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CHAPITRE VI

Arrivée des jésuites, — Collision entre les deux pouvoirs. — Excursion de Biencourt. — Misères de Port-Royal. — Don fait à Mme de Guercheville, — Gilbert du Thet. — Disputes. — Trève.

Le voyage fut d'une durée inaccoutumée, entravé par la dangereuse rencontre d’icebergs (ou monts de glace) plus hauts que les tours Notre-Dame, au dire des religieux voyageurs. Le jour de la Pentecôte, on jetait l’ancre à Port-Royal; ces rivages virent pour la première fois la robe noire des pères jésuites et ces traits qui portent, en général, l'empreinte de l'étude, de la pensée contenue et d’une vigilante discipline.

La puissante société allait aborder ici le rude champ de labeur et d'épreuve où, pendant de longues années de misère, le zèle dévoué de ses apôtres devait apporter un nouveau lustre aux titres que l'ordre s'était déjà acquis comme bienfaiteur de l’humanité, par la grandeur de ses conceptions, en d’autres contrées;

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Il y avait peu de régions du monde connu qui ne fussent soumises à l'influence active des jésuites ; ils controversaient avec les bonzes du Japon, initiaient à l'astronomie les mandarins chinois, et opéraient de nombreuses conversions parmi les adorateurs de Brahma. Ils tentaient de ramencr sous les lois catholiques les schismatiques de l’Abyssinie; ils portaient la croix parmi les Cafres sauvages, obtenaient des miracles reconnus au Brésil, et réunissaient les tribus du Paraguay sous le joug le plus paternel. Maintenant, ces mêmes hommes, confiants dans la protection de la sainte Vierge, et avec l’aide des dames françaises, entreprenaient de fonder un nouvel empire de la foi dans les solitudes de la France arctique; mais le succès devait bien peu couronner les efforts de Biard et de Masse!,

À leur arrivée, les voyageurs furent accueillis par leurs compatriotes à demi morts de faim, attendant avidement le secours espéré ; mais pendant la longue traversée, les provisions avaient été presque épuisées,

1. Le 10 juin 1614, les pères Biard et Masse écrivirent les premières lettres, expédiées au nom de l'ordre, de la Nouvelle-France; celle de Masse est adressée à Aquaviva, le général de l’ordre. « Je vous l'avoue, dit-il, j’ay dit alors franchement à Dieu : Me voici ! ai vous cheisissez ce qu'il y a de faible et de méprisable en ce monde pour renverser et détruire ce qui est fort, vous trouverez tout cela dans Ennemond! » Voyez la lettre dans Carayon, 89.

et la réunion des nouveaux et des anciens colons s’assombrissait par la perspective des privations qui les attendait. Un conflit se déclara presque aussitôt entre les autorités-spirituelle et temporelle ; le fils de Pontgravé, naviguant alors sur les côtes, avait exaspéré les Indiens en outrageant une de leurs femmes, et, craignant le juste courroux de Poutrincourt, il s'était enfui dans les bois. Le P. Biard crut devoir intercéder pour lui, il obtint son pardon et le réconcilia ensuite avec ses devoirs religieux ; mais, bien que Biard ne tarisse pas en éloges sur la considération dont Poutrincourt l’entourait, celui-ci ressentit l'intervention du jésuite. « Mon père, disait-il, Je connais mes devoirs, et je vous demande de ne pas vous en mêler; j'ai l'espérance d'entrer au paradis avec mon épée, comme vous avec votre bréviaire ; montrez-moi la voie du ciel, moi je me charge de vous guider sur la terre‘, »

Bientôt Poutrincourt retourna en France, laissant la conduite de la colonie à son fils Biencourt. Ce vigoureux marin, plus mûr de caractère que d'années, avait reçu de la cour le brevet de vice-amiral dans les mers de la Nouvelle-France, et ce poste lui don-

1. Lescarbot, 1618-1669. Biard, Relation, c. XIV, et lettre du R. P. Christophe Balthazar, dans Carayon, 9.

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LES JÉSUITES EN ACADIE. 221 nait autorité sur les vaisseaux marchands de Saint- Malo et de La Rochelle, qui naviguaient dans ces parages. Dans le but d'affirmer ses pouvoirs, et aussi d'acheter des provisions, il partit sur un bateau chargé d'hommes armés. Sa première collision eut lieu avec le jeune Pontgravé, qui, aidé de quelques compagnons, s'était bâti une hutte sur le Saint-Jean, et se proposait d’y passer l'hiver à trafiquer ; rencontrant de la résistance, Biencourt les fit tous prisonniers, malgré les inopportunes remontrances de Biard ; ensuite, suivant la côte, il leva un tribut sur plusieurs trafiquants hivernés à Sainte-Croix, et, continuant sa course sur le Kennebee, il échappa de près au courroux des Indiens de cette région, irrités par la conduite d’aventuriers anglais qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient lancé des chiens contre eux, puis battu et maltraité toute la population ,

Novembre tirait à sa fin, lorsque les voyageurs retournèrent à Port-Royal à travers les premières rigueurs de l’hiver, et après une excursion peu profitable. Ils trouvèrent le pauvre Masse solitaire et

1. Ce devaient être les colons venus avec Popham et Gilbert qui, en 1607 et 1608, firent une désastreuse tentative pour s'établir à l'embouchure du Kennebec.

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mourant de faim ; il avait tenté avec un complet insuccès la vie des bois chez les Indiens; l’exécrable chère, l’intolérable fumée des huttes, les criailleries perçantes des femmes et des enfants, l'avaient réduit à une condition si lamentable, qu'il revenait à Port Royal à l’état de squelette et sans la consolation d’une seule conversion.

Les Français étaient sur le point de perdre leur fidèle allié, devenu, nous dit-on, un fervent chrétien : Membertou touchait en effet à ses derniers moments; il expira dans le lit de Biard, entouré des deux pères. Le vieux Sagamore exprima le désir d’être enterré avec ses ancêtres, mais les jésuites lui persuadèrent, quoique à grand'peine, de renoncer à cette pensée païenne, et on le mit en terre consacrée !.

B::rd entreprenait l'étude de la langue indienne, étude ardue, où encore ses minces progrès étaient fréquemment interrompus par la malice des Indiens.

1. À propos de Membertou, Biard écrit : « G'a été le plus grand renommé et redouté sauvage qui ayt esté de mémoire d'homme; de riche taille, et plus hault et membru que n’est l'ordinaire des autres, barbu comme un Françoys, etc. » Lettre du P. Biard au R. P. provincial, Port-Royal, 31 janvier 1612 (Carayon). Quant au degré de conversion qu’en avait d'abord obtenu le P,. La Flèche, Biard en cite ’emusant exemple suivant : Biard lui avait appris l'Oraison domini-

3 arrivé à la demande du pain quotidien, Membertou observa :

& Mais si je ne demande que mon pain, je n'aurai donc plus ni poisni chair de daim? » Carayon, 27.

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LES JÉSUITES EN ACADIE. 223 Assis, son crayon à la main, avec quelque naturel accroupi devant lui, qu’il avait attiré par le don d'un biscuit, il l'accablait de questions à la plupart desquelles son inculte interlocuteur ne pouvait guère répondre ; on jugera qu’à la demande des mots indiens équivalant à ceux de foi, espérance, sacrement, baptème, rédemption, etc., le rusé sauvage était incapable de le satisfaire; alors poussé, dit Biard, par le démon, il y suppléait par des expressions grotesques ou inconvenantes qui, intercalées dans le catéchisme indien du père, produisaient sur ses élèves l'effet le plus inattendu.

Les sombres mois d’hiver s'écoulaient à travers les discordes intérieures des prètres et des autres colons se plaignant de la faim, autour des grands feux suffisant à peine à les réchauffer ; il faut avouer, du reste, que la position de la malheureuse petite colonie donnait matière à réflexions! Le rude continent qui s’étendait de la Floride jusqu’au pôle Nord ne contenait d’autres hommes civilisés qu’un petit noyau d’Anglais campés sur Iles bords du James- River (Rivière de Saint-Jacques), quelques Hollandais trafiquants de fourrures à l’embouchure de l'Hudson, et nos pauvres Français transis de froid

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