‹ Les pilotes d'AngoChapitre 43 sur 46 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Lo trésor perdu.

La ligne passée, nous commençâmes de voir plus en plus la mer calme et paisible, tirant vers le cap de Bonne-Espérance. Et à partir du jour où nous eûmes passé la ligne, Braguibus fut peu vu, si ce n'est aux heures du dîner et du souper, car il passait son temps dans sa caïute,ou dans un coin du château d'arrière, où le capitaine avait permis qu'on étendit pour lui un prélart sur deux bâtons et des cordes, en manière de pavillon, écrivant incessamment.

« Je commence, disait-il, à noter mes observations et à écrire mon livre des voies australes.

— Mais, lui disait Crignon, si vous demeurez reclus et enfermé, vous ne verrez rien et ne pourrez rien écrire.

— Il s'agit bien de voir, s'écria Braguibus. Ce n'est

point le moment. Nous verrons assez, et vous me raconterez vous-même ce que vous aurez vu; de sorte que l'aspect de cet autre monde me parviendra comme digéré par l'estomac de votre jugement et venu à bonne concoction et parfaite maturité. Ainsi, je le décrirai mieux, et sans que mon entendement soit troublé par le procès inégal des événements et par le tumulte des accidents.

— Vous êtes, dit Oignon en souriant, un voyageur de nouveau genre. Vous voulez, à grand'peine, fatigues et péril, aller aux terres nouvelles, pour les décrire après par ouï-dire.

— Ouï-dire, répondit Braguibus, est un bon témoin, et bien haut selon l'estime de vos Normands.

— Mais non pas de ceux qui naviguent, répondit hâtivement Oignon; et il est plus aisé de se moquer, étant au coin de son feu, des découvertes des voyageurs, et d'appeler menteries les récits qu'ils nous en font, que d'imiter leurs travaux.

— Quand j'étais frère profès au couvent de Fontenayle-Comte, en Poitou, dit frère Nicolas, j'y ai connu un religieux, l'homme le plus plaisant que je vis jamais, fort bien institué dans les lettres latines et grecques et fort savant en différentes sciences profanes. Il s'appelait François Rabelais.

— Attendez, dit Braguibus. Je l'ai connu assez. B était Tourangeau, voire Chinonais, fils du cabaretier de la Lamproie, à Chinon. Nous avons, depuis qu'il fut moine de Saint-Benoît, à Maillezais, étudié la médecine ensemble.

— Par ma foi, s'écria frère Nicolas, comme je vous connais tous deux, joyeux propos devaient aller rondement entre vous. B se moquait fréquemment des récits des voyageurs et disait que parmi les anciens, Hérodotes, Plinius, Strabo et aucuns autres desquels je ne sais plus le nom, et parmi les modernes, Albert le Grand, Pierre Martyr, Marc Paul, Vénitien, Pierre Alvarez, Portugalais, et je ne sais

combien d'autres, avaient composé leurs histoires par ouïdire.

— Voire, dit Braguibus, je le connais bien ; il doute de tout et il raille tout. Mais je lui redresserai le jugement quand nous serons retournés à nos terres. Cependant, je laisse votre compagnie et vais à mes besognes. J'ai déjà commencé mon livre par une argumentation afin de prouver que toutes choses ont été faites pour l'homme. Depuis, j'ai exposé les différences d'art et de nature, l'utilité de la navigation, et les louanges de plusieurs d'entre nous. De présent, il convient que j'écrive deux dissertations contre l'opinion des anciens, qui estimaient que tout ce qui est sous la ligne est inhabitable, et contre l'opinion de ceux qui estiment les sauvages être pelus. C'est un point important.

— Quand vous les verrez, dit Crignon, vous connaîtrez aisément qu'ils ne le sont pas, parce qu'ils vont tout nus. 11 vous suffira d'écrire dans votre livre que vous les avez vus, et qu'ils ne sont point pelus.

— Ha ! mon ami, dit Braguibus, vous composeriez un étrange livre si on vous laissait faire ; un livre tout nu comme les sauvages, sans dissertations, sans argumentation pour et contre Herodotes, Aristotelès, Pomponius Mêla...

— Je me mocjue, de Crignon, d'Herodotes, d'Aristotelès, de Pomponius Mêla et de toute leur bande. Ils n'ont point été aux Indes et j'y ai été.Mêmement j'y retourne. Il nefauL qu'écrire ce qu'on a vu, tel qu'on l'a vu, bien exactement, bien scrupuleusement, et par ainsi la science du monde profite, et non par les imaginations que certains cerveaux mal calfatés peuvent graveler. Voir, c'est savoir.

— Vous, dit Braguibus, dites peut-être vrai ; mais les imprimeurs ni le public ne seront de votre avis de longtemps. Allons à mes dissertations. »

Huit degrés au delà de la ligne, le vingt-sixième du mois, nous trouvâmes une île non habitée, laquelle de prime face

voulions nommer île des Oiseaux, pour la grande multitude d'oiseaux qui sont en cette dite île. Mais, recherchant en nos cartes marines, la trouvâmes avoir été quelque temps auparavant découverte par les Portugalais et nommée île de l'Ascension, parce que ce jour-là y étaient ahordés. Voyant donc ces oiseaux de loin voltiger sur la mer, nous donna conjecture que près avait quelque île. Et approchant toujours, vîmes si grand nombre d'oiseaux de diverses sortes et plumages, sortis, comme il est vraisemblable, de leur île, pour chercher à repaître et venir à nos navires, jusqu'à les prendre à la main, qu'à grand'peine nous en pouvions défaire. Si on leur tendait le poing, ils venaient dessus privément et se laissaient prendre en toutes sortes que l'on voulait; et il ne s'en trouva espèce quelconque, en cette multitude, semblables à ceux de par-deçà, chose peut-être incroyable à quelques-uns. Étant lâchés, de la main ils ne s'enfuyaient, mais ils se laissaient toucher et prendre comme devant.

Après avoir passé cette île, commençâmes à découvrir quatre étoiles de clarté et grandeur admirables, disposées en forme d'une croix, assez loin toutefois du pôle antarctique. Mauclerc les appelait Chariots'. Il estimait qu'une de ces étoiles est celle du sud, laquelle est fixe et immobile, comme celle du nord, que nous appelons Ourse mineure ; elle était cachée avant que nous fussions sous l'équateur, ainsi que plusieurs autres, qui ne se voient par deçà au septentrion.

Poursuivant notre route, nous approchâmes au tropique d'hiver, environ lequel se trouve ce grand et fameux promontoire de Bonne -Espérance, que les mariniers ont nommé Lion de la mer, tant il est grand et difficile, craint et redouté.

Mais nous n'allâmes pas jusque-là, et tirâmes à droite, pour aller à l'Amérique, accompagnés du vent, qui nous

Page 1