CHAPITRE XI
La querelle de Braguibus
Le troisième jour après, qui était un dimanche, Braguibus déclara que nous étions bien guéris. Pierre Oignon nous donna de ses bardes assez pour nous vêtir, et, après avoir ouï la messe, nous descendîmes à terre avec le capitaine Parmentier et plusieurs compagnons. Proche l'embouchure d'une grande rivière qui est quasiment aussi large que la Seine à Rouen, nous vîmes sous un bouquet d'arbres à palmes nombre de Mores vêtus de toiles blanches, et aucuns d'eux coiffés de turbans. Ils tenaient à la main des dardilles à fer bien long et bien poli, et portaient à la ceinture aucuns des dagues, aucuns des épées, aucuns des cimeterres à la sarrasine. Parmi ces Mores était aussi un homme blanc, avantageusement armé d'un corselet et de
manches de mailles; sa moustache était troussée à la turque. Sitôt que notre capitaine le vit, il alla vers lui, l'autre lui donnant l'accolade, et ils s'entretinrent familièrement en langue toscane.
« Quel est, dit Braguibus à Oignon, cet homme ici qui parle à M. Parmentier?
— C'est, répondit Oignon, le sieur Luchali, capitaine d'une des galères du Grand Turc.
— Et ces hommes noirs accoutrés de toiles?
— Ce sont des Mores mahométistes, sujets du miramolin de Maroc.
— Vertu-Dieu! s'écria Braguibus. Et vous faites commerce avec ces gens-là?
— Voire, dit Oignon. Leur morphi ', leur malaguette -, leurs cuirs et leur poudre d'or sont aussi bons à prendre pour nous que notre rouge de Paris, nos bougrans, nos toiles et nos couteaux pour eux.
— Mais, dit Braguibus, ne craignez-vous pas que ces chiens mahométistes et ce Turc forfant ne nous conduisent en Alger pour nous faire esclaves? Vrai Dieu! quelle mine il a! Il a tout l'air d'un meurtrier ou d'un coupeur de bourses tout ou moins !
— Mon ami, dit Oignon, Luchali est bon gentilhomme de par-delà, et il est des amis de M. de Verassan. Nous sommes marchands et nous ne demandons que paix et amour; mais qui voudrait nous faire tort, nous sommes gens pour nous défendre. N'ayez donc crainte, et du gain que nous ferons il vous reviendra bonne part pour votre loyer.
— Ainsi, mon ami, dit Braguibus, vous trafiquez avec les mécréants, ennemis de la foi et du roi.
— Pour ennemis de la foi, dit Oignon, je vous l'accorde; mais, pour ennemis du roi, je le nie. Ce gentilhomme turc