CHAPITRE III
Le départ
Nous ne pûmes trouver de chevaux de poste que le lendemain matin. Ayant rassemblé notre petit bagage, nous pari unes à huit heures de Saint-Denis où commence la route de Normandie, et où on nous loua nos chevaux. Un taquin porta nos bagages jusque-là. De Saint-Denis à Rouen il y a vingt-cinq lieues, comme chacun sait, et de Rouen au Havre de Grâce, dix-huit lieues, par les routes de poste. On couche à Pontoise, à Magny, à Ecouys, et finalement à Rouen. Nous continuâmes de nuit à Pontoise, après avoir soupe, laissant le coucher pour rejoindre notre compagnie que nous trouvâmes, vers les dix heures, entre Pontoise et Magny, passé le Bord-Haut de Vigny, chevauchant avec trois mules de bagage et deux valets de suite, bien tranquillement et sans se presser.
Pierre Oignon prit les devants, et s'en alla parler à voix basse à M. de Verassan. Je les vis tous en un instant changer de visage et prendre des mines consternées, à. l'exception du seul Jean Florin et de maître Etienne Picot. Puis, après s'être consultés, ils continuèrent la route comme si de rien n'était. Outre les varlets, deux nouveaux compagnons chevauchaient dans notre troupe, derrière Florin. L'un, monté avantageusement sur un bon roussin, 'était un jeune homme grand et fort, vêtu à l'allemande, et portant au côté une longue et large épée lansquenette. L'autre montait un méchant cheval de poste : il était petit, maigre, brun de peau et noir de cheveux, vêtu d'ailleurs à la marinière, de chausses tout d'une pièce, sans bas ni haut, d'une saye toute rapiécée, coiffé d'une gorra espagnole, et portant aux pieds des alpargates : ce sont des souliers faits de cordes. Il avait une courte épée pendue à un baudrier, de celles qu'on appelle sangdedés, et une dague à la ceinture.
« Cap de saint Arnaud ! dit le Gascon sitôt qu'il vit ces deux hommes; que saint Treignan me découse si le grand n'est pas un Allemand des lansquenets de M. de Fleurange, et si le petit n'est pas un Espagnol des bandes de Pierre Navarre ou de tout autre bélître de par delà les monts ! Le diable soit d'eux! je n'aime point ces figures de Marranes l d'Espagne'et de Hondrespondres d'Allemagne2. La peste les étouffe ! Que viennent-ils faire ici?
— N'ayez souci d'eux, notre ami,ditCrignon en clignant de l'œil. Du moment qu'ils sont dans la compagnie de Jean Florin, je réponds d'eux comme de moi-même. Reposezvous sur lui en toute assurance. »
Braguibus, qui avait du goût pour tous les hommes de mineétrange, s'approcha de l'Allemand et de l'Espagnol, pour lier conversation. L'Allemand lui lit un grand salut; l'Espagnol ùta gravement son bonnet, en lui disant :