‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 57 sur 117 · CN · texte numérisé non relu

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saillit avec une fureur qui faillit mettre les bateaux en pièces ; leurs alliés les attendaient sur la rive opposée de l'embouchure d’une rivière qu’on suppose avoir été le Nassau. Traversant résolûment les vagues irritées, les Français débarquent, et abandonnant là les barques, ils s’enfoncent dans la forêt ; le jeunc chef Olotoraca marchait à côté du commandant; à cinq heures du soir du même jour, exténués de besoin et des fatigues endurées pour surmonter les difficultés de ces forêts inexplorées, ils campaient sur la rive d’un petit bras de mer rapproché du premier fort espagnol ; là se trouvaient encore 300 Indiens,

L'impatience de Gourgues ne lui permettait aucun repos ; désireux d'attaquer au lever du jour il partit en reconnaissance avec quelques arquebusiers et son guide indigène ; mais l'obscurité et l’impossibilité de se frayer une route les contraignirent à revenir. Un chef indien, qui lisait dans ses traits son désappointement, lui propose alors de le conduire par un meilleur chemin le long de la mer, tandis que les naturels, mieux au fait de leurs sentiers, suivraient cette route de l’intérieur; Gourgues accepte joyeusement, et ses hommes, oubliant leur lassitude, obéissent à l’ordre de marche. Au matin, la jonction

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se faisait avec les Indiens; mais la marée étant haute, on dut renoncer au passage et s’abriter d’une pluie torrentielle sous les arbres de la forèt, d’où les Français pouvaient distinguer les Espagnols occupés au dedans du fort; on avait assez à faire pour préserver de l'humidité croissante les mèches des arquebuses, Enfin le flux se retira et l’on trouva un gué ebrité par un groupe d'arbres placé sur la rive opposée: chacun des homines attacha sa poudrière sur son casque, et tenant son arquebuse d’une main en l'air, de l’autre serrant son épée, on entra dans l’eau; le fond, formé d’écailles d’huîtres, coupait cruellement leurs pieds, mais sortis de l’eau, meurtris, harassés, leur ardeur n’en était pas abattue; Gourgues rassembla ses braves compagnons et, leur montrant le fort à travers les échappées des arbres :

« Voyez, leur dist-il, voyez, voilà ces voleurs qui ont volé cette terre à notre roy; voilà les meurtriers quiont massacré nos François...» Tous demandèrent d’une seule voix qu’on les menât à l’assaut.

Gourgues donna le mot d'ordre; son lieutenant Cazenove devait avec trente hommes pousser vers là porte principale, tandis que lui et le gros des troupes occuperaient le glacis. Les Espagnols finissaient le dîner de midi, et, comme s'exprime la narration, se

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DOMINIQUE DE GOURGUES. 115 curaient les dents, lorsque le cri retentit : « Aux armes ! aux armes! les Français arrivent! »

Un canonnier qui gravissait le rempart avait ainsi donné l'alarme, en voyant les assaillants s'avancer en rangs serrés et les armes chargées. Il eut le temps de tirer et de recharger sa pièce, mais l’agile Olotoraca, escaladant le glacis, sauta le fossé et transperça l'Espagnol; Gourgues le suivait, lorsqu'il entendit Cazenove s’écrier que l'ennemi s'échappait par le côté du glacis; cependant les soixante fugitifs pris entre Gourgues et son lieutenant, secondés par les Indiens, trouvèrent tous la mort.

Pendant ce temps, le second des forts construits par Menendez canonnait de l’autre rive les vainqueurs, qui bientôt tournèrent les pièces dont ils venaient de s’emparer contre lui; un des bateaux français qu’on avait amenés par eau servit à débar-

quer quatre-vingts soldats; quant aux naturels, ils

traversaient l’eau à la nage, remplissant l'air de leurs cris de guerre, et tenant d’une main leurs ares et les flèches.

Sai-ie de terreur à la vue de cette multitude sauage, la garnison essaya de se jeter dans les bois, mais en vain ; enserrés entre les indigènes dans la forêt et le feu des Français sur le rivage, tous trouvèrent la

mort sous les coups des arquebuses et des flèches ; qui”,ze seulement furent faits prisonniers et réservés à une mort ignominieuse !.

Le lendemain, dimanche de Quasimodo, Gourgues garda le repos, se préparant à l'assaut du fort San-Matco, La forêt regorgeait d'Indiens ardents à la vengeance; ils investissaient le fort si étroitement qu'aucun soldat ne pouvait se hasarder au dehors; la garnison sentant l’extrémité du péril tenta un expédient que déjoua la présence d’Olotoraca : l’un d'eux, peint et empanaché à la façon des Indiens, s’approcha des avant-postes français, où Gourgues, suivi du jeune chef, se trouvait; le rusé sauvage dipista le déguisement, l’espion saisi immédiatement avoua que 260 Espagnols occupaient encore le fort et que, croyant les Fran;ais au nombre de 2,000, ils se regardaient comme perdus.

Gourgues résolut d'attaquer vers le point du jour et plaça dans la soirée ses alliés en embuscade des deux côtés de la redoute. Il s’avança le lundi matin sous le feu des couleuvrines espagnoles; s'abritant alors dans les bois dont les approches étaient

1. Les récits français semblent empreints d’une romanesque exagération, mais l'historien espagnol admettant la plus grande partie d' leurs assertions, les rend ainsi fort vraisemblables.

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DOMINIQUE DE GOURGUES. 117 semées, il observait toute l'étendue des défenses, pendant que Cazenove et un détachement se postaient en flanc, toujours bien cachés par les arbres; on vit alors une troupe passer le fossé ct s’avancer en. reconnaissance. De lourgues, protégé par le taillis, continua à se porter à sa rencontre, puis, se montrant subitement et l’enveloppant de toutes parts, il tua ou fit prisonnier tout le détachement.

A la vue de ‘ce désastre, le restant de la garnison s'exagérant les forces ennemies, frappé de terreur et comprenant par le souvenir du lieu même où tant de cruautés s'étaient commises qu'il n’y avait aucune grâce à espérer, quitta le fort en désordre, fuyant les Français au loin vers les bois; mais là, un autre ennemi impitoyable les attendait; assaillis par les cris discordants des sauvages, ils devinrent le tribut d'un long arrérage de haines. Un petit nombre, selon le récit assez véridique des chroniqueurs espagnols, put s'échapper, et parmi eux, le gouverneur Gonzala de Villaroël ; les autres, tués ou prisonniers, expiaient h sanglante tragédie du fort Caroline.

Gourgues réservait aux survivants la dure loi du tion; faisant amener les prisonniers au lieu où ses compatriotes avaient été pendus aux arbres sur-

montés de l’infamante inscription : « Pensiez-vous, %

leur dit-il sévèrement, qu'une si noire traîtrise, un acte aussi cruel, resteroient impunis? Si même le roi très-chrétien et le roi très-catholique eussent été ennemis jurés, une semblable perfidie seroit impardonnable; mais ils sont unis et alliés, aucune flétrissure n’est trop forte, aucun supplice trop rude pour punir vos crimes. Moi, un des plus humbles sujets de mon roi, je me suis chargé du châtiment ; et encore que vous ne puissiez endurer la peine que vous avez méritée, il est besoin que vous enduriez celle que l’ennemi vous peut donner honnestement, alin que, par votre exemple, les autres apprennent à garder la paix et alliance que si meschamment vous avez violée. —Cela dit, ils sont branchez aux mêmes arbres où ils avoient pendu les François, avec l'inscription faite à fer chaud sur le bois des arbres : Je ne faics cecy comme à Espaignols, ny comme à Marannes !, mais comme à traistres, volleurs ct meurtriers ?. »

La mission que s'était donnée le hardi capitaine

4, Maranne était un terme de reproche appliqué aux Espagnols; on croit que sa signification primitive était celle de Maure. Michelet nomme Ferdinand le Catholique « ce vieux Marane avare ». Le pape Jules IT n'appelait jamais son prédécesseur Alexandre VI, Espagnol de naissance, que par le sobriquet de « Marane ».

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