CHAPITRE IV
La première prise.
Le lendemain, après avoir entendu la messe qui fut dite dans la nef de l'église de Saint-Maclou, nous partîmes ensemble pour nous rendre à bord de nos navires. L'embarquement se fit au milieu d'un grand concours de gens qui étaient venus pour nous dire adieu et voir le spectacle de notre départ. Jean Florin fit ses adieux à sa femme, et maître Picot parut, accompagné de la sienne et de ses ilcns, portant derrière lui ses sacs à procès Les adieux de Picot furent bien tendres et toucliants.
« Adieu, mademoiselle Picot1, disait-il. N'avez-vous rien omis en empaquetant mon bagage?
1. Le titre dc'« madame » ne se donnait qu'aux femmes de gentilshommes. Une bourgeoise mariée s'appelait « mademoiselle ».
— Non, mon ami, disait M" Picot. J'y ai mis une robe neuve, un chaperon fourré, du papier, du parchemin, votre Tribonien, votre Papinien, votre Ulpien, et vos Coutumes de Normandie reliées en veau.
— Gilles Bidouille, dit maître Picol à son premier clerc, donnez-moi ces sacs, et vous, petit saute-ruisseau, donnez-
1 moi mes mitaines.
— Adieu, mon ami, dit M"c Picot. Gardez-vous bien du serein sur le soir, vous êtes sujet à vous enrhumer.
— N'ayez crainte, mademoiselle Picot, dit l'alloué. N'oubliez pas de régler ces onze écus que je dois au buvetier, et de poursuivre l'affaire Belavoine.
— Je n'y faillirai pas, mon ami, répondit MUo Picot. Et vous, ne vous échauffez pas trop en remettant vus exploits.
■ — Maître Lerouge, dit Picot en donnant l'accolade à son ami, que Dieu vous garde.
— Adieu, maître Picot, dit Lerouge, adieu, (leur de la jurisprudence, miroir de l'équité. Sans faute, je ferai dire une messe par mois, à votre intention, en la chapelle du Palais.
— Et moi, mon ami, dit M"e Picot, pour me consoler de votre absence j'irai à l'audience tous les jours.
— Adieu, mon amie, s'écria Picot attendri; vous êtes bien digne de porter 'mon nom. Votre tendresse me fend l'âme. Adieu; ayez bien soin que la poussière ne gâte pas nus meubles, et ne vous laissez manquer de rien. »
Disant ces douces paroles, maître Picot serra sa femme sur ses sacs à procès et franchit à grands pas la passerelle, pendant que ses clercs et une foule de plaideurs agitaient leurs mouche-nez. Nous reçûmes encore les adieux et les souhaits de maître Jacques Lelièvre, imprimeur et libraire du roi, venu tout exprès de Rouen ainsi que maître Guillaume Bouchet. Parmi les assistants se trouvaient encore Jean et Raoul Parmentier, capitaines dieppois qui s'entretinrent longuement avec Yerassan et Florin. Mauelerc et Grignon, qui étaient fort de leurs amis, me conduisirent à
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eux, et ils me firent grand accueil. Finalement, environ onze heures, nous étions tous à bord des trois navires, la Pensée, la Dauphine, la Normande. Environ six heures après midi, nos ancres furent halées, les voiles mises hautes, et nous partîmes du Havre Français de Grâce, à la conduite d'un bon vent sud-est qui nous poussa sérieusement jusqu'au travers de la Hogue. Je pris le deuxième quart, environ minuit, en compagnie de Pierre Mauclere, relevant Pierre Oignon qui s'en alla coucher. Nous couchions tous trois dans une chambre au-dessus de celle du capitaine, sur le château-gaillard d'arrière.
Devant la chambre du capitaine, au milieu de la largeur du premier tillac, et à couvert, était l'habitacle ' fait comme une armoire, et percé de deux portes, une à tribord2, l'autre a bâbord. Dans l'habitacle était la chandelle du quart, allumée, la cloche du quart, les compas et les horloges de sable. Devant l'habitacle se tenait le matelot qui manie le gouvernail. Au gouvernail est attaché un manche qu'on appelle heaume ou limon. Celui qui gouverne le manie au moyen du gousset, qui est une grande barre laquelle répond, près de l'habitacle, à une petite virole de fer.
Entre l'habitacle et le grand mât est le cabestan, avec la petite pièce de bois clouée au tillac et mobile par un bout pour l'arrêter, qu'on nomme linguet.
La chambre du canonnier et du maître, le magasin et la soute où se gardent les biscuits et les autres provisions, sont sous la chambre du capitaine et le timon du gouvernail.
Les lits des autres compagnons sont la plupart emboîtés autour du navire, et nommés caiute.
a Monsieur, dis-je à Pierre Mauclere, je ne vois vraiment pas pourquoi je serais bien logé dans une chambre, quand ce bon religieux, frère Nicolas Leboucher,l'honnôte
1. Habitacle c;t un anachronisme. Auxvi' sièr.le, on disait « le bitacle ».