SAUSSAYE, ARGALL
Le repos qu'on y trouve n'était pas ce qu’y obtenaient les colons du xvir siècle; Poutrincourt au loin et ruiné, l’énergique jeune vice-amiral ayant cessé de gèner des associés devenus des maîtres, les disputes, les troubles s’élevaient chaque jour ; l’équipage, prêt à se révolter, disputeii sur les termes de son engagement, et le commandant naval, Flory, prenait son parti; tous ces symptômes étaient donc de mauvais augure. Cependant on vint à terre célébrer le saint sacrifice de la messe, élever une croix et nommer le lieu Saint-Sauveur {,
À quelque distance dans les bois s'élevait la fumée indicative d’un campement d’Indiens. Biard ne perdit pas de temps à les visiter; quelques-uns d'eux étaient d’un village situé sur le rivage à trois lieucs de là. Aimant toujours les Français, les rusés indieènes savaient déjà comment s’y prendre pour attirer le prêtre dans leurs wigwams : « Notre grand chef Asticou réside là, il est bien malade et demande le baptême ; vous serez cause qu’il mourra sans sacrements, et sera brûlé en enfer par votre faute. » C’en était assez; le pauvre Biard s'embarqua en hâte sur
1. Probablement toute la baie Frangaise était comprise sous ce nom de port Saint-Sauveur, Le nom indien de Mont-Désert était Pemetic, et nous savons que le nom actuel lui fut donné par Champlain.
un de leurs canots, et, une fois arrivé, trouva le grand Asticou ne souffrant que d’un rhume. Désappointé dans sa charitable espérance, le bon père s’en consola en examinant le paysage environnant, dont l'agréable site, qui descendait en pentes douces et verdoyantes vers la mer, lui semblait mieux approprié à un établissement que celui de Saint-Sauveur ; le port était d’ailleurs assez vaste pour contenir une flotte protégée des coups de vent par une barrière naturelle de petites îles !.
On amena le navire à cet endroit, les colons déjs barquèrent; après avoir planté une croix, ils com- | qe \ * mencèrent leurs travaux, mais en même temps leurs | querelles. Saussaye, avec un bon sens éclairé par les expériences du passé, voulait faire prédominer l’agri-
pi }; culture en ensemençant d’abord des champs; ses subordonnés voulaient auparavant bâtir et se fortifier; le débat se fût envenimé, si soudainement
1. L'établissement en question devait être au côté ouest de la baie \ de Soames : là, environ à un mille de la pleine mer, se trouve un point Aye as qui répond complétement à la minutieuse description du P. Biard : « Le terroir noir, gras et fertile, la jolie colline eslevée doucement sur
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(Pere! la mer, et baignée à ses côtez par deux fontaines ; les petites islettes J'ÉRONTEE qui rompent les flots et les vents, » La situation est des plus pitto- EPS resques ; à l'opposé, on trouve des amas de coquillages et d'autres HU indices d’un village indien, sans doute celui d’Asticou. C’est à son
compatriote E, L. Hamlin que l’auteur doit cette remarque.
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SAUSSAYE, ARGALL. 233 l'approche du danger commun n’eût réuni amis et ennemis.
Bien loin en mer, au delà des îlots qui protégeaient leur mouillage, ils aperçurent une voile, et à son approche, les yeux tendus, ils purent discerner les pavillons rouges qui flottaient aux mâts; on comptait les bouches de sept canons d'un seul côté, enfin on put voir tout l'équipage sur le pont; le vent était vif et favorable, et le vaisseau s’avançait, dit un des assistants, « plus viste qu’un dard. »
En 1607, six ans avant cette époque, les navires du capitaine Newport avaient amené aux bords de James River (ou la rivière Saint-Jacques) les premiers éléments de la colonisation anglaise sur le nouveau continent. Exaltée par les récits du Pérou et du Mexique, une réunion de gens de fortune et de noblesse avait fondé l'espoir de semblables gains sur le territoire de la Virginie, et, après avoir reçu une charte de la couronne, ils prenaient possession de leur Eldorado futur. L'ensemble des colons n’était guère formé que de gentilshommes ruinés, de suppôts de taverne
et de mauvais lieu, et de commerçants faillis; il serait injuste de ne pas dire pourtant que quelques honorables exceptions surgirent de ce milieu désordonné, et entre toutes apparaît l’âme la plus noble
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sous le nom vulgaire de John Smith : la petite colonie lui dut son salut à travers les circonstances critiques de ses débuts.
Plusieurs années s'étaient passées depuis le voyage de Newport et l'installation des premiers émigrants, dont de nouvelles recrues comblaient les vides causés par les maladies, la famine et les luttes avec les Indiens, lorsque apparut à Jamestown un certain Samuel Argall, commandant un navire de commerce illicite. Cet homme portait en lui ce mélange de force, d’audacieuse habileté ct de vice cont ce siècle fournit de si fréquents exemples ; il était par-dessus tout dépourvu d'aucun scrupule, et son premier exploit, en 1613, fut l'enlèvement par traîtrise de la jeune Pocahontas, princesse indienne, selon le style du temps, qu'il récompensa ainsi des bienfaits dont elle avait comblé la colonie en la sauvant mainte fois de la disette ; ayant été amenée et retenue prisonnière à Jamestown, un jeune homme de bonne famille, nommé Rolfe, s’en éprit, l’épousa avec toutes les cérémonies ordinaires, et établit ainsi une alliance stable entre la tribu de sa femme et les Anglais.
Argall partit pour une nouvelle entreprise; avec un vaisseau de cent trente tonnes, portant quatorze canons et soixante hommes, il fit voile en mai vers
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SAUSSAYE, ARGALL. 235 les îles des Récifs pour obtenir une provision de morue *, Enveloppé par les brumes, il dériva vers le nord, et, lorsque l'horizon s’éclaircit, il se trouva sur les côtes du Maine. Les canots indiens s’avancèrent vers le vaisseau, ct, à la surprise des Anglais, les naturels les accueillirent par des saluts et des pantomimes dans lesquelles l’imitation française se décelait sans nul doute ?.
Par leurs gestes, et par l’incessante répétition du mot « Normands », ils trahirent le voisinage des Français. Argall, avide d'informations, connut par eux le nombre et la position de ces derniers, ct discerna promptement combien ses forces étaient supérieures. Il assura les Indiens que les « Normands » étaient ses bons amis, qu'il désirait bien les voir, et en obtint ainsi un guide pour le conduire à Mont-Désert, tandis qu'il renvoyait les autres naturels munis de présents.
Bientôt les Anglais atteignirent les hauteurs boisées, et distinguèrent la mâture du petit navire amarré au port, ainsi que les toiles blanches des
1. Lettre d'Argall à Nicholas Hawkes, juin 1613, dans Purchas, IV, 1764.
2. «...Et aux cérémonies que les sauvages faisoient pour leur com-
plaire, ils recognoissoient que c'étoient cérémonies de courtoisie et civilités françoises, » Biard, Relation, t, XXV.
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quatre tentes, don de la reine de France aux missionnaires, posées sur la pente gazonnée entre les bois je et la rivière. Les pirates se préparèrent au combat, Lu tandis que leur guide, pénétré de chagrin, éclatait en bruyantes lamentations.
Sur la rive tout n’était que discorde et terreur ; le pilote s'était caché dans les îles; Saussaye, perdant la tête, n'organisait aucune défense, tandis que La Motte, avec queique: hommes résolus et parmi ceuxci le frère du Thet, gagnaient le vaiss au, mais sans avoir le temps de couper les amarres. Argall s’avança | ti vers eux avec un furieux cliquetis de tambours et de ;
hr y trompettes, et les cribla d’un feu de canons et de En: mousqueterie. « Feu! feu ! » cria le capitaine français Mis Flory, mais on était dépourvu de tout pointeur : lorsdt tu quelejésuite du Thet, saisissant vaillamment la mèche, NA mit le feu; « beaucoup de bruit mais peu de mal s’en- | suivit, » écrit son collègue, l’inexpérience de l’artilleur lui ayant fait oublier de viser. À une seconde Fr décharge de mousqueterie de la part de l'ennemi, gr je Gilbert du Thet tomba mort sur le pont. Le navire | 1 français était réduit au silence; les Anglais abor- EE dèrent. Parmi les corps de ceux atteints par les balles He on trouva celui du brave prêtre ; Dieu lui avait accordé la mort qu’il souhaitait, car à son départ de
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SAUSSAYE, ARGALL. 231 France il avait demandé à mains jointes la grâce de donner son sang pour l’entreprise, et il s'était montré digne du rôle semi-religieux et semi-guerrier qui est un des caractères de son ordre. La Motte se battit en désespéré et gagna toute l'estime de ses vainqueurs,
Les Anglais ne trouvèrent nulle résistance en descendant à terre, et purent s'emparer aisément de tous les approvisionnements. Argall demanda le commandant, mais Saussaye avait fui vers les bois; ce que voyant, le rusé Anglais força ses malles, y découvrit les lettres royales et sa commission, et, après les avoir enlevées, fit refermer le tout. |
Dans la matinée, Saussaye, optant entre la faim et les ennemis, apparut, et Argall le reçut avec une parfaite courtoisie. Cette contrée, dit-il, appartenait à son maître, le roi Jacques; les Français avaient sans doute autorité royale pour s’y établir, et la paix régnant entre les deux souverains, il était
prêt, lui Argall, à céder le pas à toute patente émanant du roi Louis XIIT; il priait seulement qu'on lui montrât les titres. Saussaye ouvrit ses coffres ct ne put trouver les papiers; alors Argall, changeant de ton, accusa les Français de n'être que des pirates qui méritaient les galères, et, fort de son droit, s’appropriant tout ce qui leur apparte-
er cran nets
nait, le chef angiais divisa le butin entre ses compagnons, et dépouilla les infortunés colons au point qu'ils restèrent presque nus, car c'était à qui saisirait un chapeau, un manteau. Du reste, on ne leur fit subir aucun mauvais traitement, et Argall, que Biard désigne après le récit de sa coquinerie, «comme un gentilhomme de noble courage,» revint à ses formes courioises. Nous allons voir comment il disposa de ses prisonniers | Quinze d’entre eux, y compris Saussaye et le père Masse, furent mis dans une barque ouverte et abandonnés aux hasards de la mer et de l'isolement. Presque aucun n'était marin; ils rencontrèrent heureusement le pilote avec l'équipage, et la bande de fugitifs réunie se mit en mesure de gagner les côtes de l’est, s’arrêtant pour entendre la messe, faire une pieuse procession et pêcher le poisson qui les faisait vivre; les Indiens se montrèrent aussi leurs constants amis. Enfin, après avoir doublé le cap Sable, suivi la côte de la Nouvelle- Écosse, ils firent l’heureuse rencontre de deux navires de commerce français, avec lesquels ils gagnèrent sans nouvel encombre le port de Saint- Malo,
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