Tapageurs
- — Monsieur, dit un écolier en s'inclinant devant Giovanni, soyez le bienvenu céans : vous y êtes tout à fait à votre place; vous avez la mine d'un latiniste ou d'un coupeur de bourses! 11 ferait bon se trouver avec vous, sur le minuit, dans la rue des Mauvais-Garçons ou dans la ruelle de Yide-Gousset.
— Te voilà en belle compagnie , Gonneville ! cria un autre. Je ne m'en souhaite pas de meilleure pour aller détrousser un Lombard qui vient de faire une tournée chez ses débiteurs. »
De fait, le sieur de Verazzano, avec son visage hàlé, son nez fait en bec de corbin, sa moustache troussée haut, ses yeux noirs profondément enchâssés, avait la mine d'un gentilhomme de minuit. Il était accoutré, en vrai aventurier, d'un pourpoint de velours fort usé, de chausses à la marinière, d'un bonnet albanais ; il portait une grande épée bâtarde et une dague à la suisse au même baudrier.
Le maître es armes ôtait son bonnet et s'inclinait souriant de manière bien affable. « Messieurs, disait-il , un peu de place, s'il vous plait. Je suis votre serviteur. Écartez un peu votre escabeau, monsieur, je vous en prie, que je passe entre cette futaille et votre dos. Vous êtes tous gentils compagnons. Otez vos jambes de mon passage, monsieur le bachelier, mon ami. À votre service, messieurs. Permettez que je passe, s'il vous plait. »
Parlant ainsi, le sieur de Verazzano se glissait entre les escabeaux, les tables, les jambes des écoliers, répondantaux railleries par de grands coups de bonnet, et me tirant derrière lui. Quand il fut au fond de la salle, derrière les six futailles éternellement en perce à côté des degrés du cellier, il ouvrit une petite porte qui conduisait au cabinet du cabaretier lui-même, cabinet où on ne recevait que des buveurs de distinction, j'entends ayant la bourse des mieux garnies. J'entrai avec lui, et aussitôt, refermant la porte, il se redressa de l'air le plus fier du monde, mit une main à la garde de son épée, l'autre sur mon épaule, et dit gravement :
« Otez votre bonnet, monsieur mon ami ; René Binot Paulmierde Gonneville, ôtez votre bonnet devant les meilleurs mariniers de France; saluez les capitaines de M. le vicomte de Dieppe, les pilotes de Jean Ango ! »
Sept personnes étaient attablées dans la salle autour d'une table de chêne chargée de brocs, de verres et de hanaps. L'une d'elles se leva, un homme de quarante ans ou environ, de stature moyenne, les cheveux blonds, les yeux bleus, le visage hâlé, l'air franc et loyal : il poussa un escabeau de mon côté.
«Asseyez-vous ici, monsieur de Gonneville, dit-il. Vous êtes le bienvenu. Depuis quatre jours, le capitaine de Verazzano nous promet votre arrivée. Allons, monsieur, venez çà : un cadet normand de Ronfleur est à sa place parmi nous autres Dieppois, MalouinsetRochelais. Giovanni mon ami, par ici, à côté de moi. »
Je m'assis, fort embarrassé. Un vieux, qui était à l'autre bout de la table, vint à moi et me considéra bien attentivement.
« C'est bien lui ! s'écria-t-il. Ce sont bien les yeux gris de M. le capitaine de Gonneville, et son front haut, et ses cheveux châtains, et ses lèvres rouges comme cerises. C'est bien là le fils de mon capitaine. On croirait voir feu M. Robert de Gonneville tel qu'il était à vingt ans! »
Là-dessus, ce vieux fondit en larmes et me baisa les mains. Je voulais les retirer, mais il les retenait, disant :
« Non, laissez-moi, monsieur de Gonneville. J'ai navigué vingt-cinq ans avec monsieur votre père. A présent, je suis trop heureux de voir son fds comme lui. Si je puis finir ma vie naviguant avec vous, je ne demande plus rien que paradis après. Oh! mon gentilhomme, si vous êtes aussi bon capitaine de mer et aussi prudhomme que feu votre père, il n'y en aura pas deux comme vous en ce temps-ci : c'est moi, Antoine Vasseur, pilote de Gonneville sur Ronfleur, qui vous le dis.
— Messieurs, dit l'homme qui s'était levé le premier, par-
Otcz votre bonnet, monsieur mon ami.
Ions à sens rassis de l'affaire pour laquelle nous sommes réunis. Asseyez-vous, Antoine. Monsieur de Gonneville, veuillez me prêter votre attention. Sachez d'abord qui nous sommes céans. Voici le sieur Jean Àlfonse, pilote et capitaine, du port de la Rochelle. Voici le sieur Pierre Crignon, pilote du port de Dieppe; pareillement de ce port, Antoine Vasseur, maître, et Jean de Verassan, comme nous l'appelons, Giovanni de Verazzano, comme vous l'appelez, capitaine de navire.
— Ah! monsieur, m'écriai-je, m'adressant au Florentin, vous m'avez trompé : je vous croyais maître es armes, Italien, et voilà que vous êtes capitaine de marine normand!
— Voici , reprit mon interlocuteur, le sieur Jacques Cartier, pilote de Saint -Malo, et pour moi, sachez que mon nom est Jean Florin, et que je suis pilote et capitaine du port français de Grâce1. Ces trois autres personnes que vous voyez ici sont maître Braguibus, médecin tourangeau, le sieur de Chamouillac , gentilhomme gascon, et maître Etienne Picot, alloué2 de la cour de Rouen. s>
J'étais trop bon Normand pour ne pas me lever sur-lechamp et saluer un homme de loi, un alloué de la cour de Rouen. Maître Etienne Picot me rendit mon salut bien gracieusement, et tirant des papiers d'un sac appendu à sa chaise, les posa sur la table. Ensuite il prit dans une bougette de sa robe une écritoire avec des plumes et toussa par trois fois.
« Messieurs, commença ledit maître Etienne Picot, avec votre permission, par-devant moi, Etienne Picot, alloué de la cour de Rouen, étant présents les sieurs Jean de Verassan, principal pilote...
— Passons, passons, maître Picot, interrompit Verazzano; nous savons tout cela. Venez au fait, et communiquez à M. de Gonneville les papiers qui le concernent.
— Or bien, monsieur de Verassan, reprit l'alloué, je