‹ Les pilotes d'AngoChapitre 40 sur 46 · En turc, ennemis · texte numérisé non relu

En turc, ennemis

pas été, car nous avions été retenus par force majeure, et notre gain cependant courait suivant la coutume de Normandie.

M. Jean Parmentier avait pris le commandement de la Pensée, où était le pavillon de notre amiral, M. de Verassan. La Dauphine était retournée en France, avec M. Jean Florin, et avait été remplacée par le Sacre, commandé par M. Raoul Parmentier. Maître Picot avait tenu compagnie à M. Florin.

« Au surplus, me dit Oignon, son ministère nous eût été inutile, car à présent nous sommes en paix avec les Portugalais.

— Tant qu'ils tiendront leur parole, dit Mauclerc.

— Comme s'entend, répondit Crignon.

— Ils sont donc venus à composition? demandai-je.

— A composition, à capitulation, à merci, à tout ce qu'il vous plaira. Ils ont fait la cane bien souplement. Vous savez que nos lettres de marque étaient pour deux cent cinquante mille ducats?

— Maître Etienne Picot me l'a dit lui-même, et je tiens que c'était une grosse somme, car les Portugalais n'avaient pas piraté à M. Ango et à ses compagnons Pierre et Nicolas Morel pour plus de trois mille ducats, m'a-t-on dit.

— Voire, dit Crignon, il y avait des dommages-intérêts et les frais du procès. Vous n'êtes pas bon Normand, René. C'est quelque chose, cela, les frais du procès, et les épices de messieurs de la cour, et celles de maître Picot, sans compter ce qu'il faut pour les gants des clercs.

— Et pour le vin des varlets, dit Braguibus. Vous parlez bien, Pierre; en bonne justice, il ne faut pas oublier le vin du varlet. Toutefois, je pense que si le vin du varlet a coûté les deux cent quarante-sept mille ducats qui font la différence entre trois mille et deux cent cinquante mille, le varlet avait une terrible soif, et pour mille, voire pour cinq, cents ducats, je vous eusse ganté tous les clercs et désaltéré tous les varlets de Normandie.

— Vous daubez les Normands, Braguibus mon frère, dit le bon Nicolas Leboucber en riant; vous n'aurez pas l'absolution cette semaine.

— J'irai, dit Braguibus, la demandera Paris, au chapitre de Sainte-Geneviève, où on chante l'antienne : A furore Normannorum libéra nos, Domine.

— Si nous écoutons Braguibus, dit Oignon, nous n'aurons jamais fini, et il est bientôt temps, René, que vous preniez le quart. Toujours est-il qu'en outre de nos navires, M. Ango, avec ses compagnons Jacques Doublet, Guillaume Hervieu et Thomas Guéroult, a encore armé la Rose pour courir sus aux Portugalais, et que le niais de roi de Portugal, effrayé de la puissance d'Ango et voyant que les navires portugalais n'osaient plus prendre la mer, est venu à composition.

— Vertu-Dieu! s'écria Braguibus. Un grand roi demandant la paix aux bourgeois de Dieppe, voilà qui est beau ! Je raconterai cette histoire en vers latins, en tête du livre que je veux iaire sur nos prouesses ! Jean Ango, Jacques Doublet, Guillaume Hervieu et Thomas Guéroult sont dignes d'être chantés par Polycarpe Braguibus. Vous y serez, Oignon; je vous dis que vous y serez. Écoutez plutôt :

Sœcula nulla hominem Francum maria omnia circule, Oircum Ilellespontos, isthmos terrasque natantes Erraniem genuere; prius quam naïusad oras... Ad oras, ad oras...

a D'où ètes-vous natif, Oignon, mon ami?

— De Normandie, mon ami cher, dit Oignon.

Natus ad oras... Crignonus Normannicas.

— Non, Vu/'//w«/u'c«sneferaitpointle vers, ditBraguibus.

— Eh bien, de Dieppe, mon ami, dit Oignon.

— Dieppenses, pas davantage, vous voyez bien, dit Braguibus. Ne sauriez-vous, mon ami, être né dans quelque autre

endroit qui me donne un spondée avec la césure après Crignonus? Vous n'êtes vraiment pas complaisant!

— Nous y songerons, Braguibus, s'écria Oignon riant à ventre déboutonné. Vous êtes le plus gentil compagnon que j'aie embarqué depuis que je navigue. Mais revenons à notre propos.

— De dactyle? dit Braguibus.

— Point, dit Oignon, je n'en veux point. Vous le mettrez en anapeste. Je veux parler du roi de Portugal, qui envoya vers M. Ango deux gros seigneurs, Antoine da Tayeda et Gaspar Valasez, pour lui demander paix et amour, et lui racheter ses lettres de marque au prix de soixante mille ducats.

— Vertu-Dieu! s'écria Braguibus. Soixante mille ducats! Où sont-ils, Oignon, mon ami ?

— Bs sont, répondit Oignon, bien déposés et gardés à la cour de l'amirauté à Bouen, à cause du grand et horrifique procès que fait le sieur Nicolas Morel à M. Jean Ango, maître Jean Florin et consorts, pour le partage et équitable répartition desdits soixante mille ducats. Maître Etienne Picot y plaidera pour Jean Florin et pour nous.

— Alors, dit Braguibus, notre part est allée rejoindre les neiges d'antan dont parle le bon Villon?

— Non, répondit Oignon en soupirant; elle n'est pas avec les neiges d'antan, mais je crains bien qu'elle ne soit renvoyée aux calendes grecques.

— Qui sont, dit Braguibus, fin, limite et terme de tous procès en Normandie.

— Comme est de justice, dit Oignon en soupirant encore.

— Ainsi, dis-je à Oignon, nous voici en paix avec les Portugalais. Et avec les Espagnols? Quelles sont les nouvelles de France?

— Elles sont, dit Oignon, entre chien et loup; nous ne sommes ni en paix ni en guerre. Les Espagnols demandent au roi une telle rançon que jamais on nevit! La noblessede Normandie veut y contribuer pour le dixième de ses biens.

Toutefois, on ne sait si, la rançon payée, les Espagnols ne demanderont pas quelque autre injustice... et dans ledoute, il faut...

— S'abstenir de les piller, dit Braguibus.

— Je ne dis point cela, répondit Oignon. Ce qui est bon à garder est bon à prendre.

— Ergo glu capiuntur ares , dit Braguibus, et nous continuons à les mettre à sac en baralipton.

— Aristote n'eût pas mieux argumenté que vous, dit Crignon.

— S'il avait été corsaire normand, dit Braguibus. Mais que devient le trésor de notre ami Bené dans tout ceci?

— Bené réglera ce point avec M. de Verassan ainsi qu'avec MM. Jean et Raoul Parmentier, dit Crignon, qui représentent en tout M. Jean Florin, ayant été à ce commis par lettres patentes et acte public de la cour de Rouen. Or, René, précisément après votre quart, M. de Verassan veut en parler amplement avec vous.

— J'y suis bien disposé, » répondis-je.

Sur ce, la clocbe ayant sonné le quart, j'allai à l'habitacle, où Pierre Mauclerc me fit remise des livres de bord en bonne et due forme. Le quart terminé, j'allai dans la chambre de M. de Verassan, lequel m'accueillit bien courtoisement, ainsi que MM. Parmentier l'aîné et Raoul Parmentier, qui m'attendaient en sa compagnie.

«Monsieur de Gonneville, dit le sieur de Verassan, quelle route pensez-vous que nous tenions?

— Nous tenons, répondis-je, la route du sud-ouest, comme je viens de le noter sur le livre de bord.

— Et où, poursuivit le sieur de Verassan, estimez-vous que nous arriverons si nous nous maintenons dans le même rumb?

— Sans doute nous passerons la ligne équinoxiale et nous arriverons à quelque endroit des Indes, aux environs du Brésil , soit au sud , soit au nord de la rivière de Ganabara.

— Vous l'estimez très-bien, dit M. Parmentier l'aîné, et c'est a la rivière de Ganabara que nous voulons arriver, à cette fin d'y chercher votre trésor.

— Monsieur, répondis-je, je suis à votre joli commandement.

— Or bien, dit M. deVerassan, nous avons des victuailles pour quatre mois et plus, et par l'expérience que j'en ai, quand nous serons dans le grand courant, il ne nous faudra pas un mois pour arriver à la côte du Brésil. Je reviens de voir terres nouvelles à souhait, car, passant outre Terre- Neuve, nous avons découvert les îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres, qui sont grandes assez, et dont je vous raconterai les merveilles au prochain jour. Aujourd'hui, il semble que le vent fraîchit, et il faut saisir l'embellie pour nous approcher du Sacre, où veut retourner M. Parmentier le jeune.

— Ainsi, dis-je à Verassan, vous avez vu les îles au nord de la Nouvelle-Espagne; et, si nous voyons les îles du Brésil au sud, nous aurons connaissance de ces Indes. »

Cependant nous étions sortis sur le pont, et Braguibus, ayant ouï parler de toutes ces îles que M. de Verassan avait fraîchement découvertes, s'émerveillait en véhémente extase.

« Nous les nommerons, dit-il, Nouvelle-France, parce qu'elles ont été premièrement visitées par de gentils Français. Voire, monsieur de Verassan, qu'y mangeàtes-vous? Y bûtes-vous frais ?

— Aussi bien. qu'en France, Braguibus notre féal, dit M. de Verassan, puisque France pareillement vous les nommez.

— Oh! oh! noire maître, dit Braguibus, passàtes-vous jamais en France vers l'heure de cinq heures, je dis aux approches du souper? Fleuràtes-vous cet arôme, ce parfum, avec je ne sais quel soupçon d'oignon, qui s'exhale desmaisons, voire des plus pauvres, et qu'on ne fleure nulle part ailleurs? Ce sont mirotons, cuisine divine! C'est pour lors qu'on aime la douce France et qu'on sent combien elle pré-

cède, antécède et domine tous autres pays. C'est parfum de bonne amitié, présage de faces riantes et accueillantes, prophéties de joyeux propos. Les Athéniens tant vantés ne mangeaient point de tels mirotons, ne fleuraient point de telles odeurs, qui, par les ventricules du cerveau, vont au cœur, chassent les humeurs noires et disposent agréablement l'âme humaine à la vertu.

— Quelle vertu entendez-vous, notre ami? dit M. de Verassan.

— J'entends, dit Braguibus, ces vertus françaises prééminentes par-dessus toutes autres, amour du logis et des humains, et du reste...

— Voire, dit M. de Verassan, il semble que, voyageant avec nous, vous aimez peu le logis. Mais je puis vous assurer qu'en Italie, je dis à Gênes ou à Milan, on connaît aussi la bonne cuisine.

— Vraiment, monsieur de Verassan, dit Braguibus, dans votre Italie, parmi vos palais de marbre, et vos statues précieuses, et vos peintures non pareilles, fleuràtes-vous l'odeur qu'on sent à Paris peu auparavant le souper, par quelque bruineuse soirée de novembre, dans les rues étroites? Oh! qu'il est beau, et joyeux, et noble de rentrer au logis, la tâche du jour accomplie, et d'y trouver nappe blanche, soupière fumante, chandelles flamboyantes, visages amis et cœurs loyaux! Oh ! qu'il est beau de s'asseoir au haut bout de la table, à côté de sa prude et vertueuse femme, et parmi ses enfants, et de leur conter les nouvelles du jour.

— Voire, dit Verassan, vous êtes donc marié, Braguibus ?

— Non, dit Braguibus, mais je le serai ce prochain jour, ou l'autre, n'en doutez point. Je vois d'ici celle que j'aurai pour femme. Elle est toute mignonne, bouche vermeille et cheveux blonds. Je lui apprendrai à raisonner sur la médecine, et elle entend déjà Hippocrate et Galien presque aussi bien que moi. Je ne sais encore comment elle s'appelle, Jeanne, ou Catherine, ou Marie. — Peu me chaut. Mais

je lui donnerai quelque beau nom antique : je l'appellerai Lucrèce, ou Cléopatra, ou Didon, ou Artémise. — Non, je me trompe ; d' Artémise je ne veux point, car elle fut veuve. Nous avons déjà beaucoup d'enfants grouillants et morveux. L'aîué est un garçon : je l'appellerai Avicenne, pour l'honneur de la médecine. Je l'aime déjà tout plein. Il sera plus savant que moi.

— Avicenne, dit Crignon, n'est point au calendrier. Ce n'est pas nom de baptême. Vous fautez, Braguibus; vous ne serez jamais marié, mon ami. Si vous l'êtes jamais...

— Une voile à bâbord, sous vent à nous, ho! cria la

— C'est, par la vertu-Dieu! dit Mauclerc, un navire d'Angleterre. Je le connais à sa façon de siller. C'est un bon navire de Plymoulli.

— Voire, dit Braguibus, vous l'appelez bon. Peut-être est-ce un faux pirate.

— Soyez persuadé, mon ami, dit Crignon, qu'il ne ferait pas ses affaires avec nous. Pirates anglais contre corsaires normands jamais ne prévalurent.

— Vous voulez dire, dit Braguibus, que les loups ne se mangent pas entre eux. Si ce navire anglais, par aventure, portait la femme future de Crignon, et si nous le mettions Kormanniquement à sac, nous verrions un nouveau ravissement d'Hélène. Crignon serait le berger Paris et les Anglais assiégeraient Dieppe. Tous ceux de la bataille de Troie v seraient représentés en leur propre semblance : M. Ango serait Agamemnon, le galant Chamouillac serait Hector; le pis est qu'il faudrait faire passer maître Picot et frère Nicolas Leboucher du côté des Anglais, je veux dire des Grecs, car ils ne trouveront personnes autres pour bien faire l'avisé Ulysses et le bonhomme Calchas.

— Ce bavard enragé de Braguibus, dit Crignon, me fera mourir de maie rage. Il est fol à lier.

— Non, dit Mauclerc, mais à bâillonner.

— Il n'est, répondit Braguibus, fol qui veut. Diogenes et

Esopus le furent, et de présent Triboulet et Caillette le sont. Stultilia est inilium sapientiœ. Les fols sont bien vus des rois, comme vous en avez l'exemple par Diogenes et Alexandre Macédonien, et par Triboulet et notre bon sire François premier. Mais les pilotes sont abhorrés de toutes gens, surtout quand ils sont Normands et qu'ils veulent épouser des Anglaises.

— Voire, dit frère Nicolas qui se retenait de rire, les mariniers ne sont point si méchants que vous les faites, Braguibus. Vous péchez par médisance.

— Non fais-je, dit Braguibus, mon révérend, mon père spirituel, et je maintiens que le navire est source de toutes iniqu tés.

— Où est écrit cela, Braguibus, mon ami? s'écria frère Nicolas. Je veux entendre votre argumentation sur ce point.

— Vous le voyez, dit Braguibus, dans les saintes Bibles, où le prophète Ézéehiel, voulant exposer tout au long les méchancetés de la ville de Tyr, ne trouve rien de mieux pour ce faire que de comparer ladite ville à un navire, estimant que c'est sur un navire qu'on peut rencontrer plus aisément tous abus et toutes méchancetés.

— Je crois, dit Grignon, qu'il est devenu encore plus radoteur depuis que les Portugalais lui donnèrent les étrivières àTercère. Oh! que les Portugalais firent une bonne action en fouettant Braguibus! Elle leur vaudra les indulgences !

— Vous n'êtes guère gracieux en ce débat, dit Braguibus, car vous me rendez un mal pour un bien, me raillant quand je vous loue. Je vous ai comparé à Paris, qui fut fils de roi, et de plus favorisé d'une déesse. Et quelle déesse ! M™ Vénus en personne! Oh! qu'il ferait beau voir Grignon sur le mont Ida, donnant la pomme à une déesse! Mais il ne la donnerait pas; il la retiendrait pour faire du cidre, en bon Normand qu'il est ! Grignon, mon ami, puisque vous le voulez, je retire ma proposition; oui, j'ai erré. Vous

n'êtes point fils de roi, et vous ne fûtes, n'êtes et ne serez jamais favorisé de Vénus, déesse de la beauté! »

Cependant que les bons compagnons s'esclaffaient de rire à tous ces joyeux propos, le navire anglais, voyant que nous le gagnions en vitesse, avait pris le parti d'abattre les voiles et de nous attendre. En moins d'une heure nous fumes à portée de la voix, proche de lui, tellement que M. Parmentier put parler à ceux de son bord.

<aIIo, fellows! s'écria-t-il en langue anglaise. Qui êtesvous? d'où venez-vous? où allez-vous?

— Nous sommes, répondirent les autres, navire anglais, venons de Plymouth, allons à la Côte de l'Or trafiquer de malaguette!

— Or çà, s'écria le capitaine, êtes-vous ennemis ou amis?

— Amis, amis ! s'écrièrent les Anglais.

— Force leur est bien de l'être, dit Mauclerc.

— Or bien, s'écria le capitaine, la barre à bâbord ! Prenez le dessous du vent et saluez le pavillon du roi de France ! »

Ils obéirent très-bien; ce que voyant, Braguibus dit d'un ton fâché :

«Les vilains font la cane; nous ne les mettrons pas à sac aujourd'hui. J'en suis marri, car j'aurais voulu voir si leurs estrelins sont de la couleur de nos écus. Oignon, mon ami, nous tombons de lance en quenouille : nous ne détroussons pas ces Anglais ici ; nous ne sommes plus des Normands. Si venit sal deficcre,in quo sa/ietur? Si Normands ne détroussent plus Anglais, qui les détroussera? »

Mais Oignon n'était plus \k pour répondre. Silùt que nous fûmes assez proches de l'Anglais, il nous quitta précipitamment et courut à sa chambre, nous laissant tous ébahis.

«Vertu-Dieu, dit Braguibus, notre ami Crignon s'est enfui !■ Aurait-il peur?»

Mauclerc, souriant, fit voir à Braguibus la barque de

l'Anglais qui venait à notre bord et nous amenait leur capitaine; sitôt que ledit capitaine eut gravi l'échelle, il donna bien gracieusement l'accolade au nôtre et lui dit en français qu'il était le capitaine Thomas Hawkins, qu'il était venu souvent en France, h Dieppe et à Rouen, et qu'il estimait que notre navire était la Pensée, appartenant à M. Jean Ango. De quoi le capitaine Parmentier l'ayant assuré, l'Anglais s'enquit de suite de Pierre Crignon , écuyer et pilote à bord de ladite Pensée, déclarant qu'il était bien fort de ses amis. Et alors parut Crignon, sortant de sa chambre, plus bravement accoutré et galamment vêtu que s'il eût dû venir devant le roi. Il était vêtu d'un pourpoint de velours incarnat, avec un saye du même, tailladé et les crevés de satin bleu. Ses chausses étaient du drap le plus fin, et il avait à son bonnet une plume avec une médaille. L'Anglais, le voyant, lui tendit les bras, tous deux se donnant l'accolade le plus amicalement du monde. Mais le beau fut quand Crignon s'écria :

«Monsieur le capitaine Hawkins, si loin que nous fussions tout à l'heure de votre navire, je pense avoir vu mademoiselle votre fille à tribord de l'habitacle.

— Vous avez très-bien vu, monsieur l' écuyer, dit l'Anglais, car elle est venue avec moi dans cette navigation.

— J'estime alors, dit Crignon, que, puisque vous avez accordé avec moi de me la donner en mariage, il n'est point impertinent qu'elle vienne à notre bord ou que j'aille au vôtre, afin que je parle à ma femme future.

— Il est, dit le capitaine Parmentier, conforme à la coutume de France.

— Il est aussi, dit le capitaine Hawkins, conforme à la coutume d'Angleterre, et je vais faire venir Catherine sur l'heure.

— Noël! s'écria Braguibus émerveillé, Noël! Tant criet-on Noël qu'il vient ! Crignon se marie et nous allons assister a ses noces marines! Nous sommes tous de noces! Ce

seront, je crois, les noces de Thétis et de Pelée! De ce mariage futur naîtra quelque futur Achilles ! Or çà, dégainons les flacons pour boire à sa santé. Maître queux, à la rescousse ! Attendez-moi, je vais en cuisine avec vous ! »

Comme Braguibus finissait de discourir, parut la demoiselle anglaise, toute blondelelte, toute saffrette, et bien mignonnement ajustée; après que la compagnie lui eut fait ses courtoisies, le capitaine Hawkins dit à MM. Parmentier et à M. de Verassan, qu'on avait été chercher :

« Messieurs, comme vous en avez été informés, j'ai délibéré de donner ma fille en mariage au sieur Pierre Crignon, écuyer, lequel j'ai choisi comme étant le plus prudent, vaillant et expert que je connaisse en l'art de la navigation, parmi ceux qui sont pilotes. Je donne à ma fille dix mille écus en dot...

— Je la prends pour cinq mille ! » s'écria Braguibus. Pierre Mauclerc donna par derrière un triomphal coup

■de poing à notre médecin, lequel lui dit en grand courroux: «Vous prenez trop de familiarités, monsieur l'astrologue ! Pensez-vous que nous ayons gardé les planètes ■ensemble? Vous me rendrez raison !

— Quand il vous plaira, bavard enragé, dit Mauclerc.

— La paix! s'écria M. Parmentier. Ne sauriez-vous vous taire, là-bas?

— Nous ferons, ajouta l'Anglais, les noces au prochain jour de saint Thomas, après que nous serons retournés dans nos terres d'en deçà, et j'y convie toute la compagnie présente.

— Comment? s'écria Braguibus, qu'est-ce? Nous ne marions pas tout de suite? Nous n'allons pas dîner? Par tous les rhumatismes d'Angleterre, je veux dîner avant d'occire l'astrologue! »

Cependant l'Anglais s'en alla dans la chambre du capitaine avec sa fille et Crignon. Mauclerc prit le quart, et je demeurai seul avec Braguibus.

« Or çà, me dit le médecin, il convient à présent que je

La demoiselle anglaise parut.

me préparc à combattre contre cet astrologue discourtois. René, je vous prends pour mon second.

— Je vous suis bien obligé, mon ami, répondis-je, mais je n'ai nulle envie de me battre.

— Elle vous viendra, mon ami, assez, répondit Braguibus ; vous vous battrez pour l'amour de moi.

— Mais, lui dis-je, Mauclerc n'a point dit qu'il prendrait un second.

— Voire, dit Braguibus, n'ayez crainte ; j'ai mon projet, qui vous étonnera tous. L'astrologue prendra très-bien un second, si j'en prends un ; je souhaite bien fort qu'il prenne Oignon, qui me daube depuis longtemps. Vous le rouerez de coups, Gonneville, mon ami; si vous avez de l'amitié pour moi, vous le frotterez bien fort, tète et bras, dos et ventre. Vous me témoignerez votre amitié d'autant que vous étrillerez plus fort ce pilote médisant.

— Mais, lui dis-je, Crignon est mon ami et le vôtre, et Mauclerc est notre ami pareillement. Vous devriez prendre tout ceci en risée, car Mauclerc n'y a mis malice aucune.

— J'ai, dit Braguibus, délibéré de faire quelque action d'éclat ; elle est toute préparée dans ma tête. Le propre des hommes de génie est de trouver en un instant les voies et moyens pour faire les grandes actions. Reposez-vous sur moi, Gonneville, mon ami, et ne doutez point que ma querelle avec Mauclerc ne finisse au profit de tout le monde. Je vais me retirer sous ma tente, comme fit Achilles ; j'entends dans ma caïute, sous le tillac. J'y écrirai une lettre pour Crignon et une autre pour Mauclerc, que vous leur baillerez à tous deux ; prêtez-moi votre appui en ceci.

— Je le ferai bien volontiers, lui dis-je, et je ne vois aucun mal à leur remettre vos lettres à l'un et à l'autre,

— Écrivons-les donc, dit Braguibus, et nous verrons beau jeu. »

Parlant ainsi, il descendit l'échelle du grand panneau. Un quart d'heure après, il me donna tout ouvertes les lettres qui suivent :

LES PILOTES DANGO.

« Monsieur Pierre Crignon, écuyer.

» Monsieur, encore que nous soyons unis de vieille amitié, je trouve bon, pour les brocards et railleries que vous me faites depuis quelque temps, de vous appeler en duel. Fussiez-vous plus preux que Roland et Olivier, je vous défie, armé ou désarmé, à fer courtois ou émoulu, à la lance, à l'épée, à la hache, à la dague, ou à tels autres bâtons qu'il vous plaira, maintenant contre vous mon honneur, et ainsi Dieu me soit en aide.

s> Signé : Polycarpe Braguibus,

s Docteur en médecine.

» Postscript um, — J'ai grosse querelle avec, ce maroufle d'astrologue Pierre Mauclerc par son nom, et, pour preuve de la grande estime et considération où je vous tiens, je vous prie de me servir de second dans ma querelle avec lui, attendant que nous vidions la nôtre. »

La deuxième était :

« Monsieur Pierre Mauclerc, èemjer.

» Monsieur, encore que nous soyons unis de vieille amitié, je trouve bon, pour l'injure que vous m'avez faite, de vous appeler en duel. Fussiez-vous plus preux que Roland et Olivier, je vous défie, armé ou désarmé, à fer courtois ou émoulu, à la lance, à l'épée, à la hache, à la dague, ou à tels autres bâtons qu'il vous plaira, maintenant contre vous mon honneur, et ainsi Dieu me soit en aide.

» Signé: Polycarpe Bragtjibds,

s Docteur en médecine.

d Post-scriptum. — J'ai grosse querelle avec ce pendard d'hydrographe Pierre Crignon par son nom, et pour preuve

de la grande estime et considération où je vous tiens, je vous prie de me servir de second dans ma querelle avec lui, attendant que nous vidions la nôtre. »

« Où allez-vous, René, mon ami? me dit maître Vasseur, me voyant avec les deux lettres.

— Je vais, répondis-je, porter un cartel de Braguibus à Pierre Crignon et un autre du même à Pierre Mauelerc.

— ■ Eli! me dit-il, le capitaine ne souflVira pas qu'ils se battent, car il est expressément défendu sur tous navires que les compagnons se battent entre eux.

— N'ayez crainte; M. Oignon et M. Mauelerc savent trop bien les règles de la marine pour y contrevenir.

— Toutes choses ici s'en vont vent dessus, vent dedans ! s'écria frère Nicolas. C'est mauvais ménage ; il est temps que j'y mette bon ordre.

— 11 importe peu, dit Braguibus survenant. Frère Nicolas, mon père spirituel, venez un peu ici à l'écart. Je dirai deux mots à vous. »

Braguibus parla bas à frère Nicolas pendant un in tant, au bout duquel nous vîmes le bon religieux riant jusqu'aux larmes. Même il me dit :

« Allez, René, mon ami, allez porter ces lettres. Il n'y a qu'honnêteté dans toute cette affaire, et notre sainte religion ne nous défend point de nous égayer honnêtement, par manière de passe-temps. Allez, mon ami. »

Je trouvai Crignun en compagnie de la demoiselle Catherine, laquelle m'accueillit bien courtoisement, me louant de ce que je naviguais si jeune, et de ce que j'avais l'amitié de tous les compagnons et de Crignon spécialement. Crignon n'eut pas plutôt lu la lettre qu'il éclata de rire, s'écriant en toute allégresse :

«Orçà, René, mon ami, dites au galant Braguibus que je ferai tout ce qu'il désire. Vous saurez, mademoiselle Catherine, que ce Braguibus est le compagnon le plus plaisant que je vis jamais, et que tout le monde ici l'aime. Je

LES PILOTES ÏVAXGO.

gage qu'il nous prépare à rire pour plus de cent francs; dites-lui, René, que je vais l'attendre sur le château d'arrière, avec mon épée, et qu'il m'aura pour second dans sa querelle contre notre ami Mauelerc. Cependant qu'il s'apprête, le maître queux aura dressé la collation que notre capitaine veut offrir à M. Thomas Hawkins. »

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Vous Toyoas ce bélître.

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