LA ROCHE-FERRIÈRE
Famine, — Guüerres. — Secours imprévu, — Expédition d'Ottigny. — Efforts faits pour q'itter la Floride, — Les Français s'emparent d'Outina et cherchoui à en extorquer une rançon. — Combat. — Position désespérée des Français, — Sir John Hawkins les secourt, — Arrivée Ge: Riband aver des renforts, — Les Espagnols appa-
raissent.
On se souvient que pendant que s’ourdissait la conspiration du fort Caroline, La Roche-Ferrière était envoyé en mission lointaine. Doué de toutes les qualités propres à l'aventure, il avança de tribu en tribu, envoya à Laudonnière des fourrures précieuses, des manteaux brodés de plumes, des flèches incrustées d’or, des blocs d’une pierre semblable à de l’émeraude, et d’autres trophées, moyennant lesquels il assurait ètre parvenu aux célèbres monts Appalaches. Quelques autres compagnons de Laudonnière prirent leur part de ces explorations; et l’un d'eux, Pierre Gambie, usa même si bien du privilége de tratiquer avec les naturels, que, devenu le favori d'un
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LA ROCHE-FERRIÈRE, 19 des chefs, il épousa sa fille, souverna en l’absence du roi ; mais ne pouvant supporter son despotisme, ses sauvages sujets le tuèrent à coups de hache.
Pendant ce même hiver, les rêves dorés auxquels s'attachaient les Français furent ranimés de nouveau par les récits de deux Espagnols que les Indiens amenèrent au fort; naufragés quinze années aupar2vant à l'extrémité de la péninsule, ils vivaient depuis lors sur les domaines du roi de Calos : la des: cription d’un puits rempli de trésors provenant des nombreux naufrages espagnols survenus sur les récifs adjacents, la description des sacrifices humains, et des combats avec les tribus voisines, formaient le lond de ces récits.
Outina vint alors demander le secours de dix arquebusiers pour marcher contre son ennemi Potanou, alléchant ses crédules alliés par l’espérance de la conquête des mines d’or, qui devait s’ensuivre; ce mirage lui valut le concours d'Ottigny, avec un nombre d'hommes trois fois sup‘rieur à celui qu'il demandait, et qui se joignit à trois cents Thimagoa. On marcha à travers les landes à la rencontre du chef ennemi : les armes à feu décidèrent de la victoire et
| du massacre; mais le succès obtenu, aucune per- | suasion ne put décider le perfide Outina à pour-
50 LES HUGUENOTS A LA FLORIDE, suivre l'expédition, et Ottigny dut revenir au quartier, joué par le rusé sauvage.
L'infortunée colonie récoltait les tristes fruits de son imprévoyance! L'expérience du sort des expéditions précédentes avait été vaine ; comme toujours, la conquête de l'or et l'établissement militaire avaient été leur seul but ; l'élément agricole, entièrement négligé, laissait le sol vide de toute culture, de toute exploitation ; les provisions étaient épuisées et les se. cours attendus n'étaient pas venus. Leurs imprudent: engagements avaient fait de Satouriona leur ennemi: et pourtant c'était encore des naturels seuls que le: malheureux exilés pouvaient espérer quelque ravi. taillement,.
Le mois de mai ramenait le troisième anniversaire du jour où Ribaut et ses compagnons exploraient, pleins de joyeuses illusions, les bords fleuris du Saint-Jean. Cruel contraste! De ces rudes aventuriers, il ne restait qu’une bande d'hommes dévort: par la fièvre et la misère, et n’ayant plus que la force de ramasser des racines sauvages, ou de convertir des
4. L'artiste Le Moyne nous a laissé une peinture de la bataille; Ottigny y est engagé contre un Indien gigantesque qui, la masse levée, menace d'un coup mortel le casque empanaché du Français; mais
Ottigny, garantissant sa tête avec son bouclier, s’élance sous les bru: du Goliath, et le transperce de son épée (De Bry. t, H).
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LA ROCHE-FERRIÈRE, 51 arôtes de poisson, jetées au rebut, en une farine destinée à tromper les angoisses de la faim. Quelquesuns se traînaient vers la pointe Saint-Jean, épuisant leur vue à épier la voile libératrice qui paraîtrait à l'horizon. Coligny les délaissait-il donc ? Ces infortunés seraient-ils condamnés à succomber sous les ctreintes réunies de la faim et du désespoir ?
Les Indiens profitaicnt de leur misère. A de rares intervalles, ils revenaient vers ces parages aban-
donnés, apportant de maigres lots de poisson que les
soldats payaient si cher que souvent, nous dit Laudonnière, «nos pauvres hommes durent se dépouiller des dernières chemises qui couvraient leurs épaules, pour obtenir une ration bien insuffisante ». Le printemps s’écoulait, et une seule pensée s’empara des misérables colons : revoir la France à tout prix. Le navire /e Breton, ainsi que le brigantin espagnol amené par les mutins, étaient encore dans la rivière ; mais reconnus insuffisants, les émigrants rassembièrent leur énergie pour construire un nouveau bâtiment, La récolte du maïs leur venait en aide, mais les meurtres fréquents par lesquels les Indiens s’opposaient à leurs incursions dans les champs, rendaient ce secours presque illusoire. Leurrés de nouveau par les fausses promesses d’Outina, la rage désespérée