Ce sont les chiffres d'Oronce Finoe
Cependant les varlets apportèrent un grand pâté, avec andouilles, saucisses et autres viandes, le tout accompagné de flacons à tas. Nous primes place autour de la table, et, les premiers morceaux avalés, Pierre Oignon commença ainsi l :
« Monsieur de Chamouillac et maître Braguibus, car vous, Gonneville, êtes de la marine, et savez les choses, pour arriver plus facilement à connaître la situation de chaque partie de la terre et la distance de l'une à l'autre de ces parties, il est nécessaire de savoir ce qu'on entend par longitude et par latitude.
— Voilà le point! s'écria Chamouillac. Vous l'entendez fort bien. Je voulais voir si vous l'entendiez. Poursuivez, notre ami.
— La longitude, reprit Crignon en réprimant son envie de rire, commence au méridien des îles Canaries sous la ligne équinoxiale, en allant vers l'Orient; elle trace autour de la terre un cercle qui vient se terminer à ce méridien. Ce cercle est divisé en 360 degrés, dont chacun répond, suivant la nouvelle méthode, à dix-sept lieues, et à dix-sept lieues et demie suivant la méthode portugalaise.
■ — Bon cela, dit Braguibus. Vous parlez comme un autre Empedoclès, ou -comme Euclides le géomètre.
— La latitude, dit Crignon, commence sous la ligne équinoxiale. C'est un autre cercle qu'on a imaginé pour embrasser toute la terre. Il traverse à angles droits la ligne équinoxiale, en passant par les deux pôles jusqu'au 90 degré arctique et antarctique ; ce cercle s'appelle vulgairement le méridien.
— Vulgo, dit Braguibus; ne parlons point vulgairement. Odi profanum vulgus et arceo.
— Morbœuf ! s'écria Crignon impatienté, si vous ne cessez de parler latin, je parlerai l'indien tout à l'heure!
— Et comment est fait cet indien, je vous prie?
1 Toute cette théorie est empruntée à Ramujio, dans le livre duquel elle précède la Relation du voyage de Sumatra, par Pierre Crignon.
LES PILOTES D'.VNGO. 53
- Dans le çoùt du nom de noire Allemand Martin!
— Miséricorde ! dit Braguibus. Je me rends à votre merci; je ne dirai plus rien.
— Voire, répondit Oignon. Retournons à notre propos.
— De méridien? dit Braguibus.
— Voilà comme vous ne dites rien? s'écria Crignon.
— Ah! vous m'avez pris sans vert, je le confesse, répondit humblement Braguibus. Mais vous confesserez aussi que, comme le gentil Esopus le raconte dans son apologue des langues... »
Crignon se boucha les oreilles; Chamouil.ac, regardant Braguibus d'un air courroucé, lui dit :
« Monsieur notre ami, je ne sais qui me retient de vous bâillonner ; si je m'en mêle, cap de saint Arnaud !
— II vient de dire en gascon le propre quos ego de Neptunus, dit Braguibus. Je lui quitte la place : je m'avoue vaincu.
— Alors je poursuis, dit Crignon. Il est très-important de savoir que tous les degrés de latitude d'un pôle à l'autre sont égaux en passant sous un méridien, tandis que les degrés de longitude sont inégaux depuis les pôles jusqu'à la ligne équinoxiale, et cela parce que les 360 degrés vont en diminuant se confondre en un point commun sous chaque pôle. Cette longitude et cette latitude s'étendent sur la mesure de la terre, bien que nous prenions la latitude d'après l'élévation du pôle et la hauteur du soleil, et la longitude par la lune, les étoiles fixes, les éclipses, et par d'autres moyens encore...
— Qui ne sont connus, dit Pierre Mauclerc, que de notre ami Crignon, de M. de Verassan et de moi.
— Mais qui l'étaient certainement, reprit Crignon, de Christophe Colomb, d'Amerigo Vespucci, Florentin , et de Magalhaens, amiral portugalais, qui le premier a fait le tour du monde.
— Or, dit Pierre Mauclerc, je vous dirai, en ce qui concerne l'astrologie, que la longitude de la lune et des étoiles fixes s'obtient par le secours de la ligne écliptique du zodiaque; elle commence au signe des Poissons.
Si LES PILOTES D'AN GO.
— Pisces , murmura Braguibus; c'est le carême, signe maigre.
■ — 11 vaudrait mieux, répondit Oignon, pour Braguibus qu'elle commençât à Aries ou Cancer ou Capricomus, tous signes cornus et biscornus.
— La latitude, dit Mauclerc, de ladite lune et desdites étoiles se suppute depuis la ligne écliptique par 30 degrés jusqu'aux pôles du zodiaque. La déclinaison du soleil et des autres planètes1 est semblable à ce que nous appelons latitude de la terre : elle s'observe depuis la ligne et s'étend au midi et au septentrion. Ainsi, lorsque le soleil est au premier point du Délier ou de la Balance...
— La Balance, dit Braguibus, est un signe normand. C'est la balance de Thémis dont use maître Etienne Picot.
— Cap de saint Arnaud! s'écria Chamouillac, je ne vois pas dans tout cela de signe gascon !
— Prenez patience, notre ami, répondit Braguibus. Nous Tiendrons au Sagittaire, qui est le signe des arbalétriers de Guyenne et des arquebusiers de Gascogne.
— J'observe, dit Mauclerc, que M. Braguibus avait promis de ne plus parler, et que M. de Chamouillac s'était •engagé à le faire taire. Passant outre, je poursuis. Le soleil étant au premier point du Bélier ou de la Balance, il ■est équinoxial, et il n'y a point de déclinaison ; mais dès qu'il entre dans le Cancer ou dans le Capricorne, sa déclinaison de la ligne équinoxiale est de 23° 30', et ainsi du reste.
— Amen! dit Braguibus en bâillant.
— Vous parlez là-dessus comme un livre, notre maître, dit Chamouillac, et je suis bien aise que vous l'entendiez en quelque sorte mieux que moi. Venez-vous avec nous? Le service du roi s'en trouvera bien.
— Monsieur, dit Pierre Mauclerc, il est fâcheux que les mariniers ne soient point astrologues, sinon par accident2. Pour cela, M. de Verassan et Jean Florin m'ont engagé
I. 11 ne faut pas oublier que nous sommes en 1526. ■2. Jean Alfonse, Hydrographie, ap. Margry, 261.
LES l'ILOTES D'ANGO. 55
avec eux, car je suis marinier et astrologue, et comme vous dites, je pense que le service du roi s'en trouvera bien.
— Voici, dit Braguibus, qui est doctement parlé. Noire navire sera vraiment le jardin d'Académus, tel qu'il était à Athènes. Nous serons une école de philosophie flottante; je rêve de délices; ce ne sera que petits entretiens mignons, discussions aimables, et...
— Lettres royaux! messieurs! s'écria solennellement maître Etienne Picot en entrant. Lettres royaux! Lettres de marque !
— Debout! » dit Oignon en se levant le premier.
A côté d'Etienne Picot marchaient Jean Florin et un religieux cordelier. Derrière venaient Martin, l'Espagnol et Antoine Vasseur. Maître Picot tenait des papiers à la main et les portait aussi dévotement qu'il eût fait d'un saint sacrement. Jean Florin avait la mine triomphante.
« Je crois, me dit Oignon à l'oreille, que nous n'allons pas nous amuser longtemps à la moutarde, et que nous partirons prochainement.
— Messieurs, dit Florin, je vous donne le bonjour. Veuillez vous tenir prêts pour demain matin, jour de saint Etienne. A huit heures nous entendrons la messe, et à dix heures nous embarquerons. Maître Picot, informez la compagnie des lettres de marque que nous a octroyées le bon roi notre sire. Il importe, avant de partir, que chacun connaisse notre bon droit.
— Messieurs, silence! cria maître Etienne Picot d'une voix glapissante. « Ce 2e de mai, de l'an de grâce 1526, à la requête de maître Jean Florin, capitaine marinier, nous, Etienne Picot, alloué près la cour de Ilonlleur et procureur dudit Jean Florin sur le navire appartenant à monsieur Jean Ango, vicomte de Dieppe, étant ledit navire la Pensée, de la contenance de soixante-dix tonneaux ou environ, — faisons savoir à tous, pilotes, maîtres et compagnons enrôlés pour le service du Roi sur ledit navire, que le Roi notre Sire a octroyé audit maître Jean Florin lettres de marque ou de représailles
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pour certaines pilleries, ravages et offenses faites par les Espagnols et les Portugalais à des navires appartenant à monsieur Ango, susnommé, bourgeois du navire. Ledit Ango ayant assigné les Espagnols et Portugalais par assignation remise à leurs ambassadeurs à défaut de leurs personnes, et eux n'ayant voulu comparoir à l'effet de débattre le procès contradictoirement avec le requérant ou ses ayants droit, et ne pouvant se faire autrement, Ango, rendre justice, à la requête de la cour de Rouen, il lui a été octroyé lettres de marque pour soi indemniser. Et avons été délégué, nous. maître Etienne Picot, pour apprécier et estimer à sa juste valeur ladite indemnité à prendre sur les Espagnols et les Portugalais, suivant les pièces, livres de raison, contrats, polices d'assurance, et généralement tous papiers à nous remis par le requérant. A cet effet, avons assigné lesdits Espagnols à payer entre nos mains la somme de deux cent huit mille livres tournois et sept deniers pour indemnité, la somme de deux mille quatre cent vingt et une livres tournois trois deniers et six liards pour frais du procès, épices, droits de greffe; et leur remettrons copie de ladite assignation dont le coût est de onze livres et dix-huit sous ; sans préjudice des intérêts courants et frais ultérieurs, comme est de justice. »
— Et en outre, dit Jean Florin, je les assigne, moi, Jean Florin, devant la cour de Rouen, en réparation d'injures par eux dites à ma personne contrairement à mon honneur, comme de m'avoir appelé pirate, en quoi ils ont menti par la gorge.
— Voire, reprit Picot, pour cette injure notable et ce mensonge insigne, nous les poursuivrons, demandant à bon droit qu'ils soient condamnés à dommages-intérêts et aux dépens, et à soi entendre appeler traîtres, ennemis de la foi et du roi, robbeurs, ladres, meurtriers et larrons.
— Ajoutez., dit Chamouillac, maroufles, bélîtres, pendards, et cent coups de bâton avec.
— Monsieur, dit gracieusement Etienne Picot, je le veux bien, en ce qui concerne les paroles, et j'en mettrai tant que
vous voudrez, toutes vilenies qu'il vous plaira, pour huit sols l'injure. Mais pour les coups de bâton, la coutume de Normandie n'est point d'en mettre dans les assignations.
— Je les baillerai donc moi-même, s'écria Ghamouillac, suivant la coutume de Gascogne. Et, cap de saint Arnaud! pour les injures, ne vous épargnez pas ; vous pouvez en mettre pour cent écus et plus : je suis bon pour les payer.
— Mes amis, dit Jean Florin, à cette heure il faut vous préparer à partir. Maître Oignon, vous ferez des avances de loyer à ceux des compagnons qui n'ont pas d'argent pour qu'ils puissent acheter les armes qu'ils jugeront bon, et quelques petites marchandises dont ils feront le trafic à leur compte avec les Indiens. Mes amis, voici ce bon religieux de Saint-François, frère Nicolas Lcboucher, qui nous accompagnera pour nous dire la messe, nous confesser de nos péchés et amener les sauvages des terres de là-bas à notre foi. Vous pouvez donc partir en toute assurance pour ce qui est de l'âme. Pour ce qui est du corps...
— Je m'en charge! dit Braguibus. C'est affaire à moi. Messieurs, j'emporte pour vous toutes drogues, gogues et senogues. N'ayez crainte : ceux qui mourront, je ferai leur anatornie, et j'expliquerai très-bien aux autres de quoi ils sont morts. Vous voyez par ma mine combien ma santé est riante et florissante. Je ne suis point de ces médecins tout catarrheux et sentant la fièvre. Je me porte bien, Dieu merci, et je suis content de voir que vous vous portez bien aussi. Je vous soignerai en latin, en grec, voire en hébreu si vous le désirez.
— Soignez-nous en bon Français, dit Jean Florin. C'est tout ce dont vous êtes requis. Pour le reste, mes amis, vous serez sur un bon navire, si jamais il en fut, bien équipé, bien avitaillé et bien muni de toutes artilleries. Nous avons le bon droit avec nous.
— Dans ce sac! s'écria Etienne Picot en brandissant le sac où il mettait ses papiers. Le procès sera bon et bien gras : je ne le donnerais pas pour dix mille écus !
— Et pour vous hausser tout à fait le cœur, dit solennellement Jean Florin en ùtant son bonnet, apprenez que M. Yves Lecouteux ' vient d'assurer le navire et les marchandises pour quatre-vingt mille livres, de sorte que tous risques et avaries seront remboursés, et que, quand même nous irions au fond de l'eau, le bourgeois du navire n'y perdrait rien, car il serait indemnisé jusqu'au dernier sou. Mes amis, c'est une belle chose d'embarquer sur un tel navire que, partant avec des lettres de marque, il trouve assureur pour quatre-vingt mille livres tournois, et je suis plus fier de monter un navire si richement assuré que si le roi notre sire m'avait fait chevalier de ses ordres. »
Après cette belle harangue et les aimables promesses qu'on nous avait faites de nous anatomiser si nous trépassions, et de faire donner quatre-vingt mille livres à M. Jean Ango si nous allions au fond de la mer, Jean Florin sortit fièrement, suivi de son inséparable Etienne Picot qui portait le bon droit des gens dans un sac, et de frère Nicolas Leboucher à qui étaient commis les péchés de deux cents corsaires normands.
Nous sortîmes nous-mêmes pour acheter nos équipements et nos armes. Pierre Mauclerc se chargea de nous avitailler de marchandises. Pour moi, j'eus chez un fripier pour 120 livres deux pourpoints à la marinière presque neufs , deux hauts-de-chausse , six paires de bas, six chemises, un bon surcot de bure avec sa cagoule, et un bonnet de laine. Sur le conseil et sous la direction de Chamouillac, j'achetai un Verdun3 ayant une fleur de lis pour pommeau, une dague à la française, une arquebuse avec force mèches, ainsi que la poudrière et le cornet à pulvérin. J'achetai aussi une rondache, une brigantine et un morion. Braguibus ne voulait pas d'abord acheter d'armes ni offensives, ni défensives.
« A quoi bon des armes? disait-il. J'ai assez de moyens de tuer les gens.