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Le Clerc, Etablissement de la Foy

alors d’un grand concours de sauvages venus pour le trafic annuel. Il se mêla à eux, étudiant leurs mœurs et leur langage, et lorsque Champlain et Pontgravé vinrent le rejoindre, il leur annonça son intention de passer l'hiver dans les villages indiens. Aucun raisonnement ne réussit à le dissuader : « Que sont, disait-il, les privations à ceux dont la vie est vouée à une pauvreté perpétuelle, et qui n’ont d'autre ambition qu: cc: de servir Dieu? »

Les Indiens assemblés étaient plus avides de secours tem; tel j;1e de lumières spirituelles; ils assiégeaient Champlain de leurs importunes demandes d’aide contre les Iroquois. Pontgravé et lui étaient du reste du même avis, à savoir de prêter l’aide demandée, non pas pour les satisfaire à l'heure présente, mais par suite d’un plan déterminé,

Il était évident que les innombrables tribus de la Nouvelle-France, divisées sur tous les autres sujets, étaient unies dans un sentiment commun de crainte et de haine contre ces bandes formidables, qui, fortes d’une quintuple ligne d'alliance, jetaient la terreur et la destruction dans toutes les régions environnantes. Ce fut le but de Champlain et celui de ses successeurs de persuader aux tribus menacées de vivre en paix les unes avec les autres, et de former

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DÉCOUVERTE DU LAC HURON. 34 contre l'ennemi commun une ligue défensive, dont la colonie française serait l’âme, afin d’en diriger le mouvement et de le combiner avec le développement “4 que prendrait le champ des découvertes futures.

Avec des soldats français combattant pour eux, des prêtres français dévoués à leur salut et des commer- | çants français pour subvenir à leurs besoins, la dépendance de ces nouveaux tributaires, intéressés à la

prospérité de la Nouvelle-France, serait complète; c'était une triple alliance religieuse, militaire et com= merciale. Le soldat pouvait être un chevalier errant, le prêtre devenir un saint et un martyr, ils n’en serviraient pas moins les intérêts du commerce, seule base solide de la colonie.

A l'encontre de ces vues, les plans de colonisation

anglaise ne tenaient aucun compte des tribus indigènes; dans les combinaisons françaises, les indigènes étaient tous dans tout.

Cependant ces plans péchaient par un défaut ca-

pital : celui d'entretenir l'inimitié mortelle d’une race dont la puissance et le caractère étaient peu

compris, et qui était la plus hardie, la plus belli-

queuse et aussi celle qui possédait le plus d’esprit

politique de tous les sauvages auxquels les forêts

américaines avaient donné naissance.

Algonquins de l’Ottawa, Ilurons des bords du Grand-Lac aux eaux douces, tinrent conseil. Champlain promit de se joindre à eux avec tous les hommes sous ses ordres ; eux de leur côté devaient réunir sans délai deux mille cinq cents guerriers pour entrer dans la contrée des Iroquois.

Il redescendit à Québec faire les préparatifs nécessaires, mais quel ne fut pas son mécontentement lorsqu'à son prompt retour à Montréal il n’y trouva que la solitude! L'assemblée avait disparu; il ne restait que les perches des huttes, la fumée des feux et les traces du campement ; impatients du moindre délai, ils avaient regagné leurs villages, et le père Joseph Le Caron s'était joint à eux.

Douze Français bien armés l’accompagnaient. On était en plein été; et comme le canot du bon rcligieux glissait sans bruit sur le sein des eaux transparentes, et qu’il regardait la multitude cuivrée dont les fragiles esquifs couvraient la rivière comme un vol d'insectes, il pensait peut-être alors à sa blanche cellule du couvent de Brouage, à ses livres, à la routine familière d’une vie à laquelle l’arrachait un contraste aussi frappant. Ses lettres attestent du reste que son excursion sur l'Ottawa ne se présentait guère sous l'aspect d’une partie de plaisir; nous en extrayons

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DÉCOUVERTE DU LAC HURON. 333 ici un fragment adressé à un ami: « Il serait difficile de vous rendre combien j'étais las de ramer ainsi tout le jour et de toutes mes forces parmi les Indiens, traversant les rivières maintes fois à gué, au milieu de la vase et sur des roches me coupant les pieds; portant le canot ct les bagages à travers les bois, afin d'éviter les rapides et des cataractes effrayantes ; à demi mort de faim durant ce temps, car nous n'avions rien autre chose à manger qu'un peu de sagamète, mélange de farine de maïs et d’eau, dont on nous donnait une faible part matin et soir. Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je ressentis néanmoins de grandes consolations, car, hélas! quand on voit un si grand nombre d'infidèles, et qu'il ne tient qu'à une goutte d’eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur de travailler à leur conversion ct d’y sacrifier son repos et sa vie. »

Pendant que le dévoué missionnaire cheminait péniblement vers les lieux de son apostolat, le soldat, non moins ardent, suivait ses traces. Champlain, dix Indiens, l'interprète Etienne Brûlé et un autre Français, embarqués dans deux canots, atteignaient les villages algonquins qui avaient été le terme de

leur première excursion. Résolus à pousser plus

loin, ils passèrent les deux lacs des Allumettes, après lesquels l’Ottawa coulait pendant vingt milles, aussi droit qu’un vol d'oiseau, profondément encaissé entre des gorges de montagnes. Puis vinrent les rapides des Joachims, du Caribou, le rocher du Capitaine où tourbillonne le courant irrité, les Deux Rivières, où il brise sa barrière rocheuse, et l’on atteignit enfin les eaux tributaires du Mattawan. Bientôt Champlain se trouva à l’extrémité du lac Nipissing, et les canots purent être remis à flot; tout le jour on passa près d'îles verdoyantes et le long de rives boisées; enfin apparurent les signes de la vie humaine et les groupes de huttes d’écorce abritées par l'étendue des bois. On était au milieu de la tribu algonquine, nommée par courtoisie une nation, les Nipissings, dénoncée précédemment par Tessouat, et dont les maléfices et le commerce avec les démons étaient tels, que les jésuites ne les appellent plus tard que « les sorciers ».

C’est dans cette douteuse compagnie que Champlain passa deux jours, régalé de poissons des lacs et de chair d’ours et de daim; enfin, traversant le lac, ses canots s’engagèrent dans le courant de la Rivière Française.

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DÉCOUVERTE DU LAC HURON. 335 ne se montrait plus; la faim se faisait durement sentir, car les dix Indiens avaient dévoré toutes les provisions de voyage, et on dut vivre de groseilles noires et de framboises sauvages qui poussaient en abondance sur ce maigre sol ; tout à coup, on fit la rencontre d’une troupe de trois cents Indiens, dont le mode de coiffure était si bizarrement remarquable que Champlain les surnomma : « les Cheveux-Relevés ». « Pas un de nos petits maistres, ajoute-t-il, ne prend autant de soin des boucles de sa chevelure. » Mais là se bornaient leurs apprêts de toilette, car, quoique tatoués sur diverses parties du corps et armés d’ares, de flèches, et de boucliers de cuir de bison, ils ne portaient aucune espèce de vêtement. Pourtant, malgré leur aspect sauvage, ils se livraient à une tâche pacifique, celle de la récolte de baies de genièvre pour l'hiver, et leur accueil amical servit à apprendre aux voyageurs qu'ils touchaient au grand lac Huron !.

Bientôt se dessina sur l'horizon la ligne de cette mer intérieure que le premier d’entre les hommes 1. Ces sauvages appartenaient à une nombreuse tribu algonquine, occupant le district ouest de la baie de Nottawassaga du lac Huron, ou comtés modernes de Bruce et de Grey, dans le Canada ouest, Sa-

gard dit en avoir rencontré dans le même lieu mentionné par Cham plain. Sagard, Grand voyage au pays des Hurons, T1.

blancs, à l’exception de l’humble religieux, Champlain devait voir; il approchait de Ja « Mer douce » ou «Mer des eaux douces des Hurons ».

Au sud, s’étendait la vaste baie de Georgie; pendant plus de cent milles, on longea les côtes de l'est, à travers de tortueux détroits, des îlots aussi innombrables que les sables de la mer, un archipel de rochers battus depuis des siècles par les vagues, La main des hommes n’a rien pu enlever au charme sauvage de ces rivages solitaires. Champlain traversa le canal de Byng, celui de Franklin, la baie de Matchedash, ct paraît avoir débarqué dans la passe appelée aujourd'hui Thunder Bay, à l'entrée de la baie de Matchedash, un peu à l’ouest du port de Penetanguishine, Un sentier indien conduisait dans l'intérieur du pays, tantôt par des prairies cultivées, tantôt à travers des bois et d’épaistaillis, ou longeant des collines verdoyantes.

Aux yeux de Champlain, accoutumé à l'aspect désolé qu’il laissait derrière lui, ce pays était l’image de la beauté et de l’abondance. Des larges clairières, dans les forêts, surgissaient des champs de maïs blondissant, des citrouilles mürissaient paresseusement au soleil, puis on voyait de petits carrés de ces grosses plantes nommées communément soleils, et des grai-

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DÉCOUVERTE DU LAC HURON. 337 nes desquelles les Indiens extrayaient l'huile pour leurs cheveux ; enfin, au centre, se trouvait placée la ville huronne d'Otouacha, ressemblant fort à ce que Cartier avait vu quatre-vingts ans auparavant à Montréal : la même triple palissade de troncs d’arbres entrelacés, avec les mêmes longues demeures formées d'écorce et contenant plusieurs familles. Ici, dans le périmètre de soixante à soixante-dix milles, était le siége d’une des plus remarquables confédérations du continent. Selon la renommée indienne, elle comptait comme une nation puissante; pourtant tout l’ensemble de la population huronne ne dépassait pas ‘elle d’une ville américaine de deuxième classe, et la levée de deux mille trois cents gucrriers promis à Champlain devait laisser leurs dix-sept ou dix-huit villages dépourvus de combattants ; l’estimation que nous donnons ici est celle de Champlain; Le Jeune, Sagard et leurs successeurs portent le chiffre de la population à environ dix mille âmes.

Au sud et au sud-est demeuraient d’autres tribus de même race et de langage semblable, toutes fixées au sol, le cultivant, et dans un état de société avancé lorsqu'on le compare avec celui des bandes errantes de l’est du Canada; on y comptait la nation Neutre ‘

1, Peuple guerrier, nommé Neutre parce qu'il observait la neutra-

à l’ouest du Niagara, les Eries et les Andastes de la Pensylvanie et du New-York-Ouest, pendant que du Genesee jusqu’à l'Hudson se trouvaient les tribus régulières des Iroquois, principaux membres de cette puissante race, ennemis jurés de leurs voisins ct finalement leurs exterminateurs.

Les Hurons voyaient dans Champlain l'appui destiné à leur assurer ia victoire. On festoya largement dans la grande hutte d'Otouacha, et celui-ci offrit à Champlain une bienvenue de nature fort différente, faisant partie de l’hospitalité huronne, mais que ses mœurs chastes repoussèrent avec toute courtoisie.

Il se rendit de là, par divers villages, à la ville de Carhagouha, munie de sa triple palissade de trentecinq pieds de haut, et sa foule de guerriers assemblés ; là il retrouva Le Caron. Les Indiens, empressés à lui faire honneur, lui avaient construit une hutte du genre des leurs, mais plus petite, dans la forêt. Là, le bon père éleva un autel, l’ornant des objets les plus indispensables transportés aux dépens de ses forces pendant son rude voyage; jour et nuit une multitude cv , use venait entendre les explications de la doctrine qu'il leur apportait ; quelle heure

lité entre les Hurons et les Jroquois, ce qui ne 1 préserva néanmoins pas de la destruction qui atteignit les Hurons.

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DÉCOUVERTE DU LAC HURON. 339 joyeuse que celie où il vit arriver Champlain, et où les deux chrétiens purent s’embrasser comme des frères longtemps séparés !

Le 12 du mois d'août devait être inscrit à jamais parmi les jours heureux du calendrier de Le Caron. Vêtu d’ornements sacerdotaux, il se tenait devant son autel primitif; derrière lui venait le petit groupe de chrétiens, les douze Français qui l'avaient suivi et les deux compagnons de Champlain ; leur pieux et vaillant chef avait à ses côtés l’intrépide pionnier des pionniers, Étienne Brûlé, l'interprète. L’hostie sainte s'éleva, et tous les assistants tombèrent à genoux pendant que de leurs gosiers incultes sortait un hymne de louange ; le Te Deum laudamus accompagnait la salve d'artillerie annonçant le triomphe de la foi sur ies manitous et sur toute la légion d’esprits des ténèbres qui avaient régné jusque-là en maîtres sur ces contrées inconnues. Le brave moine, ce soldat intrépide du Christ, avait fait pénétrer les lumières de l'Eglise dans ces domaines de l'ignorance, et maintenant il pouvait dire « Vunc dimittis », car la première messe venait d’être célébrée, grâce à son dévouement, dans le pays des Hurons.

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