Rumbs
« C'est ici, me dit Pierre Oignon, l'observatoire et cabinet d'études de MM. de Verassan, de Jean Alfonse, et le mien quand nous venons au Havre de Grâce. Noire ami, vous y ferez ce qui vous plaira.
— S'il vous plaît, nous y étudierons ensemble, lui dis-je.
— Pardieu ! j'en suis content, » répondit-il en me serrant la main.
Des valets vinrent nous apporter des flambeaux et mettre la nappe, où ils placèrent un jambon avec des saucisses et plusieurs flacons du meilleur, à ce que disait Braguibus, qui s'y entendait. Après souper, je fus me coucher, ayant Oignon pour compagnon de chambre. Les autres furent en deux autres chambres, au môme étage.
De bonne heure, Oignon me réveilla, criant à pleins poumons :
« Aux barres ! Houe ! Au quart ! au quart ! Debout, dormeur. Tout est viré !
— Combien de tours de sablier, maître? répondis-je en sautant du lit.
— Ah, ah ! dit joyeusement Oignon, vous faites voir que vous avez déjà navigué, René notre ami. Bon sang ne ment pas, et le cadet de Gonneville sait répondre quand on parle à la marinière.
— Interrogez-moi pour voir, dis-je à Oignon, cependant que nous nous lavions tous deux à grande eau.
— Bon, cela. Or, répondez-moi, de par Dieu. Comment un bon pilote français doit-il commencer son livre de
j bord?
— Premièrement en invoquant Dieu, comme par exem- ; pie: Au nom de Dieu soit commencé ce présent journal, ,' par moi, Pierre Oignon, premier pilote.
— C'est fort bien, dit Crienon. Vous l'entendez, mon ami. Ob ! que vous l'entendez bien! Sauriez-vous me dire à présent quel est le pavillon de France?
— Les Français portent ordinairement le drapeau et
Fêcharpe blanche '. Gueules ou rouge est couleur de combat : c'était la couleur de l'oriflamme, première bannière de France. Au surplus, il y a diverses bannières : bannière de combat, bannière de partance, bannière de conseil, bannière de paix, bannière d'aide ou d'assistance, bannière de la nation et bannière royale. Les navires normands portent pour bannière de nation l'échiquier d'argent et de sable, qui est noir.
— C'est fort bien, ami René. Dites-moi, quand doit-on amener le pavillon royal ?
— Jamais! Le pavillon royal étant arboré ne se doit jamais abattre pour saluer, et si l'on veut contraindre de le faire, il faut s'excuser, ou finalement, à toute extrémité, se défendre et se perdre plutôt.
— Notre ami, dit Oignon, est-ce à la Sorbonne qu'on vous apprenait tout cela?
— Ma foi, dis-je en riant, je confesse que saint Thomas et Aristote n'ont jamais traité du pavillon, mais que je lisais plus volontiers dans la bibliothèque de mon maître Oronce Finée Giraldus et Albertus Florentius, qui ont écrit sur la science navale en latin, ou le galant Cadamosto, qui en a raisonné en italien.
— Mais, dit Oignon, maître Oronce Finée vous a-t-il dit quelque chose sur l'art de trouver la longitude?
— Il nous a, dis-je, enseigné à trouver 'la différence des longitudes de deux lieux par l'observation d'une éclipse lunaire, ou à l'aide de la sphère armillaire.
— Fort bien, dit Oignon. Nous savons cela depuis longtemps. On n'a pas toujours une éclipse de lune toute prête sous la main, et on a souvent besoin de savoir la longitude. Ne vous a-t-il rien enseigné d'autre?
— Oh! que si, répondis-je.
Les pavillons sont empruntés à « Explications des termes de marine employé* dans les édicts, ordonnances el règlements de l'admiraulé, dédié à Mgr l'archcvesqne «le Bordeaux. Paris, chez Michel Brunel, à l'Image sainct Nicolas. »
— Tariez donc, de par Dieu ! dit Pierre Grignon d'un air inquiet.
— Ma foi, dis-je, je sais sa leçon par cœur. Ecoutez plutôt. Quamvis ex eclipsi lunari modus observandi longitudinales locorum différentiels sit omnium cerlissimus, cuni raro tamen lunares conspicianlur éclipses et nebulosa ut plurimum aeris perturbentur caligine, commodissimum exisiiniamus, si aliam supputandi ralionem hoc loco perstringeremus, per solidam videlieet aut armillarem et vulgatam spheeram.
— Morbœuf, mon ami! s'écria Crignon, qui pourtant ne jurait pas souvent, morbœuf, vous m'avez fait peur! »
Là-dessus, il fit un grand soupir, comme un homme qui se sent soulagé.
« Comment donc? lui dis-je. Est-ce en parlant latin?
— -Vraiment non, mon ami, répondit le pilote. Mais du moment que vous ne savez trouver la longitude qu'à l'aide d'une éclipse de lune ou avec une sphère armillaire, je me sens rassuré. »
Parlant ainsi, il prit une boite où se trouvait une boussole, me la porta sous le nez, cligna de l'œil et partit d'un franc éclat de rire.
A ce moment on frappa à la porte. Pierre Crignon ouvrit, et un grand jeune homme, vêtu à la marinière, entra en me saluant galamment et en donnant l'accolade à Crignon.
« Ami René, dit le pilote, donnez aussi l'accolade à ce mien ami, Pierre Mauclerc, astrologue'. Pierre, voici mon deuxième pilote, le cadet de Gonneville, fils du feu capitaine Robert de Gonneville.
— De Gonneville-lez-IIonfleur, dit l'astrologue en me donnant cordialement l'accolade. Mon gentilhomme, je vous souhaite le bonjour.
— R est bon mathématicien, dit Crignon, ayant étudié à Paris sous maître Oronce Finée, lecteur du roi. »
t. Astronome. Pierre Mauclerc s'embarqua avec Crignon dans le voyage du Sacre et de la Pensée.
Mauclerc ôta son bonnet.
« Oronce Finée est un grand mathématicien, dit-il ; je vous envie le plaisir d'avoir entendu ses leçons.
— Il sera aussi, dit Oignon, bon marinier et bon pilote, certainement. Il a lu Cadamosto, connaît les pavillons, et sait prendre la longitude par l'observation d'une éclipse lunaire et au moyen de la sphère armillaire. » '
Pierre Oignon cligna encore de l'œil, et Pierre Mauclerc sourit.
« Par ma foi, messieurs, m'écriai-je, je ne sais en quoi ma manière d'observer les longitudes vous égayé si fort. En connaîtriez-vous quelque autre?
— Cap de saint Arnaud! dit Chamouillac en entrant accompagné de Braguibus, des longitudes, j'en connais plus de vingt ou trente! Pensez-vous que nous n'ayons pas aussi des longitudes en Gascogne?
— Je le pense, mon ami, s'écria Oignon, et ce galant Pierre Mauclerc, astrologue, le pense aussi.
— Vous êtes astrologue, monsieur? dit Chamouillac.
— Pour vous servir, monsieur, répondit Mauclerc.
— Or bien, dit Chamouillac, tirez-moi mon horoscope, alors.
— Je n'y entends rien, dit Pierre Mauclerc en souriant. J'observe les astres pour calculer la cosmographie, les latitudes, les longitudes...
— Cap de saint Arnaud! interrompit le Gascon, vous m'éehauffez les oreilles de vos. longitudes. Le diantre soit des longitudes ! Qu'en faites-vous de vos longitudes?
— Noire ami, dit Oignon, sans elles nous ne saurions reconnaître en quel point de la terre nous sommes.
— J'enrage, s'écria le Gascon. Sans longitudes vous ne sauriez reconnaître que vous êtes présentement au Havre de Grâce, dans ce logis appartenant à M. le vicomte de Dieppe? Sans longitudes vous ne sauriez où est Rouen, où nous avons passé?
— Rouen, dit Mauclerc, est par vingt et un degrés
trente minutes de longitude , et quarante-neuf degrés trente minutes de latitude, comme je l'ai calculé naguère1.
— Optimef s'écria Braguibus. Monsieur, vous êtes un véritable Ptolémée.
— Peuh! dit Mauclerc d'un ton quelque peu dédaigneux, je pense que nous en savons plus en notre temps que Ptolémée n'en savait au sien, et que Christophe Colomb ou Amerigo Vespucci, ou Magalbaens, le noble Portugalais, pour ne pas parler de Pierre Crignon, ici présent, ou de M. de Verassan, ou de Jean Alfonse, en remontreraient à Ptolémée sur l'hydrographie et la cosmographie.
— Vertu-Dieu! dit Braguibus, comme vous y allez! En remontrer à Ptolémée?
— Le temps marche, notre ami, dit Crignon, et nosconnaissances avec lui. Il n'y a pas encore bien longtemps que les nochers du lac Majeur, en Italie, voyant l'amiral André Doria louvoyer et se servir d'un vent de bouline, eux qui ne savent se servir du vent que quand ils l'ont entre
"deux écoutes, le tenaient pour sorbier, et pourtant nous naviguons aisément à la bouline; ce nous est chose tout accoutumée; et en l'an 1501, les Portugalais...
— Le diable emporte les bélîtres ! dit Chamouillac.
— Les Portugalais estimaient qu'Amerigo Vespucci s'était donné au diable, parce qu'il savait calculer les longitudes.
— Les voici derechef! s'écria Chamouillac. Elles ne me laisseront pas d'aujourd'hui. Jeles ai bien connues autrefois autant qu'homme du monde, mais dans ces derniers temps elles me sont un peu sorties de la mémoire. Je pense qu'il importe de les connaître pour le service du roi.
— Vous pensez bien, dit Crignon.
— Bappelez-moi donc un peu, si la compagnie le veut bien. »