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CHAPITRE II

Les lettres de marque.

Le repas fut beau et copieux. Au dessert, on apporta des rôties sèches, des confitures et de l'hypocras. Après avoir bu d'autant les uns à la santé des autres, et les grâces dites, Jean de Verassan prit la parole :

«: Messieurs, dit-il, vous savez tous pourquoi nous sommes ici.

» Nous avons convié M. de Gonneville, afin d'obtenir de lui participation aux droits qu'il a sur un certain trésor enloui aux Indes par le feu capitaine Robert de Gonneville, son père. Étant sur le point de faire nous-mêmes le voyage des Indes, nous pensons pouvoir découvrir ledit trésor avec l'aide dudit René de Gonneville.

— Ce pourquoi, répondis-je, je m'engage à vous accom-

pagner comme volontaire dans votre voyage, pour faire telle besogne que vous méjugerez capable de faire.

— Or bien, reprit le sieur de Verassan, il faut que vous sachiez en quelle qualité et au service de qui nous partons, et que vous connaissiez la charte-partie et l'acte de noléage de nos navires. Lisez, maître Picot.

— Enfin ! s'écria l'alloué, nous allons donc en venir aux pièces! »

Ayant toussé de plus belle et s'étant mouché d'un air noble, maître Picot déroula un parchemin et lut d'une voix nasillarde :

« Ce jourd'huy quatorzième de février de l'an de grâce mil cinq cent vingt-cinq,

» Nous, Philippe Chabot, baron d'Apremont, chevalier de l'ordre du Roi, son gouverneur et lieutenant général de Bourgogne, amiral de France et de Bretagne.

» Avons ce jourd'huy délibéré de, pour le bien, profit et utilité de la chose publique de France, mettre sur deux de nos galions étant le présent au Havre de Grâce, avec une nef appartenant à Jean Ango de Dieppe, du port de soixante et dix tonneaux ou environ , et pour iceux trois vaisseaux équiper, avitailler et convenir pour faire le voyage des épiceries aux Indes. Dont pour icelui faire voyage avons accordé avec les personnes ci-dessous nommées et signées en la manière qui ensuit pour fournir lesdits trois navires de marchandises, victuailles et avance de compagnons ainsi qu'il sera requis et nécessaire.

» Et pour ce faire avons conclu et délibéré, avec iceux, mettre et employer jusqu'à la somme de vingt mille livres tournois; c'est à savoir, pour nous, amiral , quatre mille livres tournois; maître Guillaume Prudhomme, général de Normandie, deux mille livres tournois; Pierre Despinolles, mille livres tournois; Jean Ango, deux mille livres tournois; Jacques Boursier, pareille somme de deux mille livres tournois; messire Jean de Verassan, principal pilote,, pareille somme de deux mille livres tournois... »

«Arrêtez ici, maître Picot, dit le Florentin. Il suffit. M. de Gonneville sait à présent que je suis le chef du voyage. Le reste est affaire à moi. Il est entendu que les deux galions appartenant à l'amirauté de France, et qui sont appelés la Dauphine et la Normande, moi ayant mon pavillon sur la Dauphine avec le sieur Jacques Cartier, présent, pour pilote...

— Entendu, dit maître Cartier en se levant.

— Maître Jean Alfonse, ayant son pavillon sur la Normande comme deuxième capitaine...

— Entendu , dit maître Alfonse en haussant son verre avant de le vider.

— Il est entendu, reprit M. de Verassan, que lesdits galions feront le voyage des Indes sous mes ordres et suivant la route que j'en tracerai; un quart du gain du voyage revenant à Msr l'amiral Chabot et à M. Jean Ango pour le fret et noléage desdits galions, un sixième à moi, Giovanni de Verazzano dit Jean de Verassan, pour mon loyer et celui de maître Jacques Cartier et Jean Alfonse, les frais et mises des marchandises et loyers des compagnons en préalable prix et levés avant que prendre ledit sixième.

— C'est écrit sur le contrat, bien grossoyé en bonne forme, déclara maître Picot, qui suivait avec le doigt sur son parchemin. C'est conforme au style et usage des marchands qui mettent à la mer, suivant la coutume de France'.

— Monsieur notre compagnon, me dit le médecin tourangeau en se penchant à mon oreille, quand vous entendez toute cette chicane, ne vous semble-t-il pas entendre lire quelque beau passage de Hannetonius?

— Ma foi, monsieur, répondis-je, il me semble que je n'y entends goutte ; mais c'est nécessaire pour éviter les procès.

— Or bien, reprit monsieur de Verassan, lisez mainte-

1. Guidon, Style et usage des marchands qui mettent à la mer. Rouen, 1608

22 LES HLOTES D'ANGO.

nant la fin du contrat : ceci vous concerne particulièrement, maître Jean Florin, mon ami.

— Et si aucun butin, nasilla maître Picot...

— Ah! ah! nous y voici, dirent joyeusement ensemble les bons pilotes normands.

— Et si aucun butin, reprit l'alloué en se passant la langue sur les lèvres, se fait à la mer... »

Jean Florin donna son deuxième coup de poing sur la table, et avala d'une haleine un grand trait d'hypocras.

«Il serait plaisant de voir qu'il ne s'en fit pas, dit-il; je voudrais bien voir celui qui nous empêcherait d'en faire.

— N'interrompez pas, mon ami , dit M. de Verassan en souriant ; nous savons que ce n'est pas votre habitude de revenir au port sur un navire vide, et ce n'est celle d'aucun bon Dieppois , ni marinier de Honfleur. Continuez, maître Picot.

— Et si aucun butin se fait à la mer sur les Mores ou autres ennemis de la Foi et du Roi...

— Cap de saint Arnaud ! s'écria le sieur de Chamouillac. Voici mon affaire ! où sont-ils, ces ennemis du Roi? Où sontils, ces bélîtres? Qu'ils avancent, ces veillaques! Quand ils seraient aussi vaillants qu'Annibal ou César, je m'en charge: j'aurai vite fait de les mettre en déroute.

— Calmez-vous, monsieur de Chamouillac, mon ami; calmez-vous, je vous en prie, dit Verassan.. Vous aurez bientôt occasion de faire rage et de dérouiller votre invincible épée.

— A la bonne heure, dit Chamouillac. Mais si je savais que quelqu'un prétendit me tenir tète, cap de saint Arnaud ! . . . »

Personne n'ayant répondu au Gascon, maître Picot reprit sa lecture.

« Monsieur l'amiral prendra en préalable sur icelui butin son dixième, et le reste qui reviendrait dudit butin se repartira comme l'autre marchandise, sauf quelque -portion

d'icehii bulin que l'on baillera aux compagnons ainsi qu'il sera avisé. »

Les capitaines et pilotes firent un signe d'assentiment.

« Ainsi, dit Jean de Verassan, tout le monde est d'accord. Maître Jean Florin montera la Pensée, du port de Dieppe, ayant maître Pierre Crignon pour pilote; M. de Cbamouillac sera en sa compagnie comme volontaire, et maître Braguibus comme médecin , tous deux ayant part de compagnon. Antoine Vasseur sera maître ' sur la Pensée. M. de Gonneville, qui a étudié les mathématiques et suivi les leçons d'Oronce Finée, lecteur du roi en son Collège de France... »

Jean Alfonse, Jean Florin et Jacques Cartier me saluèrent tous trois en même temps.

« C'est au mieux, monsieur de Gonneville, dit Jean Florin ; vous avez eu de bonnes leçons, et nous vous instruirons vite. Avez-vous déjà quitté le plancher des vaches?

— Bien souvent, étant enfant, en compagnie de mon frère, dis-je en rougissant. Mais je n'ai pas été bien loin.

— Vous y irez, monsieur mon compagnon, dit Jean Florin. Je vous adjoins à maître Pierre Crignon comme élève pilote ; vous ne pouvez être en meilleures mains. Et tenez, voici cinquante écus en carolus d'or tout neufs. Je vous les donne en avance sur votre loyer et votre part de marchandises et de butin. Faites-m'en un petit reçu en bonne forme. Maître Picot est là pour vous y aider.

— Et dressez tout de suite, maître Picot, dit M. de Verassan, un acte portant que j'avance cinq mille livres tournois au sieur de Gonneville, ledit élève pilote, les mettant comme sa part dans les frais de l'expédition de la Dauphine, de la Normande et de la Pensée, comme Msr l'amiral Chabot et M. Jean Ango me donnent pouvoir de le faire, c'est-à-dire d'élever les frais à vingt-cinq mille livres. »

L'alloué s'empara de moi aussitôt, et me faisant asseoir

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