‹ Les pilotes d'AngoChapitre 4 sur 46 · Avoué · texte numérisé non relu

Avoué

prends acte de l'injonction que vous me faites, et si plus tard il est introduit quelque recours...

— Allez toujours, maître Picot! s'écria le capitaine Jean Florin ; vous êtes plus barguigneux qu'un Écossais. Nous ne sommes pas à la cour de Rouen céans, et la soupe refroidit. Donnez vos papiers, de par Dieu !

■ — Maître Jean Florin, répondit l'alloué, vous me faites sommation, contre la coutume de Normandie, nonobstant quevous soyez expressément désigné par M-' Philippe Chabot.

— Mille millions de pipes de diables ! s'écria Jean Florin courroucé, en frappant un grand coup de poing sur la table, donnez vos papiers, et finissons. »

Disant ces mots, il saisit les papiers et me les remit.

Maître Etienne Picot se rassit, maugréant et grommelant qu'il prenait acte, et qu'il dresserait procès-verbal de l'injure faite à sa robe.

« Regardez ceci, monsieur de Gonneville, me dit Jean Florin. Connaissez-vous cette écriture?

— Sur ma foi ! m'écriai-je les larmes aux yeux, c'est de la main de feu mon père.

— Et celle-ci, reprit Jean Florin en me tendant un autre papier, la connaissez-vous aussi ?

— Si je la connais ! C'est celle de maître Nicole Lefebvre qui accompagna mon père dans son voyage aux Indes, l'an 1504, de maître Nicole Lefebvre, mon précepteur! Donnez, donnez, monsieur. Hélas! le bonhomme est mort il y a maintenant trois mois. Dieu ait son âme.

— Oui, il est mort, répondit Jean Florin. Mais, avant de mourir, il m'a donnépour vous ces papiers que feu votre père l'avait expressément chargé de vous remettre quand vous auriez atteint votre seizième année. Or, comme il me l'a dit, vous devez avoir présentement seize ans.

— Je les ai eus la veille de la Noël de cette année passée, 1524!

— Rien, monsieur. Lisez, alors. »

C'est avec émotion que je lus la lettre suivante :

« Mon très-cher fils,

» Mon vœu a toujours été que vous serviez le roi de France sur mer, comme l'ont fait tous les Gonneville jusqu'à ce jour; mais je désirais aussi que vous apprissiez les belleslettres, sachant que leur discipline ne pourrait que fortifier votre esprit. C'est pourquoi je vous ai confié à l'excellent Nicole Lefebvre, et quand vous avez été plus grand, je vous ai envoyé à l'Université de Paris. En ce faisant, bien que vous soyez cadet, je n'ai pas négligé de pourvoir aux moyens de vous avancer et de vous permettre d'entreprendre sur mer, comme je l'ai fait, et comme fait voire frère. Mon très-cher fils, je vous lègue un trésor connu de moi seul et de Nicole Lefebvre. Partant de l'Inde australe, que j'ai été premier chrétien à découvrir, j'ai enfoui ce trésor sur la côte, dans la crainte des pirates anglais et portugalais. Vous savez comme j'ai été piraté et dépouillé par les Anglais au retour de mon voyage, et vous reconnaîtrez par là que ma précaution vous a été fort utile. Mon trésor est enfoui dans un lieu que vous retrouverez avec l'aide du récit et de la carte qu'en a dressée Nicole Lefebvre, mon ami et votre précepteur : j'ai planté à deux cent cinquante-trois pieds, directement au nord du point juste où il est enfoui, lequel n'est découvert qu'à marée basse, une croix sur laquelle Nicole Lefebvre a inscrit un distique latin, ces deux vers :

Hic sacra Palmarius posuit Gonivitla Binotus, Grcx, socius, pariterque utraque progenies.

Je vous lègue en toute propriété ledit trésor, où il y a un coffre rempli de lingots d'or et une cassette pleine de diamants, d'émeraudes et de perles fines, tels que je les ai eus d'Arosca, roi de l'Inde, sachant que vous le partagerez avec le fils dudit Arosca, Essomeric, lequel j'ai ramené en

notre terre, fait baptiser et instituer en la foi chrétienne, adopté pour mon fils et marié à votre sœur. » Que la paix de Notre Seigneur soit avec vous.

i Ce seizième de mai 1511. »

Quand j'eus fini de lire cette lettre, je rompis le sceau de celle de Nicole Lefebvre ; mais d'abord je dis à Jean Florin :

v Monsieur, avez-vous lu la lettre de mon père ?

— Oui, monsieur, répondit-il. Mais je n'ai pas ouvert le récit de maître Nicole Lefebvre, car vous seul avez le droit de le faire; seulement, vous comprenez maintenant pourquoi nous sommes ici et pourquoi nous sommes assistas d'un alloué. Youlez-vous nous vendre votre trésor? »

Je réfléchis un instant, consultant des yeux M. de Verassan. Mais le Florentin resta impassible. Ma réflexion ne fut pas longue. La prière des mariniers normands me vint tout de suite à l'esprit : « Mon Dieu, je ne vous demande pas de bien , dites-moi seulement où il y en a. » Je savais où était mon bien; moi, fils du capitaine de Ronfleur, je devais le prendre et non le vendre.

« Monsieur, répondis-je hardiment à Jean Florin, à combien estimez-vous mon trésor?

— Sans barguigner, monsieur, répondit le capitaine, et considérant les périls qu'il y a d'aller le chercher et le hasard qu'on court de ne point le trouver, je l'estime à vingt mille livres tournois.

- Sur votre parole de gentilhomme?

— Sur ma parole de pilote normand, monsieur !

— Or bien, topez là ! m'écriai-je. J'entre pour cinq mille livres dans les frais du voyage que vous entreprendrez pour aller le quérir, et je vous accompagne comme volontaire. C'est quinze mille livres que vous me redevrez si nous le trouvons. »

Jean Florin me frappa dans la main.

«Par saint Jacques de Dieppe! dit-il joyeusement, vous êtes le vrai fils du capitaine de Gonneville. C'est bien dit et galamment fait, et je suis votre homme. Oui, monsieur, je vous prends comme volontaire et je vous inscris pour cinq mille livres sur notre charte-partie.

— Je les prête et les engage pour vous, me dit tout de suite Jean de Verassan. Vous me les rendrez après le voyage.

— Je prends acte, dit maître Etienne Picot; nous dresserons trois copies dudit engagement. Il serait bon de faire un petit mot d'écrit tout de suite.

— Ce chicaneur enragé ici a juré que nous ne dînerions pas aujourd'hui! s'écria Jean Florin. Au dessert votre acte! Nous croyez-vous moins bons Normands que vous, et pensez-vous que nous ne ferons pas d'écrit? Je plaiderai contre vous en cour de Dieppe et de Honfleur, voire de Caen et de Rouen, pour établir que je suis aussi bon Normand que vous et que je ne crains plaideur au monde ; mais ce ne sera qu'après dîner. Or çà, qu'on apporte la soupe et quelques brocs de ce bon vin de Beaune, car nous n'avons pas perdu notre journée. »

Pierre C r i ç n o n vomit de nouveaux torrents de fumée.

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