Fifre c-t tambour
72 LES PILOTES DANGO.
cendre bien vite apprêter ce qu'il faudra pour les blessés ! Ne connaissez-vous pas votre place ? N'entendez-vous pas sonner le branle-bas ? »
Braguibus ouvrait la bouche pour faire un discours, mais Oignon le poussa rudement vers l'écoutille, en lui disant :
« Descendez, notre maître, descendez vite! Votre place est en bas. Pour le service du roi, descendez !
— Si c'est pour le service du roi, dit Braguibus, je descendrai. Mais je veux que trente mille diables m'emportent si j'entends rien à votre marine. Je vous cède ma pertuisane, puisque vous le voulez, et je vais à mes remèdes, puisque le roi l'ordonne ! C'est pure courtoisie de ma part. »
En quelques instants le branle-bas de combat fut terminé. On hissa au bout des vergues les harpons tranchants faits en forme d'S, pour couper, à l'abordage, les cordages de l'ennemi. On jeta au-dessus du tillac, entre le grand mât et le château-gaillard d'arrière, un pont de cordes sur lequel parut Jean Florin, le coutelas nu à la main.
« Tribord amures, ho ! cria le capitaine. Déferle le hunier de misaine et hisse la civadière, ho ! Cous les bonnettes. Cargue le bourset de grand mât, ho! Le heaume à tribord !
— Tout est paré! cria Vasseur du château-gaillard d'avant.
— Sus alors ! cria le capitaine, et vive le roi François Ier! Vive le roi de France !
— Vive le roi de France ! s'écrièrent joyeusement tous les compagnons.
— Eh René! me cria Braguibus en sortant la tète par une écoutille; eh! mon ami, que signifient ers clameurs? Est-ce fini? Combien sont occis? Combien sont blessés? Faut-il que je vienne les panser? Avons-nous la victoire? »
Pierre Oignon, levant le panneau, referma l'écoutille sur la tète de Braguibus. Mais l'obstiné Tourangeau releva le panneau, et, passant de nouveau sa tête, s'écria :
« Notre ami Palinurus, vous êtes bien dur. Vous avez le cœur armé de triple harnais de chêne et d'airain
Voliis robur et ;rs triplex.
Dites-moi où sont les blessés, afin que, comme un autre Machaon, ou comme le gentil Podalire, à la bataille de Troie...
— Monsieur le médecin, dit doucement maître Etienne Picot en montant l'échelle de la même écoutille et en passant par-dessus Braguibus, monsieur notre- compagnon, permettez que je sorte afin d'aller à mes affaires. »
L'alloué mit les pieds sur le tillac, baissa le panneau et poussa le verrou, enfermant ainsi Braguibus, ce que Crignon avait omis de faire.
« Bonjour, messieurs, dit maître Picot de sa voix la plus douce. Messieurs, je souhaite le bonjour à toute la compagnie. Jacques l'Écossais, mon ami, et vous, Yves le Breton, avez-vous chargé de poudre fraîche mon premier clerc?
— Oui, notre maître, répondirent les deux matelots auxquels parlait l'alloué. Nous venons de le faire.
— C'est bien à vous, mes amis, dit maître Picot. Obligezmoi de me suivre, que je parle à ces Espagnols là-bas, car ils me semblent rebelles et contumaces. »
Disant ces mots, notre procureur entra sous le châteaugaillard d'avant, et se plaça près du grand canon de fer coulé de Périgord qui s'y trouvait entre deux coursiers ou grands canons de fonte verte. Ce canon de fer coulé était celui qu'il appelait son « premier clerc ».
ce Monsieur le religieux, notre père spirituel, s'écria Braguibus en sortant sa tète d'une autre écoutille, baillez-moi ceux que vous n'avez pas confessés, afin que je les panse et guérisse !
— Braguibus, mon enfant, répondit joyeusement frère Nicolas Leboucher, vous êtes bien bavard; ce n'est que péché véniel. Mais, je vous en prie, n'empêchez pas la ma-
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nœuvre car, avec le capitaine Jean Florin, ce pourrait bien être péché mortel. »
Ce bon religieux, frère Nicolas, était bien le chrétien 1;; plus aimable qui fut jamais au monde; toujours riant, toujours priant, affable à un chacun, réconfortant les faibles, rabattant les superbes, et prêt à mettre la main à la manœuvre .vrai chapelain de navire normand, et bon Français par-dessus tout. Il s'était lié de grande amitié avec Braguibus; aimant autant les belles-lettres et les humanités que lui, ils s'entretenaient volontiers l'un l'autre de toutes sortes de matières métaphysiques, ardues et épineuses, pour occuper les loisirs de la navigation et passer agréablement le temps.
Ghamouillac sortit dessous le pont de cordes sur lequel se tenait le capitaine, et où il s'était placé avec Martin l'Allemand, Miguel l'Espagnol, et une dizaine de matelots, tenant en mains, qui arquebuses, qui demi-piques ferrées d'un pied et demi par le boni.
« Monsieur l'homme de loi mon ami, s'écria-t-il, où êtes-vous? Si vous êtes céans, dites-leur pour cent écus d'injures. Je crois, cap de saint Arnaud ! que c'est le vrai moment. N'y épargnez rien, je vous en prie.
— Mort de ma vie! s'écria Jean Florin du haut de son pont, quelle navigation faisons-nous ici? Quels fous enragés avons-nous emmenés? Je vais jeter tous les bavards au fond de la mer si je les entends grouiller encore une fois. »
Sur cette parole du capitaine tout rentra dans le silence. On n'entendit plus que le craquement des mâti chargés de voiles, et le bruit de l'eau coupée par l'étrave. Nous avancions rapidement, gagnant bien fort sur la roui'.', de la caravelle. Notre Pensée était armée de quinze gros canons, tous posés sur leurs affûts, avec les surbandes les serrant par les tourillons. Trois de ces canons étaient sous le château-eaillard d'avant, et deux sous le château-eaillard d'arrière, dans la propre chambre du capitaine. Les dix autres étaient de chaque bord, sous le tillac, où coin-
mandait maître Antoine Vasseur. Le tillac, ou pont de caillebotte, était au milieu percé en treillis et ouvert à carreaux pour laisser évaporer la fumée de l'artillerie. Chacun des canons était bien amarré aux boucles ou argants qui sont à tribord et à bâbord du sabord par une grosse corde, laquelle perce l'affût sous la culasse : c'est la drosse, qui donne liberté au canon de reculer de son sabord après qu'il a tiré, et l'arrête à demi-tillac. De chaque côté de l'affût, il y a un anneau de fer qu'on appelle crochet de retraite. Aux crochets de retraite sont attachés, de chaque bord, des palans composés chacun de deux poulies. Ces palans passent par les argants et servent à remuer le canon, à le braquer et à le mettre en sa mise en batterie, quand il a tiré ou qu'il est chargé. Nos canons étaient bien munis de tous les outils nécessaires: tels que lanternes, qui sont des manches de bois pour porter la poudre au fond du canon; refouloirs, qui servent à la pousser et à la presser ; écouvillons et griffons, qui servent à rafraîchir le canon avec de l'eau et du vinaigre; boutefeux avec leur mèche allumée; dégorgeoirs, qui sont des petits fers longs de huit pouces pour désamorcer le canon et sonder la lainière ou secret; coins de mire, qu'on pose sous la culasse et sur les dentelures ou degrés de l'affût pour mettre le canon au point de tirer ; gargousses de bois, de fer-blanc et de carton, contenant leur charge de poudre; cornets, contenant le pulvérin pour amorcer; balles rondes de bronze et de fonte; balles à fiche, qui ont une grande barre de 1er au travers, pointue de chaque bout; balles à rame, qui sont enchaînées ; bedaines, qui sont balles de pierre. Le capitaine Jean Florin avait une attention particulière à l'artillerie, dans laquelle il excellait plus qu'aucun homme de ce temps, voire plus que Mgr Galiot de Genouilbac, grand maître des artilleries du roi, et il avait fait plusieurs inventions et changements notables qu'on voyait à nos canons sur la Penser, et que je n'ai vus nulle autre part. Il avait fait aussi placer sur le pont de caillebotte et sur les châ-
leaux-gaillards d'avant et d'arrière plusieurs pierriers, pièces d'artillerie l'oit ouvertes en carré sur la culasse '. Dans cette ouverture on met une boite de fer pleine de poudre, et au corps du pierrier des saquettes ou cartouches qui sont des cailloux, des balles d'arquebuses, de fauconneaux empaquetés, bien serrés, dans une poche, et qu'on tire à l'abordage.
Nous étions arrivés à un trait de canon de la caravelle; je m'attendais à une bataille terrible.
« Maître Picot, cria le capitaine, êtes-vous paré?
— À votre commandement, cria Picot.
— Bien ; envoyez-leur une sommation. »
Picot, dépouillant sa robe de procureur etposantsonbonnet carré dessus, se coiffa d'un bonnet à la marinière et se mit en pourpoint. C'est ainsi que l'alloué se changea en canonnier. 11 saisit le coin de mire, mil sans se presser la pièce au point de tirer; puis, se reculant vivement, dit à Jacques l'Écossais :
« Elle est bien ainsi, mon ami. Feu ! »
Jacques posa son boutefeu sur le secret, le coup partit, le canon tendit sa drosse et s'arrêta.
« Chargez! » dit tranquillement Picot, en passant au coursier qui était à bâbord du grand canon et en reprenant le coin de mire.
Quatre matelots chargèrent pendant que Picot mettait sa m ronde pièce au point. Quand ils eurent chargé, il leur cria sans se détourner : « Palanquez! »
Les palans furent halés, et la pièce sortit sa gueule du sabord.
« Feu! » cria encore Picot en se jetant de côté.
Le second coup partit; On était à portée de la voix. Jean Florin cria du haut de son pont :
« Amène ! Pour le roi de France ! Amène ! »
A ce moment nous passions par leur travers. Le capitaine cria par l'écoutille :
1. On voit que nos marins se servaient du canon à chargement par la cul:is<" dès l'époque de François I".
Picot dépouilla sa robe de procureur.
« Maître Vasseur, feu! puisqu'ils en veulent. »
Le tillac trembla de la décharge. Toute la batterie de bâbord avait tiré ensemble. La fumée sortit parle pontdecaillebotte. Nous restâmes un instant sans rien voir. On entendit le capitaine qui criait :
« Veille au timon. Le heaume à tribord, ho ! »
Du coup, nous leur avions coupé la route. A travers la fumée qui se dissipait, je vis que le pavillon à croix de Saint- André descendait du bâton de leur grandmât. Ils se rendaient.
« Allons, cria le capitaine, amène tout, et plus vite que cela! Abats l'enseigne! Amène le bourset! Passe sous vent à nous! »
Les Espagnols obéirent sans discussion. Un instant après, le pavillon de France était hissé à leur grand mât et l'échiquier de Normandie à leur misaine.
« Envoie le capitaine et le subrécargue à mon bord! cria Jean Florin. Maître Vasseur, faites mettre la chaloupe à la mer et allez à bord à eux.
— Venez, Gonneville, me dit Crignon. Nous devons aller à leur bord pour saisir leurs livres. Maître Vasseur s'assurera de leurs armes et manœuvres. »
Picot, endossant vite sa grande robe et coiffant son bonnet carré, saisit son sac et descendit dans la chaloupe avec nous et six matelots armés. Le canonnier était redevenu procureur.
Antoine Vasseur fit accoster la caravelle au château d'arrière, d'où on nous jeta une échelle de cordes. Il plaça nos compagnons sur ce château, l'arquebuse au poing, mèche allumée, leur enjoignant de tirer sur les Espagnols s'ils faisaient le moindre mouvement. Aussitôt qu'ils furent rangés, pendant que j'allais avec Crignon dans la chambre du capitaine et dans l'habitacle pour nous saisir des livres de bord et instruments nautiques, et que maître Vasseur se faisait apporter toutes les armes, maître Picot, déployant un papier, donna gravement lecture aux Espagnols de nos lettres de marque.
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Les Espagnols, malgré ce qu'on dit de leur vaillance et fierté, semblaient tous penauds et obéissaient strictement à maître Vasseur. Quand ils furent tous désarmés, maître Vasseur les lit réunir sous le château-gaillard d'avant, après avoir fait décharger avec le tire-bourre l'unique canon qui s'y trouvait, et qui était une mauvaise pièce de fonte verte toute rouillée, sans affût, et seulement posée sur chantiers. Ensuite, on les enferma sous la garde de deux matelots armés; deux autres des nôtres veillèrent au timon, et avec le reste nous parcourûmes toutela caravelle, depuis la chambre du capitaine jusqu'à la sentine, fouillant les plus petits coins. De marchandises il y fut trouvé peu de clinses, mais beaucoup d'armes et d'artilleries, comme cuirasses, biigantines, morions, rondaches, épées, piques, arbalètes et arquebuses assez pauvres du reste, car toutes armes à feu espagnoles ne valent point les françaises.
Ce navire parlait de Cadix pour les Indes, et portait spécialement des aventuriers qui allaient gagner du butin là-bas. Si experts que fussent le capitaine Jean Florin et maître Picot en l'art de tondre et de rançonner, ils ne purent, hors les armes, tirer du capitaine, de ses officiers et de tous leurs i;ens, que cent cinquante- trois écus d'argent et environ deux cents écus de marchandises, comme fut très-bien estimé par Picot. Quand le navire eut été aussi bien nettoyé et vidé de tout ce qui valait quelque chose, ipie le furent la bourse et les bougettes du capitaine et de ses officiers, on nous abandonna les matelots.
« L'homme, dit Crignon, sans se gêner, au pilote des Espagnols, vous avez là un saye de velours bien fin. Le mien vous fera aillant d'usage. Il y a bien deux ans qu'il me sert; il est encore bon.
— Sea asi! disait l'Espagnol. Faites comme vous l'entendrez. Vous êtes les plus forts.»
Nos compagnons troquaient ainsi leurs vieilles hardes contre les meilleures que pouvaient avoir les Espagnols, non sans visiter soigneusement les bougettes, voire de
ceux qui étaient les plus dépenaillés. Ce fut vite fait, « Messieurs, cria Picot, avez-vous fini?
— Oui, notre maître, répondirent les compagnons.
— Nulle personne, reprit Picot, ne s'est approprié rien du butin et gros de la prise? Vous n'avez pas pris d'argent sur les personnes plus de trente livres?
— Non, notre maître, répondirent les compagnons. Nous n'avons pris que \e pillage, suivant la coutume.
— Je crois, dit maître Vasseur, que tout le pillage ensemble ne fait pas trois écus d'argent. La peste soit des gueux !
— Or ça, dit Picot, je déclare donc que le pillage et le butin ' ont été faits comme de justice, et je lève l'audience. Maître Vasseur, nous pouvons retourner à notre bord. Messieurs les Espagnols, serviteur; je vous soubaite un bon voyage. »
Après ce notable discours, nous remontâmes sur la Pensée, et aussitôt le capitaine Florin renvoya sur la caravelle le capitaine espagnol, en lui disant en bon français de Normandie et de Bretagne :
« Monsieur, je vous donne congé et sauf conduit. Vous pouvez parler aux Hébreux '2. »
A peine eûmes-nous repris notre route qu'il nous arriva de la caravelle la plus belle buée que j'eusse ouïe dénia vie :
« Larrons ! Gavacbes ! Veillaques ! misérable Jean Florin! » et autres semblables vilenies.
«Retournons! s'écria Chamouillac courroucé. Cap de Saint-Arnaud ! allons les mettre à sac ! Allons châtier l'insolence de ces maroufles.
— Point, point! notre ami ! dit Criguon en souriant. Il faut les laisser crier un peu pour leur argent.
(. Pillage est la dépouille, les coffres, hardes et habits de l'ennemy pris, et l'argent qu'il a sur sa personne jusques à 30 livres. Butin est le reste et le gros de la prise.
2. Conijé est la permission de naviguer ; on les nomme Drieus en Bretagne, et la. réception varier aux Hébrieus
— Ils ont, monsieur, dit Picot* vingt-quatre heures pour maudire leurs juges, et il n'y a rien à dire. »
Telle fut notre première prise. Braguibus me raconta qu'à son grand étonnement, dès que le capitaine de la caravelle était venu à notre bord, notre Espagnol Miguel avait disparu, et que ledit capitaine avait très-bien reconnu Jean Florin, dont il avait déjà été le prisonnier. Ils s'étaient même entretenus en espagnol, familièrement et comme de vieilles connaissances. Comme Braguibus n'entendait pas l'espagnol, il ne savait pas ce qui s'était dit, mais il lui avait semblé par le geste et le ton de Jean Florin qu'il avait interrogé le capitaine de la caravelle, et l'avait curieusement questionné.
« C'est, dit Pierre Crignon, que le capitaine est curieux comme le sont tous navigateurs. Et comme il n'est pas des moins fins, je pense qu'il aura confessé son homme, et qu'à cette heure le capitaine Jean Florin en sait long sur les navires revenant des Indes en Espagne. Ce sont les meilleurs, parce qu'ils rapportent les trésors de là-bas.
— De sorte, dit Braguibus, qu'ils vont y cuire le pot au feu et que nous l'écunions au passage.
— Vous l'avez très -bien dit, notre féal, répondit Crignon.
— Mais, dit Braguibus, il me semble que nous faisons là métier de pirates, et que ces Espagnols n'avaient pas tort quand ils nous appelaient larrons. Le gentil César fit en son temps pendre et mettre à l'estrapade les pirates et larrons de mer, estimant qu'ils n'étaient que pendards, et que semblable race ne méritait que la potence. Valons-nous mieux qu'eux? Et si les Espagnols nous prenaient, ne pourraient-ils pas nous faire évêques marins donnant la bénédiction avec les pieds aux flots, en nous pendant à une vergue?
— Ils n'y manqueraient pas, mon ami, dit Crignon en liant. Il leur serait très-agréable de le faire.
LES l'ILOTES D'ANGO. 83
— Vertu -Dieu, s'écria Braguibus, j'ai peu dégoût pour la pendaison. Je n'en ai jamais eu et je n'en aurai jamais. Vraiment je regrette bien d'être venu. Sommes-nous honnêtes gens? Est-il licite de piller et de voler ainsi des chrétiens"? Me voici devenu truand. Je n'aime point cela. Je suis médecin des ribauds et par conséquent ribaud comme eux, si je sais encore bien syllogiser. Je voudrais bien m'en aller.
— Ha, ha ! dit Oignon riant de plus belle ; comme vous vous échauffez, mon ami ! Est-ce l'ombre de la potence qui vous rend si scrupuleux? Calmez votre appréhension et tranquillisez votre conscience. Si vous êtes pendu, vous serez pendu en honnête homme et frère Nicolas vous donnera l'absolution. N'est-ce rien, cela?
— Voire, dit Braguibus, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? Il est écrit dans les commandements de l'Église: tune robberas pas; tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain. J'ai vu que notre capitaine a très-bien robbé le capitaine espagnol, le soulageant de sa bourse, et je vois, maître Oignon, que vous avez convoité un saye de velours que je ne vous connaissais pas, à telles enseignes que le voilà sur votre dos.
— Les Espagnols, dit Oignon, ne sont pas nos prochains. Nous usons envers eux de justes représailles; nous avons le bon droit pour nous.
— Oui, répondit Braguibus. Je sais que le bon droit est dans le sac de maître Etienne Picot. Pensez-vous que l'avis de maître Picot, en si bonne forme qu'il soit, établisse le bon droit, l'assoyant comme sur une base d'airain? Summum jus, summa injuria.
— Monsieur, dit Picot intervenant dans la conversation, vous devez vous reporter à ce que dit Horatius de l'homme vraiment juste, qu'il appelle justum ac lenacem propositi virum. Nous sommes justes, puisque je suis homme de loi: voici mon bonnet carré qui vous le prouve; et nous sommes tenaces de notre propos, qui est de faire du butin sur les
ennemis du roi, puisque nous faisons du butin sur eux. Pensez-vous que la querelle du roi de France contre l'empereur soit juste?
— Je le pense, ditBraguibus, comme tout bon Français doit le faire.
— Pensez-vous, dit Oignon de son côté, que les Espagnols et les Portugalais suivent bonne justice quand ils disent qu'au delà de la ligne équinoxiale, les livrées et pavillons ne sont pas considérés, et que là tous vaisseaux sont forbans pour eux et toutes les prises bonnes ' ?
— Belle matière à plaidoirie ! s'écria Picot. Maître Crignon, vous l'entendez bien. Si toutes les prises sont bonnes pour eux, toutes les prises sont bonnes contre eux. Je l'ai débattu devant la Cour de Rouen, parlant pendant quatre heures.
— Mais, dit Braguibus, je me souviens d'avoir entendu chanter à Rouen par des mariniers :
Les avocats et les notaires Sont les pires des corsaires.
— Ce sont, répondit maître Picot, petits quolibets des hérétiques. Nous assignerons les chanteurs en temps et lieu. Oui, et il suffit de savoir que les Espagnols et les Portugalais s'attribuent la possession et le profit des nouvelles terres, en quoi ils mentent faussement.
— Oui, s'écria maître Vasseur qui nous écoutait, pour ce qui est de Terre-Neuve d'abord, je puis le dire. Il y a environ vingt-huit ans qu'un navire de Honfleur, commandé par le capitaine Denis, et ayant pour pilote Gamart, de Rouen, y aborda le premier. Depuis, en l'an 1508, un navire de Dieppe qui s'appelait la Pensée comme le nôtre...
— Hélas! dit Crignon. Pauvre Pensée! Je l'ai vue se perdre à la Hougue, il y a maintenant trois ans! J'y fus sauvé du naufrage parce galant Anglais, le capitaine James Watkins.