CHAPITRE XII
Braguibus est fait chevalier.
Au quart, je remis à Mauclerc la lettre à lui écrite par Braguibus, à la lecture de laquelle il dit :
« Je ne sais quelle joyeuseté prépare notre compagnon, et à tout hasard je prendrai mon épée. Allons, René, mon ami. »
Nous trouvâmes Braguibus sur le gaillard d'avant, où il se promenait à grands pas, tenant sous son bras une épée qu'il avait empruntée à Vâsseur. Cependant que nous gravissions l'échelle à bâbord, Crignon gravissait l'échelle à tribord; sitôt que Braguibus nous vit, il nous fit la courtoise révérence et mit l'épée au poing d'un air assuré.
« Or çà, messieurs, dit-il, je pense que nous sommes tous prêts à bien taire.
— Voire, dit Crignon, si vous l'êtes, nous le sommes aussi.
— Or bien, dit Braguibus, comme médecin je suis prêt à bien faire: c'est à savoir, à panser ceux qui seront navrés dans cettefélonne bataille. Crignon, mon ami, car étant mon second, vous devez être mon ami dans ma querelle contre ce coq uin d'astrologue , n'est-ce point la coutume de France que les seconds défendent l'honneur de leurs compagnons comme le leur propre?
— C'est, dit Crignon, la coutume, et je la trouve trèsbonne.
— Or bien, continua Braguibus, Mauclerc, mon ami, vous voyez ce bélître d'hydrographe, contre lequel vous êtes mon second. Allez, mes amis ! sus ! c'est le moment de faire voir de quel zèle vous avez embrassé ma juste querelle! Crignon, mon galant ami, mon gentil second, choquez durement contre ce vilain Mauclerc! Mauclerc, mon valeureux second, mon noble ami, frappez vertement sur ce diable de Crignon ! Ne vous y épargnez pas, je vous en prie ! Vous êtes mes seconds, et j'ai mis mon honneur entre vos mains pour la grande confiance que j'ai en vous. Allez! saquez! choquez! poussez! Point de quartier! Mauclerc, je vous assure quece Crignonne vaut pas un coupeau d'oignon! Crignon, tenez pour certain que ce Mauclerc est le vrai portrait d'un truand, et que tout le monde sera bien content de le voir a bas. Moi, cependant, je vous regarderai faire et je boirai un coup de ce flacon pour vous donner du courage ! »
Quand Braguibus eut fini ce notable discours, il s'éleva une grande risée; chacun voulut accoler notre médecin, et le louer de la plaisante façon dont il avait terminé sa querelle; mais lui, prenant sous chaque bras le bras de Crignon et de Mauclerc, s'en alla fièrement du côté du château gaillard d'arrière, où était dressée la collation. Il n'eut pas plutôt gravi l'échelle que je l'ouïs faire un grand cri, m'appelant hautement, et, comme je gravissais à mon tour, je vis, au milieu des compagnons en émoi, Braguibus qui
colletait le vilain Martin en personne. Tantôt que je l'eus reconnu, j'accourus, et dans mon courroux je l'aurais occis sur la place, si les compagnons ne l'eussent tiré de mes mains.
« Traître malheureux! m'écriai-je, vous voilà donc! Venez-vous du fond de la mer pour recevoir le prix de vos méchancetés? Vous n'échapperez pas! Haro! Arrêtez-le! Haro !
— Laissez-le! dit le bon frère Nicolas. Vous, Gonneville, ne devez pas frapper ainsi un homme qui ne se défend point. Laissez-le! Il sera jugé, je vous assure; si ce n'est dans ce monde, ce sera dans l'autre.
— Mon père spirituel, dit Braguibus, j'aimerais mieux le voir jugé dans ce monde, d'autant que je n'espère point le rencontrer dans l'autre, car nous irons, je pense, dans des lieux opposés.
— Messieurs, dit le capitaine anglais, j'ai trouvé cet homme naufragé qui se tenait attaché à l'épave d'une barque. Je l'ai recueilli à mon bord. S'il a commis des crimes, comme il parait par ce que vous dites, il sera jugé en Angleterre, parce que, ayant été recueilli sur un navire anglais, il est comme dans le propre royaume d'Angleterre. Soyez assurés qu'il sera fait justice très-exacte de lui et que je payerai ce qu'il faudra pour qu'il soit pendu s'il mérite de l'être.
— Vertu-Dieu ! s'écria Braguibus, voici qui est bien parlé en Anglais! Vous nous la baillez belle, milord! 11 est de présent sur un navire de France , voire de Normandie, et où rend-on justice meilleure qu'en Normandie? Où les procès sont-ils mieux appointés, les causes plus fleuries, les plaidoiries plus grasses? Ne me parlez que de Normandie quand il s'agit de faire pendre son homme.
— Monsieur, dit l'Anglais, je demanderai l'avis de votre capitaine, s'il vous plaît.
— Le capitaine Ilawkins a raison, dit M. Parmentier, et c'est la sage et ancienne coutume de la marine que, comme
le pavillon couvre la marchandise, quiconque est recueilli dans un navire est couvert par le pavillon d'icelui;par ainsi, il convient que ce méchant soit jugé en Angleterre.
— Par la mort... Non, je faus... par les fortes fièvres quartaines de M. le milord, s'écria Braguibus, le pavillon couvre ici belle marchandise! Qui en donnerait un denier la payerait trop cher. Mais, monsieur l'Anglais, cet homme présent est un traître, parjure et meurtrier!
— Parlons de sens rassis, monsieur, dit l'Anglais.
— Parler de sens rassis! s'écria Braguibus. J'enrage! Avez-vous été vêtu d'une robe peinte de diables et fouetté en place publique, vous qui parlez de sens rassis? Je dis vous, monsieur le milord, avez-vous mangé de la soupe à l'huile et des ragoûts aux ails dans une cave? Avez-vous reçu cent coups de bâton, et vous a-t-on poché lesœils et déchiré votre robe médicale? J'ai encore le dos tout bleu des coups que m'a donnés ce vilain. Voulez -vous voir les marques? Ah ! si maître Picot était ici, ce faux traître Martin serait déjà pendu!
— J'en appelle! dit Martin. J'en appelle à la justice d'Angleterre, et à la générosité de M. de Verassan, et à la charité du bon frère Nicolas! Miséricorde, frère Nicolas! Au surplus, je suis gentilhomme de bonne maison et ne puis être jugé que par mes pairs.
— Vos pairs, dit Oignon, sont forfants et meurtriers. Tenez-vous pour heureux que le pavillon d'Angleterre vous protège.
— Ainsi, dis-je àCrignon, vous le quittez? Et vous, monsieur de Verassan, vous le quittez pareillement?
— C'est, dit M. de Verassan, la coutume et la loi souveraine, et il n'y a rien à dire, mon ami.
— Au demeurant, dit l'Anglais, je vais le faire mettre aux fers dans la sentine démon navire, et tenez pour assuré, monsieur, qu'il ne perdra rien pour attendre. Vous écrirez votre déposition par-devant moi et ce bon religieux, et elle fera très -bien foi en Angleterre.
Braguibus colletait le vilain Martin.
— Allons, dit Braguibus en soupirant, je ne ferai pas son anatomie cette fois-ci. J'ai ouï dire que la justice était boiteuse, mais je ne pensais pas qu'elle clopinât à ce point. Vous clochez, dame Thémis , vous clochez bien fort. Or bien, puisqu'il le faut, attendons : nous n'y perdrons rien que l'attente, comme disait le bon Villon; et en attendant, buvons pour hausser le temps. »
On s'assit à table, cependant qu'on ferrait Martin. Mais ce bon Braguibus était si charitable et de si douce composition, qu'il ne put endurer de voir pleurer ce méchant, avec sa mine déconfite et son corps tout miné par la peine qu'il avait endurée sur mer. Prenant donc une pièce de jambon qui était dans son écuelle et un gobelet plein de vin, il donna vin et jambon à Bompanent, qui servait à table, et lui dit en tournant le visage :
« Bompanent, mon ami, donnez cela à ce malheureux coquin; aussi bien me peine-t-il trop de le voir si macéré en sa chair, et je ne saurais manger s'il ne mange. Je souhaite qu'il vienne a vraie pénitence et que Dieu lui pardonne. »
Frère Nicolas, se levant, courut embrasser Braguibus.
« A cette heure, Braguibus, mon ami, s'écria-t-il, j'ai vu le vrai chrétien tel que le montre saint Paul! Je le vois en vous! Votre action vous sera comptée, soyez-en assuré, mon frère. C'est par telles actions qu'on gagne le ciel.
— Je l'ai fait, dit Braguibus, sans y songer autrement, parce que j'étais ému de pitié. J'ai moi-même éprouvé les affres du naufrage; non ignarusmali. Peut-être Martin estil assez puni?
— Point, point, dit Oignon. Capitaine Hawkins, je n'aime point le savoir sur votre navire, mais je vous connais pour prudent et avisé. Veillez bien sur lui, ou il vous fera quelque méchanceté; il sera temps de lui faire charité assez, une fois que vous l'aurez remis aux mains de la justice d'Angleterre, et voici deux écus pour faire dire des messes pour lui après qu'il sera pendu. »
2ii LES PILOTES D'ANGO.
Tantôt furent remplis les verres et hanaps, et, les grâces dites, il fut fait, par ordre du capitaine, une décharge de toutes nos artilleries, la trompette sonna, le pavillon de France et le pavillon d'Angleterre furent hissés ensemble, et toute la compagnie but d'autant au roi François premier et au roi Henri huitième. Après quoi, comme le vent fraîchissait, l'Anglais prit congé de nous et emmena sa fille à son bord, car sa route était opposée de la nôtre. Il avait terminé son trafic et revenait en Angleterre.
Le samedi premier jour de juin 1527, faisant notre route au sud, nous primes la hauteur à midi, et trouvâmes que nous étions à 8°, 16 de la ligne, et de longitude occidentale 3 degrés ; à la relevée, nous vîmes force bonites et albatores faire de grands sauts sur l'eau, et des petits poissons voler en l'air, et je crois que Neptune les avait émus à festiner et eux réjouir ce premier jour de juin.
Le mercredi cinquième, primes la hauteur du soleil à midi, à 5 degrés un quart de la ligne, et de longitude occidentale 4 degrés, et eûmes calme et pluie, et le soir même le cap au sud-sud-ouest et au sud-ouest, et en suivant un peu de fraîche.
Le jeudi sixième jour, prîmes hauteur à midi, 4 degrés et demi de la ligne, et le soir eûmes un petit peu de fraîche et fîmes voile au sud-ouest.
Le vendredi septième juin, prîmes hauteur à midi à 3 degrés et demi de la ligne, faisant cette route le vent venant du sud-est.
Le samedi huitième jour, prîmes la hauteur à midi, à 3 degrés de la ligne, faisant notre route au sud-sud-ouest.
Le neuvième, fimessemblable route; la hauteur, à midi, fut a 1 degré et demi de l'équateur ; ce jour, nous vîmes une grande quantité de poissons volants et primes quatre ou cinq bonites.
Le lundi dixième jour de juin, fîmes notre route au sud; la hauteur fut prise à 54 minutes de la ligne , au pôle arctique; ce jour vîmes force bonites et poissons volants. Le
Sacreprit un marsouin, dont il nous en envoya unquartier. Le soir, les compagnons reçurent une ration de vin avec leur souper, parce qu'on allait passer la ligne au jour suivant. Et toute la nuit, on fit des préparatifs pour solenniser la tète de la chevalerie de la ligne et pour faire chevaliers ceux de nos gens qui n'avaient point encore passé sous l'équateur. Ceux qui avaient été précédemment faits chevaliers s'assemblèrent sur le château d'arrière, parmi lesquels étaient le capitaine Jean Parmentier, frère Nicolas, Pierre Oignon, Pierre Mauclerc, Nicolas Bouté, maître Antoine Vasseur, Bernard Calmet, qui avait été compagnon du grand Magalhaens, Jean Masson, le gros Pierre Marquier, trompette, Jacques l'Ecossais, et aucuns autres. De chevaliers il y avait à faire environ cinquante. Quand la délibération et les préparatifs furent terminés, ce fut vers la fin du deuxième quart, Oignon et Mauclerc vinrent nous chercher, la face riante, nous assurant que la solennité serait bien belle, et que rien n'y manquerait.
« Je vais donc me faire prêt, dit Braguibus, pour y paraître dignement. Je vais nettoyer mon pourpoint et rataconner mes bobelins.
— Comment dites-vous cela, mon ami? dit Crignon ébahi. Quel langage est-ce?
— Rataconner les bobelins, dit Braguibus, signifie répétasse!-les souliers : c'est langage égyptiaque.
— J'entends, dit Crignon; c'est langage égyptiaque de la rue Tirechappe. Vous avez étudié cette rhétorique aux écoles de la cour des Miracles.
— Je l'ai, dit Braguibus, apprise du grand Coësre luimême ; en langage jobelin, je ne crains homme du monde. Villon, Parisien qui écrivit ses ballades en jobelin, ne le savait pas mieux que moi, et j'y défie en prose et en vers tous les chevaliers de la pince et du croc.
— Voire, dit Crignon, vous n'en trouverez pas ici. Pourquoi donc y parlez-vous leur langage?
— C'est, dit Braguibus, parce qu'on m'a assuré que
cette solennité de la ligne était comme la fête des fous de la marine, et à Paris, à la fête des fous, on peut voir assez de peuple qui accourt de la cour des Miracles, de ceux dont parle la ballade :
Spélicans
Qui en tout temps Avancent dedans le pogois,
Gourde piarde,
Et sur la tarde Déboursent les pauvres niais.
Elle est, messieurs, de Villon, et, pour l'avoir ouïe chanter une seule fois à la Saint-Nicolas, je l'ai retenue eu la gibecière de ma mémoire. Or, que chanterons-nous demain?
— Nous, dit Oignon, chanterons d'abord la messe et, après nous être confessés, recevrons tous ensemblement notre Créateur, et pour le reste reposez-vous sur moi.
— Mais, dit Braguibus, vous m'avez, ces jours passés, fait apprendre mon rôle dans un mystère qu'a écrit notre gentil capitaine, M. Jean Parmentier. Le jouerons-nous demain?
— Après la messe, dit Oignon; et vous y ferez, comme je vous en ai avisé, le rôle de « Pouvoir Divin », et c'est vous qui répondrez aux matelots de la caravelle « Humanité ». Or bien, il y sera encore dit quelques autres poésies dont je vous garde la surprise.
— Et que vous avez composées, notre maître? dit Braguibus.
■ — Je ne dis pas non, répondit Oignon.
— Mais, dit Braguibus, savez-vous les vers que le sieur de Saint-Gelais a faits sur notre amiral Jean Alphonse? Le capitaine me les bailla hier, et je les sais par cœur.
— Je les ai ouï lire, dit frère Nicolas survenant, et, bien que ledit sieur de Saint-Gelais soit poète séculier, je prise ses vers bien fort et les estime au-dessus de tout ce qu'on a fait dans ce temps, en exceptant, bien entendu, les
hymnes et louanges de Dieu scrvateur et de ses saints.
— Or, dit Oignon, dites-les-nous, mon ami. Je ne les connais point, et je suis bien désireux de les savoir.
— Non, non,ditBraguibus; nous les réciterons demain, et après nous jouerons la farce du « Voyage de Grimpe-surl'ais chez les antipodes' », telle que vous l'avez composée avec Mauclerc. En attendant, je vais me coucher, afin d'être plus dispos pour cette solennité de chevalerie. J'y viendrai bien gaillard, et je suis tout fier d'être fait chevalier; mais je l'ai bien gagné par mes travaux. Messieurs, je vous donne le bonsoir. »
De bon matin, nous fûmes éveillés par la cloche du bord, et premièrement fut chantée la messe de Salve sancta parens, à notes; puis un chacun eut l'accolée du capitaine. Et après, ceux qui devaient nous recevoir chevaliers se retirèrent dans les chambres d'arrière, où ils demeurèrent environ demi-heure. Cependant, aucuns d'eux portèrent au pied du grand mât une bien large cuve, qu'ils couvrirent d'un ais et de drapeaux. Tantôt que la cuve fut prête, le tambour et la trompette sonnèrent, et la procession de ceux qui étaient déjà chevaliers sortit dessous le château d'arrière, le plus étrangement vêtue qu'il soit possible de voir. Le premier derrière le tambourineur et le gros Marquier, trompette, marchait Pierre Mauclerc, tenant son astrolabe au poing. Il était vêtu d'une longue robe et coiffé d'un bien haut bonnet pointu fait de parchemin, auquel il avait attaché de grandes lunettes de papier. Suivait, sur un char traîné par quatre compagnons couverts de peaux de loups marins, Antoine Vasseur, le chef couronné. Sa couronne était de papier doré faite à l'antique, et il avait au menton une grande barbe faite d'étoupes. Sa robe était de peaux de loups marins avec un tas de dorures en papier. A sescôtés était assis Bernard Calmcl, déguisé en reine, d'une robe de toile à voile; la reine tenait un cornet percé dont