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C'est l'ancien nom français de la Croix du Sud

fut fort bon et propice. Approchant de notre Amérique bien cinquante lieues, nous commençâmes à sentir l'air de la terre, tout autre que celui de la marine, avec une odeur tant suave des arbres, herbes, fleurs et fruits du pays, que jamais baume, fût-ce celui d'Egypte, ne sembla plus plaisant ni de meilleure odeur. Le jour suivant, qui fut le dernier de juin, découvrîmes les hautes montagnes de Croistmourou, combien que ce ne fût l'endroit où nous prétendions aller. Fîmes donc voile derechef jusqu'au douzième jour, que nous trouvâmes cette grande rivière nommée Ganabara. Ayant donc passé plusieurs petites îles sur cette côte de mer, et le détroit de notre rivière, large comme d'un trait d'arquebuse, nous fumes d'avis d'entrer dans cet endroit et avec nos barques prendre terre, où incontinent les habitants nous reçurent autant humainement qu'il fut possible, dressant un beau palais à la coutume du pays, tapissé tout autour de belles feuilles d'arbres et herbes odorifères.

Ces Indiens sont gens simples, ne demandant qu'à mener joyeuse vie, sans grand travail, vivant de chasse et de pèche et de ce que la terre donne de soi, et d'aucuns légumes et racines qu'ils plantent, allant tout nus, sauf que les femmes portent colliers d'os et de coquilles, non l'homme, qui porte au lieu arc et flèche, ayant pour vireton un os proprement affdé, et un épieu de bois très-dur, brûlé et affilé par en haut, qui est toute leur armure. Et vont les femmes et filles tète nue, ayant leurs cheveux gentiment torchés de petits cordons d'herbes teintes de couleurs vives et luisantes. Pour les hommes, portent longs cheveux ballants, avec un tour de plumasses hautes, vif teintes et bien atournées1.

Tantôt que nous fûmes avec ces sauvages, nous n'eûmes pas de peine à commercer avec eux; et ils nous donnaient à entendre qu'ils savaient que nous étions chrétiens, met-

1 Rapport du capitaine de Gonneville, ap. Margry, p. 113.

tant leurs pouces en croix, et que nous étions Français, montrant le pavillon qui était à la pomme de nos mais. Et . ensuite, ils sautaient et dansaient, se démenant de merveilleuse sorte, qui est une cérémonie de joie et d'assurance : et ils voulaient nous bailler tout ce qu'ils avaient, et aucuns apportèrent force poissons et chair cuite, et des fruits de leur pays, nous donnant à entendre par signes qu'ils étaient bons à manger. Nous leur donnâmes des couteaux, autres ferrements, etun chapeau rouge pour leur capitaine, qu'ils nous montrèrent comme leur seigneur, l'appelant par son nom Agouhanna. Lors notre capitaine commanda apporter pain et vin pour faire boire et manger ledit seigneur et sa bande, et nous leur fîmes chère et les festoyâmes de ce que nous pûmes, et leur donnâmes aucuns petits présents de peu de valeur, de quoi se contentèrent fort.

Braguibus ne pouvait se lasser de les admirer, et si on l'eût laissé faire, il leur eût partagé tout son avoir sur-lechamp. Il prenait en sa main tous les fruits qu'ils apportaient, et par signe demandait de quel nom ils les appelaient, dont ils se réjouissaient fort, et le contentaient sans se lasser. Lai, cependant, ayant dégainé son encrier, ses plumes et un gros livre de papier blanc, écrivait hâtivement tout ce qu'ils répondaient, affirmant qu'avant trois mois il saurait l'indien aussi bien que les plus savants d'entre eux. Et parce que ces pauvres sauvages ne connaissent point l'art d'écrire, ils regardaient Braguibus tout ébahis, et voulaient voir quels signes il faisait sur son papier. Pour lors, Braguibus voulut leur donner à entendre qu'il était savant homme et médecin ; et s'y prit de cette manière qu'il tournait les yeux et poussait de profonds soupirs, feignant d'être malade ; de quoi ils se montrèrent bien grevés, lui donnant à entendre qu'ils en étaient affligés. Et lui après se ta lait le pouls, et feignait de lire en son livre, puis parlait latin bien gravement, et feignait de se parforcer à avaler aucun breuvage. De quoi ils estimèrent qu'il avait soif, et produisirent des coques de fruits où ils mettent leur boisson. Mais

tantôt que Braguibus eut feint d'avaler un médicament, il se démena en grande allégresse, sautant et dansant. Ce que voyant, eux sautaient et dansaient comme lui. Le breuvage qu'ils apportaient était épais comme moût de vin et enivrait. Ils l'appellent cahouin et le font d'une sorte de mil qu'ils nomment avaty, et dont les grains sont gros comme pois de nos pays.

Après nous être mutuellement festoyés , nous voulûmes nous enquérir auprès de ces sauvages touchant la venue ancienne du capitaine de Gonneville dans leurs terres. Mon père avait coté sur son rapport que leur seigneur s'appelait dans ce temps - là Arosca. Nous les interrogions donc leur disant : «Arosca. » Ils nous marquèrent par signes qu'ils nous entendaient très-bien, que ledit seigneur Arosca était mort, et qu'Agouhanna l'avait remplacé. De quoi nous fûmes bien affligés ; et alors ils nous donnèrent à entendre que plusieurs d'entre eux avaient connu mon père, car, allant à notre capitaine, ils le frottaient avec leurs mains, qui est leur façon de faire chère, et après, montraient le pavillon de nos navires et la mer, et soupiraient profondément, montrant de nouveau le capitaine, comme de regret d'un autre tel que notre capitaine, et qui était parti par mer sous le pavillon de France. Et tantôt après montrèrent un endroit du côté du nord, mettant fréquemment leurs pouces en croix et nous engageant à venir avec eux. Par où nous connûmes qu'ils voulaient nous conduire à la croix qu'avait dressée le capitaine de Gonneville, et les suivîmes en toute allégresse. De fait, après avoir marché environ une heure, nous vîmes un havre, et à la pointe dudit havre gisait une croix de trente pieds de haut, bien peinturée, sous le croisillon de laquelle était un écusson en bosse fort apparent. Et nous étant bien vite approchés, nous vîmes que l'écusson avait été gâté et rompu, comme à coups de hache, pour enlever ce qui était dessus, et il restait les marques d'une fleur de lis et de grosses lettres qui formaient « Vive le Roy de France Loys », desquelles il ne

demeurait que « Vive » et « de », puis un F, un G et un L: Pour lors, nous pleurant de voir comme on avait renversé la croix et injurié les armes de France, leur chef s'approcha et nous fit une grande harangue, nous montrant ladite croix avec deux doigts, puis nous mena vers une autre croix qui était debout et plantée, et où nous vîmes les armes de Portugal, et après, nous montrait la terre tout à l'entour de nous, et feignait de pleurer, comme s'il eût voulu dire que toute la terre était àlui, etque les Portugalais y avaient planté ladite croix sans son congé. Nous, courroucés, nous mîmes tantôt à bas la croix des Portugalais, et nous rompîmes à coups de hache les armes de Portugal. Après, prenant notre croix, nous la plantâmes de nouveau, et tantôt qu'elle fut élevée en l'air, nous finies plusieurs décharges d'arquebuserie; et après, nous mîmes tous à genoux, les mains jointes, en adorant ladite croix devant eux, et leur fîmes signe, regardant et leur montrant le ciel, que par icelle était notre rédemption, de quoi ils firent plusieurs admirations, en tournant et regardant icelle croix. Après quoi leur furent distribués plusieurs présents honnêtes.

Frère Nicolas nous dit qu'il estimait qu'il serait facile de les amènera notre foi, à cause du grand amour qu'ils témoignaient pour les Français, et dont ils ne se départirent ces deux mois que demeurâmes parmi eux. Toutefois, dans ce longtemps, il ne nous futpas possible de trouver notre trésor, pour telle cause. Les Portugalais, après avoir abattu la croix de M. de Gonnevillc, l'avaient traînée plus loin, soit par dérision, soit pour toute autre raison; car les sauvages nous donnèrent à entendre qu'autrefois elle n'était pas a cet endroit, mais ils ne purent nous marquer justement la place. Pourquoi nous, ayant perdu notre marque, cherchions au hasard et par aventure, et combien que nous eussions cherché, nous ne trouvâmes rien. Et ainsi, ce trésor qui avait été cause première de tant d'accidents, fut perdu pour tout le monde, et il n'est point vraisemblable que jamais on le retrouve.

L'écusson avait été rompu à coups de hache.

De quoi nous étions bien dépités et affligés. Mais le capitaine Parmentier nous consolait, nous disant que par commerce honorable avec les sauvages nous ferions un bon gain, qui serait le loyer de notre peine, et que, d'autre part, les sommes auxquelles nous avions droit du gain que le capitaine Jean Florin avait fait sur mer étaient à la cour de Rouen, où nous les aurions à notre retour, un jour ou l'autre. Et après la messe qui fut dite avant notre départ, frère Nicolas nous fit un beau sermon sur le néant de ce bas monde et sur le mépris des richesses, prêchant contre l'avarice. Mais les mariniers n'y prenaient pas goût, disant qu'il était bon de parler du mépris des richesses quand on avait de quoi, ou quand on s'était voué au service de Dieu; mais qu'eux étaient pauvres gens, qui avaient femme et enfants, on parents vieux et infirmes, et qu'ils étaient contents d'endurer tant de peines et d'affronter tant de périls, pourvu qu'ils gagnassent de quoi soutenir leur corps et ceux des leurs, dont ils avaient charge en ce monde. Par ainsi, ils n'étaient pas avaricieux quand ils témoignaient être fâchés d'avoir perdu du gain qu'ils espéraient. De quoi Braguibus piqué voulut leur faire une harangue pour leur démontrer que frère Nicolas avait raison et qu'eux ne devaient point être fâchés. Il leur cota Sénèque et Euripides, et leur déclara que Stobée, poète grec et bon philosophe, avait dit qu'il était inutile de crier contre les choses, parce que les choses n'avaient souci aucun des cris qu'on pouvait faire. Mais les mariniers lui répondaient :

« Allez, notre maître, vous êtes bien savant et bien débonnaire; mais votre harangue ne nous rendra point l'argent qui s'est enfui. »

Toutefois nous finies en ce lieu un trafic bien avantageux, et pour couteaux, haches, peignes, miroirs, rasades, sonnettes d'étain, toiles communes et autres choses de peu de valeur, nous eûmes peaux, plumasses, racines à teindre; si desdites en fut amassé plus de cent quintaux, qui en France valurent bon prix. D'or, nous ne leur en vîmes

pas entre les mains. Mais finalement, ils nous apportèrent quelques pierres, et nous firent entendre qu'elles provenaient de bien loin, d'un pays qui était couvert de montagnes et se trouvait dans les terres. Et les pierres examinées, il fut jugé par ceux qui s'y connaissaient qu'elles étaient diamants de la plus belle eau et bien précieux. Dont nous nous réjouîmes tous autant qu'on peut penser, et ce jour-là fîmes grande chère, et tous les compagnons furent consolés. Les sauvages, voyant que ces pierres font plaisir aux chrétiens, nous baillèrent toutes celles qu'ils avaient. Quand elles furent vendues en France, il y en eut pour trois cent vingt mille écus, dont il me revint deux mille quatre cents pour ma part. Nous eussions séjourné davantage, si les sauvages ne nous eussent affirmé qu'ils n'avaient plus nulle autre pierre semblable; voyant qu'il n'y avait plus rien à tirer d'eux, et étant bien tourmentés de fièvres malignes dont maints des navires furent entachés, et plusieurs moururent, nous délibérâmes de partir. Braguibus ayant anatomisé les trépassés, dit qu'il n'entendait rien à cette sorte de fièvre, et qu'elle était particulière aux Indes, et qu'ainsi il n'y connaissait nul remède, sauf que de nous enquérir des sauvages s'ils n'en savaient point. Mais le meilleur et le plus sur fut jugé de mettre à la voile, ce que nous fîmes le quatorzième de septembre. Le propre jour de notre départ trépassèrent encore Stenot Yenier, queux du navire, et Jean Bicherel de Pont-1'Évêque, varlet du capitaine.

Partant de la rivière de Ganabara, notre route fut droit au nord-est jusqu'à 1 1 degrés au nord de la ligne, où nous commençâmes à souffrir fortunes de vents contraires et de tempêtes incessantes, jusqu'au milieu du mois d'octobre, où l'état des victuailles étant fort empiré, et nous trouvant portés sous le tropique et par 40 degrés de longitude, il fut jugé convénient d'assembler le conseil et de délibérer sur ce qui était à faire. Le conseil assemblé sur la Pensée, plusieurs belles harangues et remontrances furent faites. Finalement , M. de Verassan parla, et nous remontra que

nos navires étaient bien fatigués et avaient grand besoin d'être radoubés, que le voyage jusqu'en France serait bien long pour la contrariété des vents, etque nous y souffririons trop par pénurie de victuailles; qu'il convenait donc aller à quelque terre prochaine pournous radouber et nous avitailler, mêmementd'eau, dont nous n'avions plus en suffisance; mais que les terres les plus prochaines étaient l'île de Cuba, où étaient nos ennemis les Espagnols, et nous n'étions pas gens pour les assaillir, nous si affaiblis et eux qui se gardaient si bien; que les autres voisines étaient habitées des Caraïbes ou cannibales, sauvages cruels et qui mangent les hommes; mais qu'un peu plus loin était la Floride, péninsule où lui, Verassan, avait été précédemment avec M. Jean Florin et où ils avaient fait amitié avec un seigneur des Indiens appelé Potamou, grand roi et très-puissant; que la Floride péninsule était bien riche en fruits, légumages, venaison, poisson, bois propres à bâtir, et que, par l'aide dudit Potamou, nous pourrions aisément nous y avitailler et radouber nos navires; ainsi il convenait d'aller premièrement en Floride péninsule, d'autant que le vent était favorable pour y aller. L'avis de M. de Verassan étant ouï, fut trouvé bien bon, et nous fîmes derechef vers le nord-ouest, et après l'espace de six jours d'un vent de sud-est, jusqu'à la hauteur de notre Floride, dont nous longeâmes la côte environ trente et cinq lieues, jusqu'à l'entrée d'une rivière que M. de Verassan nous dit avoir appelée « Rivière Françoise y> en l'honneur du roi François.

La furent faites de belles armef.

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