Cabaret fameux
Vraiment, ils étaient avenants, mes deux compagnons. Je les regardais tout à l'aise quand nous fûmes assis sous la tonnelle. Braguibus avec sa mine joyeuse, Oignon avec son œil clair et sa contenance hardie étaient bons à voir. Braguibus avait quitté la robe doctorale et était galamment vêtu à la française d'un pourpoint bleu et d'une robe grise; il avait à la ceinture une dague dans un fourreau de velours bleu, et se tenait le plus bravement du monde, riant, parlant, buvant d'au tant à chacun et semblant heureux de vivre. Maître Oignon était vêtu à la marinière, portant même son bonnet de matelot. Il était aussi joyeux que notre compagnon, mais moins bruyant et moins grand parleur : on voyait qu'il s'était déjà formé aux périls des voyages et aux dangers qu'on court sur mer. Il n'était guère éventé, et, même riant, riait de sens rassis. Après le premier broc, nous fumes bien ébahis de voir ledit Oignon tirer d'une bougette, sous sa robe, un objet fait de terre blanche, et semblant un peu à un encrier avec son galimard. Il prit ensuite une poche d'où il sortit des feuilles brunes semblables à des feuilles sèches, et les ayant bien brisées dans sa main, en remplit le gros bout de son petit vase de terre qui était creux. Puis, ayant battu le briquet et allumé une mèche, il prit le tuyau dudit objet dans sa bouche, appliqua la mèche allumée sur les feuilles sèches, et un instant après nous le vîmes soufflant de la fumée par la bouche. Braguibus sauta de surprise.
« Par Hercule et Thésée dompteur de monstres! s'écriat-il, vous êtes un nouveau Cacus, notre ami ! Vous êtes un Cacus flammivore, vous êtes un volcan en pourpoint à la marinière! Quelle diablerie faites-vous ici? Ètes-vous bon chrétien? Pensez-vous que nous voulions voyager en compagnie du mont Etna? »
Pierre Oignon, riant jusqu'aux larmes, vomit de nouveaux torrents de fumée.
« Braguibus, notre féal compagnon, dit-il, me semble avoir déjà peur. Il veut voyager aux Indes pour y voir toutes
les merveilles de l'autre monde, et la plus petite chose le met hors de lui. Il est tout ébahi et tout effrayé de me voir pétuner un petit peu. Notre ami, dit-il, c'est une coutume des Indiens, que j'ai apprise d'eux, d'aspirer par ce tuyau la fumée de cette herbe qu'on consume dans ce fourneau. C'est ce que nous appelons pétuner, ou fumer, nous autres mariniers qui faisons le voyage des Indes, et ce pétunage éclaircit le cerveau, chasse les idées chagrines et empêche la contagion des maladies. Usez-en comme moi, et vous vous en trouverez bien.
— Hippocrate ne parle point de votre herbe, répondit Braguibus, ni Galien non plus. Puisqu'elle a tant de vertus, je la décrirai dans le livre que je ferai imprimer un jour ou l'autre, à notre retour. Mais, dites-moi, guérit-elle aussi, entre autres maladies, de celle qu'on appelle « faute d'argent »? J'y suis bien fort sujet, et toute ma médecine n'y peut rien.
— Ha, ha ! dit Pierre Crignon, vous savez ce qu'en dit le sieur Clément Marot, valet de chambre du roi :
C'est une dure déparlie, D'une tête et d'un échafaud, Mais bien plus dure est la partie Quand argent faut A buveur de bonne volonté.
— Le sieur Marot, observai-je, a dit cela ou quelque chose d'approchant.
— Bah! reprit Crignon, au service du roi de France et de monsieur Jean Ango, et sous le commandement de Jean Florin, faute d'argent n'est pas la maladie que nous devons craindre. Savez-vous bien que monsieur Jean Ango est le Jacques Cœur de la mer, et qu'il est plus riche que le Foucre d'Augsbourg1? Il a bien vingt-cinq, et aucuns disent trente millions d'or, et avec cela, il est généreux comme
1. Les frères Fugger, banquiers allemands. Ils prêtèrent de l'argent à Charler- Quint.
le fiUMccamas, gentilhomme d'xYugustusl'empereurromain.
— Vertu-Dieu ! notre ami, comme vous y allez, dit Braguibus. Vingt-cinq ou trente millions d'or ne se trouvent dans le pas d'un cheval.
— Mais, répondit le pilote, ils se trouvent dans le sillage d'un navire normand. Allez, monsieur, je ne donnerais point ma part de prise en ce voyage pour cent arpents de bonne terre en Touraine. Quand vous aurez quitté votre plancher des vaches, quand vous sentirez sous vos pieds un bon navire comme la Pensée, quand vous verrez ce que peut faire d'un tel navire un tel capitaine que le vaillant, le prudent, l'avisé Jean Florin, ayant à son joli commandement cent vingt nochers dieppois, vous verrez qu'il n'est rien de plus beau que le service du Roi sur mer. Oui, rien n'est plus beau que de naviguer et que de gagner du bien.
— Dites que rien n'est plus beau, conclut Braguibus, que d'être Normand et corsaire.
— Je le dis et je le maintiens, répondit Pierre Oignon, et je pense qu'Ulysses, tant vanté par le docte Homerus, n'était point roi d'Ithaque, comme il le dit, mais capitaine marin de Dieppe ou d'Honfîeur. Messieurs, je bois à votre santé.
— Vous avez, dit Braguibus, une grande estime pour notre capitaine Jean Florin. Or, faites-nous connaître un peu quel est l'homme et quelles sont ses prouesses. Arma virumque...
— Vous me donnerez congé de le faire en prose française, répondit le pilote en lançant des tourbillons de fumée. Écoutez. Vous connaissez l'un et l'autre M. Jean Ango dont nous venons de parler.
— Le grènetier? dit Braguibus.
— Le vicomte de Dieppe, répondit Crignon. Vous savez comme il est riche, puissant, et surtout comme il est avisé. Nul mieux que lui ne s'entend aux choses de la mer. Il entretient trente navires, galions et caravelles, qui régnent sur l'Océan, et il réunit dans son manoir de Varangeville les poètes et les savants les plus illustres. »
LES PILOTES n'A N GO. 31
Ici Braguibus salua modestement.
«Monsieur notre ami, continua Pierre Oignon , moi aussi, j'ai fait quelques vers qui ont été imprimés à Rouen, chez Jacques Lelièvre, libraire du roi. Vous vous trouverez en bonne compagnie chez M. Jean Ango. Vous y verrez maître Bouchet...
— C'est un père conscrit au sénat d'éloquence, dit Braguibus.
— Vous y verrez ces deux braves et hardis pilotes, la fleur des marins dieppois, Jean et Raoul Parmentier, dont l'un, Jean, est une perle de rhétorique française et en bonnes inventions, tant en rime qu'en prose '.
— Est-il bon latiniste? demanda Braguibus.
— Autant qu'homme du monde. Il s'occupe à traduire Sallustius, et fera imprimer quelque jour l'Histoire cali- I inaire et le Jtigurtha, qu'il veut présenter au roi2. Mais revenons à notre propos de M. Jean Ango, qui a pris pour devise : Deus spes a juventute mea, qui s'est trouvé assez puissant pour faire la guerre au roi d'Angleterre, et assez riche pour dépasser en chevance le fds de Lepelletier de Rouen.
— De Lepelletier dont la garantie parut meilleure aux Vénitiens que la parole du roi Charles huitième, quand ce roi leur voulut emprunter pour ses guerres en Italie3?
— De lui-même, notre ami, répondit Oignon ; mais si vous m'interrompez toujours, je ne viendrai jamais à bout de mon dire.
— Je me tais, dit Braguibus qui buvait beaucoup; je me tais ; je proteste que je me tais.
— Vous pensez bien, reprit le pilote, qu'un homme comme M. Jean Ango, dont la sœur du roi écrivait encore dernièrement l'éloge au cardinal-légat, un homme qui a reçu dans sa maison le roi notre sire... »
1. Pierre Cricxon, Lamentations sur la mort de Jean et Raoul Parmentier.
2. L'Histoire calilinaire ne fut écrite qu'en 1528 et le Jugurtka en I5-2U.