Relation de Jacques Cartier
partir d'aujourd'hui jusqu'à notre départ et notre retour en France, comme vous feriez au Roi lui-même, sans aucune contradiction ni refus, et ce sur les peines en tel cas accoutumées à ceux qui se trouveront désobéissants et faisant le contraire.
— Je le jure! répondis-je en levant la main.
— Maître Oignon, dit Jean Florin, vous inscrirez le sieur René Binot Paulmier, cadet de Gonneville, sur les rôles d'équipage comme deuxième pilote. Veillez à ce qu'il se fournisse de tout ce qui lui sera nécessaire, et emmenez-le à votre logis où vous l'hébergerez. Je pars ce soir même pour le Havre de Grâce avec M. de Verassan, maître Jacques Cartier, le capitaine Jean Alfonse, maître Antoine Vasseur et Etienne Picot. Vous devrez rejoindre le huitième jour à partir du présent, avant midi. Messieurs, Dieu vous garde. »
Il prit son épée à un clou de la muraille et sortit en compagnie des autres. N'ayant plus rien à faire moi-même, je partis avec Braguibus, Chamouillac et Pierre Crignon, traversant la salle, à la grande surprise des écoliers et autres buveurs qui s'ébahissaient de me voir en si étrange compagnie.
A peine Braguibus fut-il dehors, qu'il s'écria : « Non, messieurs, non, jamais de ma vie je n'ai retenu ma langue si longtemps ! L'urbanité me retenait de parler, parce que vous vous taisiez tous; vous sembliez écouter un autre Eneas. — Conticucre omnes, inlentique ora tenebant; mais vingt fois j'ai eu occasion de placer les plus beaux et les plus joyeux discours du monde, tant en français qu'en latin et en grec. Je n'ai point voulu interrompre notre Eneas, je dis M. de Verassan, et son fidus Achates, ce galant Jean Alfonse, et ce Palinurus de Saint-Malo, maître Jacques Cartier.
— Maître Braguibus, notre ami, dit Pierre Crignon, pour bavarder et pour latiniser, je suis votre homme, et je pense que notre ami de Gonneville, qui est clerc jusques aux dents,
ne se laissera pas prendre sans vert, et nous donnera larepartie.
— Voulez-vous inférer que je ne vous la donnerai pas aussi? dit le sieur de Chamouillac en tordant sa moustache. Sachez, monsieur, qu'en Gascogne, les petits enfants de cinq ans en remontreraient à vos docteurs de Paris. Cap de saint Arnaud ! il y a si longtemps que je sais le grec et le latin que je les ai oubliés !
— Monsieur de Chamouillac, dit Braguibus, je ne doute point de votre savoir, et je maintiendrai envers tous que vous êtes le premier latiniste de la Gascogne.
— Je ne dis point cela, répondit Chamouillac. Il y en a en Gascogne qui valent mieux que moi. Mais ces Parisiens! Cap de saint Arnaud! Je pense que je couperai les oreilles à une douzaine d'entre eux avant de monter sur mer. Pour le présent, mes bons amis, je vous quitte. Il faut que je rende visite au garde des sceaux, qui me demande depuis trois jours, et à la reine qui grille d'envie de me voir depuis que le roi lui a écrit de mes nouvelles. Il serait discourtois de ma part de faire attendre plus longtemps cette grande reine. Jamais un Chamouillacne fut discourtois. Adiousias.»
Il s'en alla fièrement. Mais au bout d'un instant il revint, et s'adressant à moi :
« Que saint Treignan me descousse ! je n'en fais jamais d'autres. J'ai donné tout à l'heure ma bourse contenant cinquante ou soixante écus d'or à un moine quêteur de Saint-Antoine, et je me trouve dénué d'argent. Mon ami nouveau, prêtez-moi donc un écu ou deux. Je ne tarderai pas à toucher mes revenus de Chamouillac, qui valent bien trente-cinq mille francs par cette mauvaise année. C'est peu pour moi.
— Rien, rien, dit maître Pierre Crignon en m'arrêtant le bras et en mettant la main à sa bourse ; vous n'avez sur vous que des carolus d'or valant au change quatre écus, trois angelots, six blancs et cinq deniers l'un. J'aime les comptes nets. Monsieur de Chamouillac, voici deux écus
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de trois francs, que je vous prête au nom du cadet de Gonneville.
— C'est une bagatelle, dit Chamouillac en empochant les écus. Adiousias. Je viendrai vous retrouver à souper.
— Ce Gascon, dit en riant Braguibus quand notre compagnon se fut éloigné, est le propre Miles gloriosus tel que le décrit Plautus le Romain. Néanmoins, c'est un bon homme et un vaillant compagnon.
— Oui, répondit Crignon, mais il emprunte trop d'argent.
— Bah! il nous divertira, et tout plaisir se paye, reprit le joyeux Braguibus. Mes amis, sauf le respect que je dois à ce galant Pierre Crignon notre premier pilote, je pense qu'à nous trois nous rirons plus en ce voyage que la Sorbonne entière n'a ri ces deux cents ans passés. Nous sommes les tenants et compagnons de noce de Cornus et de Momus, et nous allons les conduire tous deux à la cour de Thétis. Je voudrais déjà me trouver en quelque horrible tempête, pour y dire tant de joyeusetés qu'Éolus s'en esclaffera de rire et ne pourra plus souffler. Mais ne vous semble-t-il pas à propos de faire quelques libations à Neptunus avant de partir? Ou plutôt à Castor et à Pollux, qui furent de parfaits amis, en l'honneur de la parfaite amitié qui va nous unir tous trois? Voici à point nommé le Trou Perrette ' devant nous. J'y connais une tonnelle de lierre sous laquelle on boit un grand vilain vin blanc qui n'est point de Faler ne...
— Nous ne sommes pas non plus Horatius, qui buvait du Falerne, mais tremblait de voyager sur mer, répondis-je.
— C'est bien dit, messieurs, sur ma foi, dit Pierre Crignon. Entrons ; jamais pilote normand ne hait le bon vin: c'est un apophthegme maritime. Entrons. Nous causerons en buvant, et nous boirons en causant, à votre grand profit, car j'ai à vous informer de diverses particularités qu'il est bon que vous sachiez avant notre départ. »