‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 43 sur 117 · RE SE NS · texte numérisé non relu

RE SE NS

52 LES HUGUENOTS À LA FLORIDE, des soldats arracha de Laudonnière la promesse de les commander pour marcher contre leur perfide allié : cinquante hommes armés s’embarquent en conséquence, entourent le campement du chef sauvage, le saisissent malgré les hurlements de ses sujets, et l’entraînent vers leurs bateaux amarrés au large. Là, le prix de sa rançon fut fixé en blé et en fèves, et on proposa même de donner des marchandises en échange d’un trafic de vivres régulier; toutes les tribus accouraient ; les femmes, couvrant les rives, remplissaient l'air de leurs cris perçants; mais la rançon n'apparaissait point, les sauvages étant persuadés, d’après leurs coutumes, que, nonobstant le payement, Outina serait mis à mort. Laudonnière attendit deux jours, puis mit à la voile, emmenant le roi captif au fort Caroline. Là, bien que gardé à vue, il était, à sa constante surprise, traité royalement ; et son vieil ennemi, Satouriona, ne put à aucun prix obtenir qu’on le remit entre ses mains. La tribu, désespérée, était en proie à des dissensions telles qu'Outina obtint, à force de promesses et de prières, d'être ramené sous bonne escorte

. parmi ses sujets qui, le croyant mort, lui cherchaient

déjà un successeur.

Deux barques couvertes de soldats conduisirent

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LA ROCHE-FERRIÈRE, 54 alors Outina, par un affluent du Saint-Jean, jus- Le qu'au point le plus rapproché de la capitale. Là, sur

le rivage, la foule sauvage attendait avec des présents

à en blé, en poisson, prodiguant ses supplications en a faveur de son roi, au nom duquel les fndiens proji mettaient des vivres en abondance, La libération du cn chef devenait indispensable si l’on voulait être ravi- Ne taillé; Laudonnière accepta donc la remise de deux er: otages, et rendit Outina.

ét Ottigny et Arlac, accompagnés d’un fort détachets: ment d’arquebusiers, descendirent à terre pour at marcher vers le village, où les vivres devaient leur a être livrés. Les Français avaient, dès le début, offert 7e des marchandises en échange, désireux de vaincre à

tout prix le mauvais vouloir des Indiens.

Introduite dans la hutte royale, et armée jusqu'aux

dents, la petite troupe, assise sur le sol, suivait anxieusement les phases de l'étrange spectacle qui se priparait sous ses yeux : des guerriers, le carquois garni de flèches, passaient et repassaient près de la chambre où délibéraient les anciens assemblés; dans l’ombre, on apercevait des groupes à l’attitude haineuse et menaçante; le blé arrivait lentement, } mais la foule croissait. Les officiers français sentaient

le danger, et pressaient les chefs de leur remettre la

54 LES HUGUENOTS A LA FLORIDE, rançon promise : des réponses évasives el l'absence d'Outina confirmaient les craintes.

Arlac apprit enfin où se tenait le roi, et les officiers lui portèrent leurs plaintes.

Gagné par le souvenir des égards dont il avait été entouré, Outina leur avoua qu’il ne pouvait plus contenir la fureur de ses sujets, que les Français étaient dans un danger imminent, et que la guerre leur était déclarée. Ottigny résolut de regagner les bateaux sans perdre de temps.

On était au 22 juillet : par cette chaude matinée, il rassembla ses hommes; chacun emportait un sac de blé, et la petite troupe gagna l'extrémité du village, au bout duquel elle devait traverser une longue et large avenue, bordée d'arbres des deux côtés, offrant un des spécimens de l’industrie native que nous avons déjà signalée. Arrivés là, Ottigny forma sa ligne et fit observer que si l’on devait les at:

taquer, il lui semblait que les ennemis choisi raient cet endroit. Il disait Juste : assaillie au bout de l’avenue par une nuée de flèches, assourdie de hideux cris de guerre, la petite armée dut se frayer passage ; puis, les sauvages se retirant, on march pendant un quart de lieue dans une contrée à l'appt

rence tranquille; mais à ce calme trompeur succédh |

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LA ROCHE-FERRIÈRE, 55 bientôt l'attaque forcenée de trois cents guerriers disciplinés, qui tombèrent sur les Français en remplis-

« la forêt de cris qui imitaient ceux du hibou ou les hurlements du loup; les soldats faisaient bonne contenance, mais lorsqu'ils visaient leurs ennemis, ceux-ci se jetaient à rez de terre, ou, poursuivis à l'arme blanche, ils se réfugiaient dans le bois : la marche se continua ainsi harcelée, Arrivés au bateau, les Français comptaient vingt-quatre morts et blessés, et de cette funeste expédition, ne rapporta‘nnt que deux charges de blé,

faim et le désespoir régnaient au fort Caroline ; les colons ne voulaient plus tarder à se remettre en mer, mais, réduits à manger des serpents, comment fournir de vivres les deux navires qu'ils considéraient comme leur suprême ressource ?

Le 3 août, Laudonnière, oppressé de sombres pensées, gravissait le monticule lorsque, jetant les veux sur la mer, la vue d’un grand vaisseau, suivi de plusieurs autres, qui se dirigeaient vers la rivière, fit tressaillir tout son être. Dépêchant un messager porteur de la bonne nouvelle, il entendit bientôt les exclamations joyeuses des pauvres abandonnés, dont

El Providence semblait enfin prendre pitié. Un doute

altérait leur enthousiasme ; qu’allaient être ces étran-

gers ? Seraient-ils les amis si longtemps attendus, ou fallait-il voir en eux les Espagnols redoutés ? Non, ces sauveurs inespérés avaient quitté dix mois auparavant le port de Plymouth. Le Jésus, le Salomon, l’Hirondelle et le Tigre obéissaient à «un chevalier croyant et vaillant », pieux et prudent, si nous en jugeons par les ordres donnés au départ à ses équipages : « Servez Dieu, aimez-vous les uns les autres, ménagez les vivres, gardez-vous du feu, et ne fréquentez que de bonnes compagnies. »

Quel était donc le but de cette entreprise mise ainsi sous la protection divine? Hélas! elle contenait le germe de bien des guerres destinées à fomenter une des plus grandes iniquités humaines, remplissant, jusqu’à nos jours, le vaste univers des échos de la lutte fratricide. Le commandant, sir John Hawkins, fondait la traite des noirs pour l'Angleterre; il arrivait de la côte de Guinée, et il avait disposé de sa cargaison d'esclaves pour les Espagnols de Cuba, les forçant, en échange, de lui signer une commission de trafiquant régulie ‘t paisible ; le manque d’eau l’'amenait à l'embor uure du Saint-Jean. Le nom de Hawkins restera associé à celui de Drake, comme celui d’un des héros de l’ancienne marine anglaise; il était, disaient ses contemporains, « un homme

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LA ROCHE-FERRIÈRE. 57 né pour l'honneur du nom anglais ». Ïl mourut plein d'années et d’honneurs, mais devant toutes ses richesses au trafic de l’abject troupeau humain que les idées de l’époque ne considéraient que comme un objet de commerce légitime.

Hawkins vint débarquer, suivi de gentilshommes et acclamé par la garnison qui accueillait en lui un libérateur; un double lien de sympathie les unissait, la haine du catholicisme et celle des Espagnols, ces ennemis des deux nations. Le politique Hawkins se réjouissait pourtant secrètement du désir des Francais de quitter la Floride, dont il convoitait la riche possession pour la reine Élisabeth; raillant doucement le triste état des navires dans lesquels ils songeaient à braver les fureurs de l'Océan, il leur offrit le passage gratuit sur ses vaisseaux, Sur le refus de

Laudonnière, le commandant consentit à leur vendre

le plus petit des siens, en prenant, au lieu d’argent, 1, Sur Hawkins, voyez les trois récits dans Hakluyt, I, 59%; Pur-

chas, IV, 1177; Anderson, Histoire du commerce, 1, 400, ete, Hawkins fut fait chevalier lors du voyage de 156% à 1565 ; en cousidération de « ce qu'il avait ouvert une nouvelle branche de commerce »,

on lui donna comme cimier un « moor » où nègre attaché par des liens,

Dans le livre de Burke, intitulé Landed Gentry, ilest dit que sir John

obtint ses armes en l'honneur des victoires remportées sur les Maures !

Nous ne lui connaissons que cells de l'enlèvement des Africains de la côte, Sir John Hawkins devint trésorier de la marine royale et ami-

b tal: il fonda l'hospice de la marine à Chatham,

58 LES HUGUENOTS A LA FLORIDE, le canon du fort et d’autres objets qui devenaient inuiles ; il accepta en payement un billet de Laudonnière, que ce dernier avoue n'avoir jamais pu acquitter, pour des provisions de voyage, après lui avoir fait un cadeau de vins et de biscuit, démentant ainsi le renoin d’avarice dont on a voulu le charger. Pendant qu'au fort on hâtait les préparé :

d'embarquement, deux des capitaines signalaient l'approche de sept barques chargées d'hommes armés ; les sentinelles alarmées interpellent ces nou: veaux venus qui, Selon leur nationalité, leur apportaient la mort ou la vie. N'obtenant pas de réponse, Laudonnière allait faire pointer les deu petits canons qui lui restaient, lorsqu'une voix s’élevant en français, on reconnut Jean Ribaut et se: compagnons; le secours tant demandé arrivait à k onzième heure, sous la forme du pêle-mêle accoutumé d'artisans, de jeunes nobles las de la paix, t de soldats débandés.

Laudonnière saluait avec émotion Ribaut, dont k: longue barbe attirait tous les regards des Indiens; i reconnaissait aussi d'anciens amis parmi ses officiers; mais alors, demandait-il, pourquoi cette approche mystérieuse, ces défiances inusitées ?

Ribaut, le prenant à part, dut lui remettre un

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LA ROCHE-FERRIERE, 59 lettre de l'amiral de Coligny, lui demandant de résigner son commandement et de rentrer en France pour Y répondre aux accusations apportées par les navires qui avaient quitté le Saint-Jean l'année précédente. Ribaut constatait avec joie la fausseté de ces prétendues allégations, et il engageait Laudonnière à demeurer; mais celui-ci déclina ses offres affectueuses. Usé de corps et d'esprit, ilretomba malade au milieu de l'animation qu'apportaient le débarquement de la flotte, le commerce d'échange repris avec les Indiens attirés par le mouvement des bords de la rivière de Mai, et les Joyeux ébats des femmes et des enfants délivrés de leur longue prison maritime,

«Mais, hélas! combien souvent l’infortune nous recherche et nous trouve, alors que nous comptons sur le repos! » s’écrie l’infortuné Laudonnière. En effet, le nuage le plus sombre s’amoncelait pendant ce renouveau de la vie et de l'espoir! Dans la nuit du mardi 4 septembre, les marins du vaisseau amiral, encore à l'ancre, aperçurent une massive carène bourrée de canons, s’avançant dans l'obscurité sur eux : la brise soulevait la sinistre bannière rle l’Espagne, messagère des désastres qui allaient fondre sur les colons.

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