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CHAPITRE V POUTRINCOURT

Poutrincourt et les jésuites, — Il retourne en Acadie, — Conversions, — Biencourt., — Mort d'Henri IV, — Madame de Guercheville, — Influence des jésuites,

Nous avons vu que Poutrincourt possédait Port- Royal en Acadie, en vertu d’une donation de de Monts; la gène pécuniaire et les procès amoindrissaient fort les ressources de l’aventureux baron, mais n’abattaient pas son ardeur. L’Acadie devait être une nouvelle France, et il était résolu à en être le fondateur ; il obtint du roi la confirmation de sor titre de propriété, puis s’associa avec un homme riche et bien placé, du nom de Robin ; nonobstant cette aide, mille entraves ne lui permirent d’être prêt à s’'embarquer qu'au printemps de 1610,

Pendant tous ces délais, une influence de mauvais augure, selon Poutrincourt, s’était étendue sur ses projets : le crédit des jésuites, soutenu par l’un de leurs membres, le fameux père Cotton, confesseur du roi, grandissait à la cour; prompts à saisir les

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POUTRINCOURT. 207 avantages d'une entreprise, ils firent entendre à

Henri IV de quelle importance il serait pour le salut

des âmes d’attacher quelques-uns d’entre eux à la

nouvelle colonisation, Le roi, indifférent aux matières

religieuses, ne vayait pas d’inconvénient à une propo- |

sition qui d’ailleurs lui promettait de placer l’Atlan- \ |

sions. tique entre lui et quelques-uns de ces amis affairés L Aer dont au fond il se défait‘, D’autres influences secondèrent celle du confesseur ; les dames pieuses de

Port- la cour, et la reine elle-même, embrassèrent l'idée le de ! nouvelle avec un saint zèle et une ferveur destinée dris- peut-être à suppléer à l'absence d’autres vertus; tout mais se réunit donc pour décider l'envoi des jésuites avec e une Poutrincourt. Pierre Biard, professeur de théologie | onda- à Lyon, fut nommé pour la mission ; il se rendit en | re de toute hâte à Bordeaux, lieu de l'embarquement pro- | | t bien jeté; mais loin d’y trouver aucun préparatif, il y sé- th | mille journa pendant près d’une année, dans une attente À rquer qu'on peut croire intentionnelle de la part de Pou- | trincourt. Ce dernier en effet semble avoir été un re | mau- bon et fidèle catholique, d’après la lettre latine que R ue sur Lescarbot écrivit de sa part au pape pour lui deman- ’un de esseur 1. Le missionnaire Biard fournit l’assertion caractéristique que ce

fut le roi qui eut l'initiative de cette résolution, à laquelle le P, Cotton n'eut qu’à obéir, (Biard, Relation, ce. X1.)

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der sa bénédiction et l’assurer de son zèle pour le salut des âmes; mais il appartenait dans l'Eglise au parti gallican, qui regardait l’ordre des jésuites, fondé en Espagne et champion dévoué de la papauté, comme une des forces vivantes encore de la Ligue qu’on avait vaincue en portant Henri IV surletrône, etcomme un objet de crainte et de défiance. Poutrincourt n’osait braver ouvertement les ordres du roi; il éluda ce qu'il ne pouvait refuser et laissa le père Biard l’attendre à Bordeaux, tout en l’assurant que dans moins d'une année Port-Royal serait prét à les recevoir.

Il possédait du chef de sa mère la baronnie de Saint-Just, en Champagne ; partant de là, il fit descendre par l'Aube et la Seine des bateaux chargés de munitions et d'approvisionnements, et gagna Dieppe où son vaisseau l’attendait ; il quitta ce port le 26 février 1610, échappant ainsi au père jésuite et à l'indignation naturelle qu'il ressentit de ce mauvais procédé.

Malgré l'incident d’une révolte de l'équipage promptement réprimée, Poutrincourt arriva à Port- Royal, où le centenaire Membertou l’accueillit avec de vives démonstrations de joie ; il y trouva les bâtiments et l’ameublement même presque intacts. Dans son désir de démontrer l’inutilité de la mission des

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POUTRINCOURT. 209 jésuites, il entreprit sans délai l’œuvre de conversion avec un prêtre nommé La Flèche, qu’il avait amené pour catéchiser les Indiens. Membertou fut le premier qu’on décida à renoncer au démon qu'il avait si fidèlement servi, disait-on, pendant sa longue vie, et le 24 juin on procéda au baptême de tout le clan du vieux chef, formant un ensemble de vingt-une personnes. Toute la solennité possible fut donnée à l’accomplissement du sacrement, et le son du canon annonça aux échos solitaires un des premiers triomphes du christianisme dans ces régions inconnues. Membertou reçut le nom d'Henri et sa squarw favorite celui de Marie, ses enfants eurent ceux du dauphin et de la reine Marguerite, enfin toute la tribu barbare échangea ses appellations primitives contre celles des nomsles plus illustres de la cour de France.

La renommée de ce «chef-d'œuvre de la piété chrétienne», comme dit Lescarbot, s’étendit hientôt jusqu'aux forêts lointaines, dont les hôtes, mus en partie par le désir de plaire aux Français, en partie parce qu’ils avaient entendu dire que la cérémonie portait bonheur, et enfin voulant goûter de la bonne chère que le père Qg Flèche distribuait opportunément à ses ouailles pour appuyer leur conversion, vinrent en foule demander à s’enrôler sous la bannière de la

foi. Membertou aiguillonnait les plus tièdes, il n’acceptait aucun refus ; et comme le côté plaisant ne pouvait manquer de s’allier à tant de ferveur intéressée, on vit l’un des nouveaux convertis, sur le point de mourir, demander si dans le paradis qu’on lui faisait entrevoir 1l serait régalé de pâtés aussi exquis que

ceux qu’il mangeait avec ses amis les Français,

On dressa un registre régulier des baptêmes, afin de le confier au fils de Poutrincourt, le jeune Biencourt, âgé de 18 ans, qui allait partir pour la France, Son père l’accompagna jusqu'au cap de la Hève dans un bateau ouvert; au retour, un vent du nord le poussant au large, après avoir été six Jours hors de

le vue de terre, il dut la vie au gibier d’eau qu'il tuait et à l’eau de pluie amassée dans la voile du hateau ; ce ne fut qu'au bout de cinq semaines qu'il put rejoindre ses compagnons qui, désespérant de le revoir, étaient sur le point de se choisir un nouveau chef.

Pendant ce temps Biencourt, hâtant son retour - ers ia France, apprenait des pêcheurs du grand Banc la funeste catastrophe qui frappait son pays : Henri IV avait péri sous le couteau de Ravaillac, *

Cette catastrophe, malheur immense pour la France, était de sinistre augure pour les colons de

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POUTRINCOURT. ot l’Acadie; Marie de Médicis, «cette grosse banquière », vulgaire rejeton d’une race de parvenus, femme fausse ct reine sans patriotisme, instrument d’un intrigant italien, devenait régente d’un fils sans caractère, Le parti national était mis à l'écart, on ne sentait plus la main vigoureuse de Sully, et l'épargne, rassemblée en vue d'une grande entreprise, ne devenait qu’un moyen de corruption livré aux dilapidations de l'entourage de la reine ; c’est sous ces tristes auspices que l’envoyé de la Nouvelle-France pénétrait au Louvre.

Il fut reçu en audience par la reine etlui soumit le registre des baptèmes, pendant que les jésuites, suivant la pittoresque expression de Lescarbot, « ne manquèrent de l’'empoigner par les cheveux », l’assurant que non-seulement le feu roi avait grandemert au cœur l'établissement de leur Société en Acadie, mais qu’à cet effet il leur avait fait don de deux mille livres par an. Les jésuites venaient de trouver une ferme alliée à la cour, sur le caractère et la vie de laquelle nous nous arrêterons un instant.

Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, était dame d’honneur de la reine; renommée pour sa grâce et sa beauté, sa réputation de vertu l'avait rendue encore plus distinguée à travers les désordres de la

cour licencieuse de Henri HIT, où sa Jeunesse s'était passée ; devenue veuve, elle attira les regards du nouveau roi. Le Béarnais, dans l’ardeur de la guerre civile, courait sans repos de combat en combat, de maîtresse en maîtresse; la belle Corisande avait un instant fixé ses affections, mais la vue de madame de Guercheville détermina son abandon et tous les hommages du roi appartinrent à notre héroïne; son rôle de conquérant devait pourtant échouer à ses pieds; le guerrier victorieux, le roi triomphant au Louvre, tenta en vain de vaincre cette fière vertu; peu accoutumé à l’insuccès, la passion d'Henri IV s’en accrut davantage, et il reçut alors la réponse devenue célèbre : « Sire, si mon rang ne me permet pas d’être votre femme, j'ai le cœur trop haut placé pour devenir votre maîtresse ‘.., »

Madame de Guercheville quitta la cour, afin d'échapper à ces poursuites trop ardentes; elle se retira à son château de La Roche-Guyon, sur la Seine, à dix lieues de Paris, où l’on rapporte qu'elle vivait fort magnifiquement.

Nous donnerons ici le piquant récit que Choisy,

4. Une semblable réponse est attribuée à Catherine de Rohan, duchesse de Deux-Ponts, s'adressant également à Henri IV : « Je suis trop pauvre pour être votre femme, et de trop bonne maison pour être votre maitresse, »

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