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C'est Gringalet et Grippe-Soleil. Margry, p. 3S

elle tirait force fumée de tabac, et sur ses genoux elle portait notre mousse Philippot, qui feignait d'être le dauphin, et qui faisait la moue à tous les compagnons, tirant la langue et contournant les yeux comme un vieux singe.

Oignon marchait solennellement à côté du char, armé d'une cuirasse de papier, de grèves de papier, d'un écu de papier, et s'escrimant d'une épée de bois. On nous dit qu'il était connétable du royaume de la Ligne et que Vasseur était roi. Un autre des compagnons était l'évêque, et en lieu de crosse il tenait le refouloir d'un canon ; derrière lui, le deuxième mousse, Guillemin Lepage, faisait l'enfant de chœur, nous menaçant d'un grand vieux balai qu'il disait être son goupillon pour nous donner l'eau bénite à la façon du royaume de la Ligne; mais pour eau bénite il y avait mis du goudron, dont il barbouillait horriblement tous ceux qui l'approchaient.

Tantôt la reine dit d'une voix enrouée :

« Sire, voici des gens étrangers qui veulent entrer dans votre royaume. Il serait bon qu'on leur donnât auparavant le baptême et l'ordre de chevalerie, parce que tous vos sujets sont armés chevaliers; pourquoi ils ne voudraient pas avoir paix et amour avec d'autres gens qui ne seraient pas chevaliers comme eux. »

Le roi s'écria tant qu'il put :

a. Madame la reine, c'est bien parlé ! Monsieur le connétable, allez voir quelles gens ils sont, et s'ils sont dignes d'entrer dans notre royaume et de nous faire l'offrande. Faites avancer mon étendard. » L'étendard que portait James l'Écossais fut avancé. C'était une gaule, avec une morue salée, accolée de deux harengs saurs.

« Ah! ah! dit Oignon; nous allons faire Braguibus chevalier!

— Et comment, dit Braguibus, conférez-vous cet ordre marin de chevalerie?

— Nous le conférons, répondit Oignon, suivant les statuts, en arrosant les gens de force eau salée, pour leur

baptême, et en leur faisant boire force eau douce, pour leur proficiat.

— Bon, dit Braguibus, c'est la chevalerie des grenouilles dont vous me parlez. Tant d'eau est propre à faire chanter les grenouilles. Vertu-Dieu ! cpiel régal vous m'oflrez, mon parrain! Faut-il vraiment tant d'eau pour faire un chevalier?

— 11 faut, dit Oignon, passer par là, car c'est la règle.

— Je me contenterai donc, dit Braguibus, d'être écuyer. Je ne suis point si glorieux. Chevalerie est un sommet trop ardu que je ne prétends pas atteindre. Ce serait pécher contre l'humilité de vouloir être chevalier. Tout au plus pourrais-je être écuyer, ou plutôt varlet, ou même page seulement. Je ne me sens pas digne d'être chevalier. Or, Crignon, mon ami, considérez mon peu de vertu, et ne me faites pas boire plus d'eau qu'il n'en faut pour être page. Je suis jeune assez. Je ne veux pas qu'on me mette hors de page. Je vous assure que page me contentera.

— Non, non, dit Crignon. Chevalier vous devez être, chevalier vous serez. Galien et Ilippocrate le furent.

— Je ne l'ai jamais entendu dire, dit Braguibus. Vous affirmez une proposition bien hardie. Quand donc, s'il vous plait, le docte Galenus et le galant Hippocrates furent-ils chevaliers aquatiques?

— Ce fut, répondit Crignon, quand ils tombèrent dans la rivière, depiscando grenouillibus. Or sus, et ne barguignez pas tant. Monsieur l'évêque de la Ligne, donnez-lui le baptême, je vous en prie. »

Disant ces mots, Crignon poussa Braguibus, cependant que maître Vasseur tirait l'ais sur lequel il était assis; ledit Braguibus s'abîma dans la cuve à jambes rebindaines et fit dans l'eau trois ou quatre sauts et cabrioles les plus gracieux du monde. Mais toutes les fois qu'il voulait sortir de la cuve, les compagnons l'y repoussaient, lui jetant à la figure force seaux d'eau, tellement qu'il en était tout aveuglé. Quand ils le laissèrent, et qu'il sortit de sa cuve,

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il faisait bon le voir se secouer comme un chien mouillé, hors d'haleine, soufflant, toussant, crachant, à la grande risée de toute la compagnie.

« Vertu-Dieu! s'éeria-t-il dès qu'il put parler, et pertransivit anima mea aquam intolerabileml Je suis lavé pour le restant de mes jours ! Mais enfin, me voici chevalier. Çà, çà, Oignon, venez çà, mon parrain, que je vous donne l'accolée.

— Non, non, dit Oignon. Vous êtes trop mouillé. Allez vous sécher auparavant.

— Je ne vois, dit l'astrologue, qu'un moyen de le sécher: c'est de le suspendre sur une vergue, comme les lavandières font des drapeaux sur une corde. »

Quand il eut ouï telles paroles, Braguibus s'enfuit le grand galop et ne revint que pour la fin de la solennité, accoutré à l'antique de diverses pièces de toile qu'il avait été chercher dans toutes les caïules. Cependant, les autres compagnons furent faits chevaliers et plus ou moins mouillés, au grand ébaudissement de tous, et enfin finale petits coups de poing commencèrent à trotter, à la manière des souvenirs de noces qu'on baille en Poitou, et il y eut une belle et joyeuse mêlée, où Braguibus eut l'œil poché, mais où il gagna la barbe du roi de la Ligne, qui lui resta aux mains comme trophée.

Tantôt, sur le commandement du capitaine, fut défoncée une pipe de vin, et les compagnons commencèrent à s'amuser, tandis qu'on dressait le théâtre, et que ceux qui devaient jouer les personnages allaient s'accoutrer.

Et d'abord, quand le théâtre fut prêt, parut M. de Verassan, galamment vêtu à la française, qui lut une pièce de vers.

Ensuite, la toile étant baissée, puis relevée, on vit les compagnons du navire « Humanité » tous endormis. Après devait venir le maître du navire, c'était « Pouvoir Divin », qui les éveillerait et, par gentils discours et belles réponses, les conduirait à la Terre-Neuve, qui est la Foi. Braguibus devait réciter la partie de « Pouvoir divin » .

La toile levée, accoutré de la barbe d'étoupes qu'il avait prise sur le roi de la Ligne, Braguibus parut, éveillant les mariniers de l'Humanité.

« Ho ! s'écrièrent les compagnons quand ils le virent, le Père éternel a l'œil poché !

— Vous, s'écria Braguibus courroucé, ne parlez pas bien. Si Pouvoir divin a l'œil poché, c'est par la violence des méchants hérétiques.

— Ho ! s'écria Oignon, ce que vous dites n'est point sur votre rôle. Vous ne devez dire que ce qui est écrit sur votre rôle.

— Il n'est point, dit Braguibus, écrit sur mon rôle qu'on m'interrompra. Je ne dirai plus rien.

— Nous nous tairons, nous nous tairons, s'écrièrent les compagnons. Allez, Pouvoir divin! Nous resterons cois ! »

Ainsi put être achevée la moralité, qu'un chacun trouva très-belle, et frère Nicolas la loua notablement. Et après, il y eut encore quelques buvettes, et la farce du Voyage de firimpe-siir-V Ais fut commencée. Sitôt que la compagnie vit paraître Grimpe-sur-l'Ais, dont le rôle était tenu par le même Braguibus, et l'Astrologue, qui était représenté au naturel par Pierre Mauclerc, il y eut si grande risée, que frère Nicolas lui-même riait plus fort que les autres. Or, Grimpe-sur-l'Ais feignait d'être dans une taverne, et l'Astrologue lui expliquait ce qu'étaient les antipodes. Sur quoi ledit Grimpe-sur-l'Ais, qui feignait d'être le varlet de la taverne, allait tirer des bouteilles qu'on avait mises au fond du puits pour les rafraîchir. Tantôt il voyait clans l'eau du puits sa propre image et semblance, et s'écriait comme étonné :

« Haro ! main forte ! »

A quoi l'astrologue disait :

« Qu'est-ce ? Qu'est-ce ? »

Et Grimpe-sur-l'Ais répondait :

«Je pense que c'est quelqu'un des antipodes qui vient pour nous larronner nos bouteilles. Je le vois qui se

démène au fond du puits, et il a toute la mine d'un larron. »

Après autres nombreuses joyeusetés, Grimpe-sur-1'Ais feignait de partir pour le pays des antipodes, mais il n'allait que dans le grenier de la maison, qu'on avait fait en environnant la hune d'artimon avec de la toile à voile. Et alors venait un vilain qui menait grosse querelle avec le tavernier et refusait de payer son écot; et comme le tavernier voulait le saisir par le corps, lui le battait. De quoi Grimpe-sur-1'Ais courroucé criait par la fenêtre du grenier, c'est à savoir par un pertuis qu'on avait fait aux toiles qui entouraient la hune.

«Ho! vilain! si je n'étais si loin aux antipodes, je descendrais de ce grenier pour t'étriller ! »

Finalement, Grimpe-sur-1'Ais feignait de revenir de son voyage, et quand l'Astrologue lui demandait son salaire pour les leçons qu'il lui avait faites, il répondait que, comme les antipodes ont les pieds opposés à nous, il avait dû marcher comme eux, la tète à val et les pieds à mont, et que tout son argent était chu dans les nuages où l'Astrologue n'avait qu'à le quérir. De quoi tous les compagnons riaient comme un tas de mouches.

La farce parachevée, comme il se faisait sur le tard, chacun retourna à ses besognes, bien content pour la journée que nous avions passée. Et ;le lendemain nous avançâmes dans l'hémisphère austral, rendant grâces à notre Créateur qui nous avait protégés jusque-là.

Braguibus écrivait son journal.

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