Le mariage se fit vers
Quand les dames de la cour viendront voir la garde-robe de l'empereur des Indes, Mlle d'Estissac leur dira : « C'est le capitaine de Chamouillac qui les a rapportés. » Mon nom volera dans toutes les bouches ; le roi m'embrassera, et on le saura en Gascogne.
— Il y a, reprit le capitaine, des os de géants, pièce rare et curieuse, et trois tigres que le sieur Cortez envoie pour le cabinet et la ménagerie de l'empereur Charles, avec plusieurs autres merveilles.
— Ils iront, dit Braguibus, dans le cabinet et la ménagerie du roi François. J'en écrirai un beau livre que je ferai imprimer à Paris, où sont les meilleurs imprimeurs, et j'y mettrai des figures. Toute la Faculté sera ébahie en lisant les merveilles des Indes, telles qu'elles ont été récemment découvertes par Braguibus , médecin tourangeau , composées par lui pour l'ébattement et la récréation du lecteur bénévole. Je le vois d'ici. Il sera in-quarto. Non, je faus. Il sera in-folio à cause des figures. Je ne crains plus que les fautes de ces diables d'imprimeurs ; mais nous y veillerons.»
Tels joyeux propos durèrent jusqu'à la nuit, quand, par l'ordre du capitaine, Jacques l'Écossais prit une cornemuse dont il sonnait très-bien, et avec notre fifre et notre tambour furent joués bien harmonieusement divers branles et danses, et finalement le trihori de Bretagne à trois pas un saut. Vrai Dieu! comme il y fut dansé et amusé ! Maître Picot, chargé de tous ses sacs, y dansa en face de Braguibus armé de son morion, et Chamouillac y fit les plus belles petites gambades gasconniquesetles sauts les plus plaisants qui furent jamais vus sous cette latitude.
Vers le minuit, la mer s'en mêla et notre navire aussi commença à danser d'une haute sorte. Celte nuit-là il fit la plus grosse tourmente et gros vent que nous eussions encore eu depuis notre départ du Havre de Grâce. Plusieurs grands poissons comme marsouins et chaudrons s'assemblaient par grandes troupes et faisaient sauts et parades, comme on le vit très-bien au matin.
« Je crois, dit Braguibus, qa'Eolus, accompagné d'Africus Libo, de Favonius, fait ou célèbre les noces de lui et de Thétis, fort délibéré de la faire bien danser '.
— C'est, dit Oignon, en l'honneur de la prise que nous allons faire. Ce vent nous est favorable, car il aide au courant et nous pousse sur la route que nous voulons suivre. Le capitaine a délibéré d'aller les attendre près de l'île Tercère, et il faut d'abord que nous courions au nord, à la côte du continent, faire de l'eau et quelques provisions de chair fraîche. La nôtre est épuisée et nous n'avons rien à attendre des Espagnols de Cuba ou de Saint-Domingue que des horions. »
Après midi fut mis le cap à l'est un quart du nord-est, et nous fîmes environ quinze lieues. Le cap fut mis à l'est, et le demeurant jusqu'au lendemain midi, valut environ vingt lieues. Le lendemain , il faisait brume et grosse tourmente, et la hauteur ne fut point prise. Le 17e d'août, nous retournâmes au sud-sud-ouest, et passâmes un cap tout rogné par le haut, et par le bas, vers la mer, pointu. Nous le nommâmes cap Pointu. Le 18, nous eûmes tourmente du nord-est et courûmes sous le papefi et à la cape, et fîmes de chemin vers le nord-ouest trente-sept lieues jusqu'au jeudi matin, que nous étions en travers d'îles rondes comme colombiers. Pour ce, nous leur donnâmes le nom « les Colombiers » . Des Colombiers jusqu'à un cap qui demeure au nord un quart nord-ouest et qui fut nommé cap Royal, il y a quarante-cinq lieues. Du cap Royal fut mis le heaume à ouest-nordouest jusqu'à l'embouchure d'une rivière, devant laquelle il y a une île plate. Entre l'embouchure et l'île est un havre où nous jetâmes l'ancre, et fut envoyée la grande barque à terre, sous le commandement d'Antoine Vasseur. Je l'accompagnai avec Braguibus, Mauclercet trente hommes. Nous descendîmes et restâmes tout la nuit pour avoir des eaux et du bois à feu. Nous trouvâmes cette terre pleine de beaux
'>. Pierre Crignon, Journal du voyage de 15-29
arbres, prairies, champs de blé sauvage et de pois en Heurs, aussi épais et aussi beaux que je vis jamais en Normandie, tellement qu'ils semblaienty avoir été semés par laboureurs. Il y a force groseilliers, fraisiers et roses de Provins, persil et autres bonnes herbes de grande odeur. Alentour de File, il y avait plusieurs grandes bêtes comme grands bœufs, lesquelles ont deux dents dans la gueule comme dents d'éléphants, et vont dans la mer. Nous en prîmes plusieurs qui dormaient à terre au bord de l'eau. L'ile était aussi pleine d'oiseaux qu'un pré d'herbes, desquels les uns étaient des godets et les autres des margaux qui sont blancs et plus grands que des oies; nous en tuâmes plus de mille. Nous restâmes trois jours à chasser sur ladite terre, où furent pris aussi de grands cerfs, plus grands qu'aucuns que j'aie vus en France, et furent aussi jetés à la mer des seines et des rets par le moyen desquels nous prîmes beaucoup de poisson. Au départfut ditelamesseavec remercimentsà Dieu d'être si bien avi taillés, et fut dressé un poteau avec les armes de France et cette inscription : « Vive le roi de France. Anno 1526. » Durant notre séjour, nous ne vîmes nulle personne humaine. Le 29e d'août, nous reconnûmes le cap Pointu. Le 7e de septembre, nous sortîmes du canal de Bahama, et le cap fut mis à l'est-nord-est avec bon vent et courant favorable. Le 11 , nous vîmes tribord à nous une grande caraque ' qui semblait toute désemparée, car elle avait perdu son papefi et son trinquet de misaine, et naviguait sous son grand hunier et sous sa voile d'artimon. File portait au bâton du grand mât le pavillon bleu à la croix de saint André, qui est la bannière de combat d'Espagne sur mer. Aussitôt fut fait branle-bas de combat, viré de bord et le heaume mis à bâbord pour prendre le dessus du vent. En même temps fut hissé notre pavillon et tiré un coup de canon à poudre pour les sommer de se rendre. Comme nous passions par l'arrière à eux, à bonne portée, ils nous lâchèrent deux coups de canon qui furent
t. Elle venait de Saint-Domingue (Bernai Diaz, p. 174, II).
trop courts, car nous vîmes les balles tomber à l'eau à une encablure de nous. Il leur fut répondu par toute notre bordée, et tout de suite après, laissant porter sur eux, par quatre coups de notre château-gaillard d'avant, desquels l'un fut si heureux qu'il coupa l'étai du grand mât de hune; ce fut maître Picot qui le mit au point. Sur le coup, nous vîmes , leur mât de hune, qui était chargé de sa toile, descendre avec le grand hunier et le pavillon et s'abattre à grand fracas. Le capitaine donna l'ordre de les ranger et leur envoya coup sur coup sa seconde bordée, avec jeu de tous nos pierriers sur leurs gens qu'on voyait s'assembler le long des baslingues, tout armés. Ils répondirent faiblement par deux coups de canon et quelques coups d'arquebuse, et, comme nous les voyions monter sur leur château-gaillard d'avant pour venir à l'abordage, notre château d'arrière étant plus haut que leur avant, le capitaine fit mettre le heaume sousle vent si à propos, qu'en passant devant eux, avec nos harpons, nous coupâmes l'un des haubans de leur grand mât, et avec nos pierriers et une volée d'arquebusades nous balayâmes leur château d'avant. Du coup, ils n'y tinrent plus et amenèrent leur voile d'artimon, avec le pavillon qui était au bâton du mât.
« Ils sont bien poivrés, gens de bien ! dit Crignon en riant. Voilà qui leur apprendra à faire les méchants. Ils ne recommenceront pas de quelques jours. Braguibus, je crois qu'il y a bien de l'ouvrage pour vous, mon ami. »
Et vraiment il y avait de l'ouvrage. En quelques minutes nos canons, nos pierriers et nos arquebuses avaient fait une rude besogne, comme on le vit par les morts et les blessés gisant sur le tillac. Au demeurant, si la caraque n'avait pas été avariée dans son gréement et si elle avait été mieux armée, nous n'en aurions pas eu raison si aisément. Elle n'avait que cinq canons tout rouilles, posés sur chantiers comme sont ceux des Espagnols; mais il y avait à bord quarantecinq soldats, gens farouches et vaillants, qui retournaient des guerres de la Nouvelle-Espagne. Sitôt que Ghamouillac les vit, il reconnut plusieurs d'entre eux.
« Cap de saint Arnaud ! s'écria-t-il, voici ce vieux : je me souviens de l'avoir rencontré au choc et pendant les trêves. Senor soldado, n'êtes-vous pas Tuvilla le boiteux?
— Senor capitan, dit l'autre, je le suis. Et vous, n'êtesvous pas un hidalgo gascon qui a nom don Chamouillac?
— Lui-même, dit Chamouillac. N'est-ce pas à la bataille du Garigliano que je vous ai vu?
— Oui, senor, dit fièrement l'Espagnol en s'enveloppant de sa cape. J'y servais sous les ordres du grand capitaine. Et voici Francisco de Orozco qui y était aussi, et Pedro Bejel qui était tambour. De nos compagnons d'Italie il y avait encore ici Juan Gomez, mais vous venez de le tuer d'un coup de canon. »
Plus je regardais ces Espagnols et plus leur figure me déplaisait. C'était tous petits hommes noirs, durs et secs, ayant mine de brûleurs de maisons.
« Vrai Dieu ! dis-je à Crignon , si Braguibus a de la besogne à les panser, je crois que frère Nicolas en aura bien plus encore à les confesser. Je ne vis jamais pareils visages de truands. Ils ont dû vilainement traiter les Indiens.
— Je vous l'affirme, mon ami, dit Crignon. Ondoitadmirer leur courage et les prouesses qu'ils ont faites pour, étant si peu nombreux, découvrir et conquérir de si grands empires. Mais au regard des maux qu'ils y ont faits, je les sais capables de tout.
— Seiïor, dit un de ces Espagnols qui entendait le français, vous parlez mal des avantages qui ont été la conséquence de nos illustres conquêtes et de nos travaux. Nos exploits seraient dignes d'être peints par Berruguete, par Michel-Ange ou par le renommé Burgalès lui-même, qui est un autre Apelle. Vous jugez légèrement , comme les Français jugent de toutes choses.
— Et vous, vous gouvernez lourdement, répondit Crignon, comme les Espagnols gouvernent toutes gens. Allez, allez, monsieur, tout cet or et tout cet argent que vous tirez des Indes ne vous profiteront guère, car c'est du bien mal
acquis, et si nous possédions vos terres de là-bas, nous les labourerions avec l'aide de leurs peuples que nous saurions instituer en bonne doctrine, au lieu de les fouler comme malheureux ou de les vendre comme bètcs. »
L'Espagnol fut fait quinaud et ne sut que répondre. Mais le beau fut les grimaces qu'ils firent quand ce fut à la remise du butin et à la prise du pillage. Leur navire était une riche proie. Il y fut trouvé vingt mille piastres d'or et d'argent, et pour plus de dix mille écus de perles, de sucre et de cuir de bœufs, sans compter le pillage de leurs bardes et de leurs coffres, car tous ces gens, venus d'Espagne plus gueux que des mendiants, retournaient des Indes richement garnis. Ce n'étaient que sayes et pourpoints de velours et de soie avec les fines broderies, capes en fin drap de Flandre et de Ségovie, ceintures et baudriers garnis d'émail, toques, chapeaux et bonnets avec les belles plumes. Pour ma part, j'y gagnai un pourpoint bleu tailladé de rose, une saye de velours bleu, un haut-de-chausses du même avec les bas de soie et un bonnet bien emplumé, plus un caban à l'espagnole de drap vert brodé d'argent. Pour le tout, je donnai une méchante brave que j'avais usée sur les lianes de la Sorbonne,et ma vieille défroque scolastique du collège de Baveux, ad usum pauperum Normannorum.
« Prenez, senor, dis-je à mon Espagnol en le saluant d'une haute façon à leur manière, prenez cette brave. Elle est de futaine et percée d'un trou notable, mais elle s'esl assise en Sorbonne aux leçons du nonpareil André de Govea, que nous appelâmes Sinàpivorus; c'est Engoulemoutarde,si vous n'entendez pas le latin. Prenez celte robe de camelot et ce surcot ; ils sont fort usés aux coudes, senor, mais ils ont eu l'honneur grand d'assister aux leçons du savantissime de Quercu; ils viennent de l'illustre fripier de la rue de la Iluchette. Prenez-les avec respect, senor. Vous leur devez des égards; ce sont vêtements de bachelier.
— Senor estudiante, commença l'Espagnol...
— Non, non, lui dis-je. Bachelier, bachelier de Sorbonne.
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Je donnai ma vieille défroque.
LES PILOTES D'AMGO. 121
— Senor bachiller, dit révérencieusement l'Espagnol, je ne suis point savant moi-même, mais j'ai gardé les porcs près de Salamanque, et je sais les égards qu'on doit aux gradués des universités. Mon nom est Gonzalo Mesia Rapapelo,etl'on s'accorde à dire que je joue finement de l'épée. Nous nous reverrons un jour.
— Vertu-Dieu ! m'écriai-je , nous nous voyons tout de suite, et je suis votre homme. Vous êtes un vilain maroufle.
— Êtes-vous fou ? dit Crignon en m'arrêtant. Allez-vous offrir le combat à ce bélître? Il est prisonnier, je vous le défends. Vous, descendez de suite, ou vous aurez affaire à moi. René, venez à notre bord. Vous feriez quelque sottise avec ces Espagnols. »
De retour à notre bord, je vis comment on jetait les morts à la mer, par un sabord, à la marinière. Bientôt, tout ce qu'il y avait de valable sur leur caraque fut transporté sur la Pensée, et nous haussâmes les voiles, courant vers l'est, et les laissant fort embarrassés avec leur navire désemparé ; mais, quoique nous fussions bien chargés, le capitaine ne voulut pas emmener la prise, disant que nous étions trop loin de France et qu'elle nous empêcherait d'en faire d'autres. Le lendemain, qui était un dimanche, fut dite une messe pour les trépassés, dont nous avions trois, deux frappés d'une arquebusade et le troisième d'un coup de canon. De blessés il y en eut huit, desquels l'un trépassa cinq jours après, et les autres guérirent très-bien par le pansement de Braguibus.
Il nous arriva une volée de traits.