CHAPITRE VII
L'Espagne. — Pedro Meuendez de Avilès, — Sa carrière et sa pétition au roi, — Ses projets. — Une nouvelle croisade, — Il recoit la commission de conquérir la Floride, — Départ de la flotte; ses aventures, — Energie de Menendez, — Son arrivée à la Floride, — Attaque des vaisseaux de Ribaut, — Fondation de Saint-Augustin, — Intrépide résolution de Ribaut. — Délabrement des défenses du fort Caroline, — Ribaut échoue, — Tempête. — Menendez marche contre le fort et s'en empare, — Le massacre et les fugitifs.
L'Espagne, d’où s’avançaient la ruine et la mort pour la petite colonie du Saint-Jean, s'élevait comme une sombre citadelle, rempart monastique et inquisitorial au milieu du mouvement général qui inondait le xvi° siècle de son active lumière. La liberté de conscience, les premiers rayons des libertés nationales, perçaient à travers la scolastique du moyen âge et la corruption des gouvernements qui, tels que celui des Valois en France, allaient s’éteindre at milieu des guerres civiles allumées ou provoquées par leurs vices. La manifestation de cette vie nouvelle
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MENENDEZ. 61 donnait naissance à une lignée de héros qui, dans tous les rangs, dans tous les pays, surgissaient pour défendre la liberté de conscience et personnifiaient presque toujours le parti national réagissant contre les empiétements de l’absolutisme, représenté par l’Espagne et ses partisans. Nulle part, alors, cette attitude n'était aussi tranchée qu’en France à l'époque qui nous occupe ; les fureurs religieuses qui devaient déchirer la mère-patrie allaient avoir un avant-coureur sur les rivages lointains du Nouveau Monde, et l'on peut voir dans la lugubre tragédie qui va s’accomplir en Floride, le fait de l’antagonisme protestant et catholique, et l’étreinte mortelle de l'Espagne contre la France {.
Dans un corridor du palais de l’Escurial, Philippe Il rencontre un homme qui l’avait longtemps attendu pour déposer entre ses mains, avec un hautain respect, une pétition. Le pétitionnaire, c'était Pedro Menendez de Avilès, l’un des officiers les plus distin-
L gués de la marine espagnole, et né d’une ancienne : famille noble de l’Asturie. Son enfance indisciplinée
le fit s'échapper plusieurs fois de la demeure pater-
l. « Un prince ne peut rien commettre de plus méprisable et de
: jus préjudiciable à lui-même que de permettre à son peuple de vivre > iclon les inspirations de sa conscience, » (Le duc d’Albe, dans 1 hisà Lien Davila, t. I, p. 341.)
62 LES TUGUENOTS À LA FLORIDE, nelle ; sa dernière tentative réussit, et se cachant à bord d’un vaisseau monté contre les Barbaresques, il y prit sa part des combats sanglants que cherchaient ses instincts déjà cruels. Presque encore dans l’adolescence, il arme à ses frais un petit navire et déploic une bravoure audacieuse contre les corsaires et les croiseurs français. Les merveilles du Nouveau Monde s'étaient emparées de cette imagination hardie ; il s’y rendit et en revint avec sa flotte chargée de trésors, à temps pour prendre une part éclatante à la victoire de Saint-Quentin, due en partie à l’arrivée inopinée des troupes qu’il amenait comme capitaine général de la flotte. Deux ans plus tard, ki fortune sembla l’abandonner, Commandant l’4rmada qui ramenait Philippe II en Espagne, le roi faillit périr dans le port de Laredo. Soit par suite de cette fâcheuse aventure, ou à cause des violences de son caractère, Menendez vit ses services mal récompensés. Il s’en plaignit, Philippe IT lui rendit sa fx veur et l’envoya aux Indes comme général de la flotte et de l’armée. Là, il amassa de si vastes richesses qu'à son retour, en 1561, il dut répondre à des accusations de telle nature que le conseil des Indes le ii arrêter, mettre en prison, et le condamna à une forte amende ; mais par son crédit il obtenait sa mise en
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MENENDEZ. 63 liberté et arrivait à la cour, où nous le trouvons présentant sa pétition au roi !. Celui-ci accueillit favorablement sa demande en grâce, mais ne le déchargea pourtant que de la moitié de l'amende imposée ; ce qui permet de présumer sa culpabilité.
Menendez tenait en réserve une autre demande, pendant qu'il baisait la main du roi : son fils avait fait naufrage sur les côtes des Bermudes, il désirait aller à sa recherche. Le Roi approuva son pieux dessein et lui promit une lettre-patente pour ces îles et pour la Floride, avee la mission de relever exactement ces mers périlleuses au profit des futurs voyageurs. Ce n'était pas assez pour Menendez. Poursuivant des projets longuement müûris, il répliqua que rien ne serait plus avantageux à Sa Majesté que de conquérir un établissement sur les côtes salubres et fertiles de la Floride, mais que ces considérations temporelles ‘effaçaient devant son désir ardent de convertir à la
} vraie foi ces malheureux idolâtres ; telle était, pour- } suivait Menendez, sa douleur, en songeant aux té- | nèbres spirituelles de ces infortunés, qu'il préférerait | a mission de la conquête de la Floride aux plus | lautes dignités que Sa Majesté pourrait lui conférer.
l, Tous ces détails sont extraits de Barcia (Cardenas y Cauo), En-
} ‘yo cronologico, 57-64,
Pour qui a étudié le caractère espagnol du xvr' siècle, cette ardeur ne saurait être taxée d’hypocrisie.
Le roi, touché de son zèle, donna l'autorisation demandée. La conquête devait tre réalisée en trois années; on bâtirait des villages, des forts; Menendez emmènerait cinq cents hommes, leur fournirait cinq cents esclaves, les chevaux et troupeaux né. cessaires; enfin seize prêtres, dont quatre jésuites, devaient former le noyau des futures missions, L'entreprise restait aux frais et périls de Menendez, à qui le roi donnait en échange le privilége du commerce entre l'Espagne et Cuba, avec le titre d’Adelantado de la Floride, le droit, sa vie durant, de nommer son successeur, et de riches émoluments à prélever sur la conquête à venir.
Menendez se rendit en Asturie pour y lever l'argent nécessaire à son entreprise. À peine avait-i quitté Madrid, qu'on y apprit que la Floride était déjà occupée par une colonie de protestants français, et qu’un renfort, sous les ordres de Ribaut, mettait à la voile pour les rejoindre. Un historien français de grande autorité affirme que ces avertissements
émanaient des partisans trop dévoués de l'Espagne à la cour de France, et plus ennemis de Colign qu'amis de leur pays. Il ne peut guère y avoir de
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MENENDEZ, 65 doute sur les errements de cette triste politique, bien que les pirates français capturés précédemment à Cuba eussent déjà donné l'éveil aux autorités espagnoles,
Le cabinet de Madrid appela Menendez en toute hâte ; il ne pouvait être question d'abandonner l’entreprise projetée; des étrangers, en même temps des hérétiques, envahisseurs du territoire du roi catholique, étaient voués à la mort. Pourtant, comment la France supporterait-elle, malgré l'influence croissante de l'Espagne, cette agression en pleine paix sur des sujets qui n'avaient formé cet établissement qu'avec la sanction du roi et commissionnés en son nom? Mais Philippe IT se fiait, et cela à trop juste litre, à l'indifférence avec laquelle Charles IX et sa mère laisseraient sacrifier une fraction de ce même
L parti que la Saint-Barthélemy allait bientôt viser à | «terminer.
L'expédition fut donc maintenue et augmentée
: en hommes et en vaisseaux. Une guerre sainte allait L tre portée au delà des mers, et le but pieux de la
| nouvelle croisade couvrait les moyens iniques dont | un zèle ardent, mais privé de toute étincelle céleste, L allait s'inspirer. Qu'il était loin cet enthousiasme | lervent du moyen âge, qui animait saint Louis, les
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Tancrède et les Godefroy de Bouillon, et dont la trace lointaine s’était conservée dans l’âme de Christophe Colomb! Les féroces compagnons du duc d’Albe, les aventuriers de Cortez et de Pizarre, n'étaient possédés que de la plus sombre et de la plus étroite bigoterie, mise au service de leur cupide et misérable ambition.
L’Adelantado personnifiait ce type; 1l ne devait pas hésiter devant une considération aussi secondaire que celle de l'injustice de l’entreprise. D'ailleurs, ces vastes contrées avaient été concédées à l'Espagne par la cour de Rome, ignorant la prise de possession antérieure. La fortune et les honneurs promis par Philippe IT à Menendez, les dettes qu'il venait de contracter pour l’entreprise, ne pouvaient être réalists que par la conquête. Comme Espagnol, comme «rtholique et comme aventurier, sa voie était trace, Restait à débattre dans le conseil l'étendue des pouvoirs et les limites dés conquêtes de l’Adelantado, 1 les reçut aussi étendus que devaient les lui faire la dette réelle contractée par un roi déjà appauvri envers son sujet. On l’autorisait à se saisir, non-seulement de la Péninsule actuellement désignée sous le nom de Floride, mais de toute l'Amérique du Nord, en partant du Labrador, jusqu'au Mexique; car tel!
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