bélîtres! Ah les veillaques! s'écriait-il. Ah! que n'y étais-je ! Cap de saint Arnaud ! si j'y avais été, la chose eût tourné autrement. Un seul bras valeureux suffit, et ce bras eut été le mien! »
Crignon laissant Chamouillac se démener et Braguibus pleurer me prit à part.
« Mon ami, me dit-il, nous sommes les plus calmes ici. Montrons que nous sommes de vrais mariniers normands. 11 ne faut pas perdre un instant. 11 faut partir ce soir même, rejoindre MM. de Verassan et autres, et leur apprendre les nouvelles.
— Pensez-vous, lui dis-je, qu'elles soient de nature à les faire renoncer au voyage?
— Moins que jamais, dit résolument Oignon. Je n'aurais qu'une barque de pèche que je prendrais la mer pour aller courir sus aux ennemis. Il faut que nous prenions la revanche de Pavie; il faut que nous allions aux Indes gagner sur les Espagnols la rançon du roi de France.
— C'est bien dit, maître Pierre, m'écriai-je, et nous la gagnerons. Partons ce soir même. A la mer, les mariniers! Et faisons payer cher à ces pendards leur victoire d'un jour, s
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Ce logis appartient a M. Jean Anj*o.