‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 86 sur 117 · AUINE DE L’ACADIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

AUINE DE L’ACADIE FRANÇAISE

Les jésuites amenés à Jamestown, — Courroux de sir Thomas Dale. — Nouvelle expédition, — Démolition de Port-Royal, — Aventures des jésuites. — Les Français refusent d'abandonner l’Acadie,

« Dieu soit hény! Voylà jà les deux tiers de nostre troupe reconduicts en France sains et saufs, parmy leurs parents et amys, qui les oyent conter leurs grandes aventures. Ores conséquemment vous désirez sçavoir ce qui deviendra de l’aultre tiers... » Ainsi écrivait le père Biard, qui avec ses quatorze compagnons d’infortune voguait, prisonnier d’'Argall, vers la Virginie,

Ils passèrent devant les lieux dont les noms sont si familiers aux générations nouvelles : Old Point Comfort, site actuel du fort Monroe; Hampton Roads, illustré par un combat naval digne des Titans ; Newport News; à leur droite, dans l’ombre humide des verdures éternelles, étaient ces plaines de future renommée pour les armées de Washington, qui

ont vu dans leurs rangs le drapeau fleurdelisé de la France s'élever à côté des bannières de la nouvelle république; enfin, les passagers aperçurent une petite flottille à l'ancre, un noyau de demeures à peine ébauchées, quelques fermes isolées et les plantations verdoyantes des champs de tabac de Jamestown.

Pendant toute la durée du voyage, les prisonniers avaient été soutenus par de fallacieux récits de la bonté du gouverneur de la Virginie, sir Thomas Dale, de son reconnaissant souvenir pour la mémoire d'Henri IV auquel il devait une partie de son crédit et de sa faveur, et de sa bienveillance envers tous les Français. Mais à l’arrivée, ce portrait flatteur disparut, et ils se trouvèrent devant un homme ecxaspéré, ne parlant que de galères et déclarant qu'il voulait les pendre tous.

Argall prit leur défense, arguant qu'il leur avait promis la vie sauve; mais le gouverneur revenait toujours sur l'invasion du territoire britannique, ct restait sourd à toute pensée de clémence. Argall finit alors par avouer son stratagème, que les Français euxmêmes ignoraient jusqu'alors; conmissionnés par leur gouvernement, leurs vies au moins étaient garanties ; cependant sir Th. Dale, en fureur, assembla son conseil, et l’on y résolut d'effacer promptement

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RUINE DE L'ACADIE FRANÇAISE. 241 la tache de l’intrusion française sur le domaine anglais.

Cet acte était absolument contraire à l'usage établi. Les deux royaumes étaient en paix ; Jacques !‘", par lettres patentes de 1606, avait, il est vrai, accordé tout le territoire de l'Amérique du Nord, du 34° au 45° degré de latitude, à deux compagnies de Londres et de Plymouth; mais la première avait eu la Virginie pour sa part, et l’autre le Maine et l’Acadic avec les régions environnantes; les ayants droit n'ayant même pas encore pris possession de cette dernière partie, les autorités de la Virginie n'avaient aucune juridiction à y exercer. L’Angleterre réclamait l'Amérique du Nord en vertu des découvertes de Cabot ; mais sir Thomas Dale ne se montra si zélé champion d'intérêts qu’il créait lui-même, que dans la pensée du profit qu’il pouvait en recueillir.

Le vaisseau capturé, et celui d'Argall ainsi qu'un troisième, furent expédiés en quête des dépouilles. Argall commandait et il emmena Biard avec Quentin et d’autres prisonniers, dans un but peu expliqué, si ce n’est par une lettre de Biard au général de l’ordre, dans laquelle il dit : « que c'était dans le dcssein de profiter de la preraière occasion qui se reucontrerait pour nous renvoyer dans notre patrie. »

Ils s’arrêtèrent d’abord à Mont-Désert, y détruisirent les ouvrages commencés, abattant la croix française pour y planter la leur. Puis ils se mirent en quête de l’île Sainte-Croix, y saisirent une grande quantité de sel, et rasèrent tout ce qui restait des constructions de de Monts; de là, un chef indien, d’après la version de Biard, leur indiqua le passage de la baie de Fundy à Port-Royal, assertion peu probable, puisque les naturels de ces côtes détestaient autant les Anglais qu’ils étaient attachés aux Français, et qu’ils n'ignoraient plus les desseins des premiers. L’établissement était vide d'habitants. Biencourt et ses hommes se trouvant en visite chez les Indiens du voisinage, quelques-uns seulement faisaient les récoltes. Poutrincourt leur avait envoyé du secours; les magasins étaient regarnis, et les enclos environnants contenaient des chevaux et du bétail. Ravic de cette bonne fortune, la troupe d’Argall les prit ou les tua, pilla l'habitation de fond en comble, puis réduisit le tout en cendres «et plût au Seigneur, ajoute le pieux Biard, que tous les péchés qui ont été commis dans ces murs fussent consumés de mème. »

L'œuvre de destruction accomplie, les maraudeurs allèrent à la recherche de ceux qui moisson:

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RUINE DE L'ACADIE FRANÇAISE, 243 naient; les infortunés n’eurent que le temps de fuir au haut d’une colline d’où ils purent voir le fruit de leurs labeurs impitoyablement détruit, Biard s’ap- Cha d’eux, et, selon le témoignage écrit de Poutrincourt, et reçu par l’amirauté de Guyenne, il voulut les persuader de déserter Biencourt et de se mettre au service d’'Argall; mais la réplique d’un des hommes dut peu l’encourager dans ses singulières exhortations : « Partez, lui dit-il, ou je vous casse la tête avec ma hache. »

Il faut noter qu'ici, la narration du jésuite est en r'eine contradiction avec celles de Poutrincourt ct écrivains anglais contemporains, qui sont d’accord pour affirmer que la rancune persistante de Biard contre Biencourt encouragea les ennemis à attaquer Port-Royal et Sainte-Croix, et guida l’attaque !. Le père avoue bien que les deux partis le regardaient comme un traître et que, par suite, sa vie était en danger. Pendant que le vaisseau d’Argall était à l’ancre, le récit de quelques-unes de ces péripéties nous est donné par Biard lui-même, qui parle toujours à la troisième personne : « Je ne scay

4, Voir: Courtes informations sur la Virginie, par lettres, Purchas, IV, 1808. Lettre de Poutrincourt à Lescarbot, 1618, Aussi : Plainte du sieur de Poutrincourt devant le Juge de l’Amirauté de Guyenne, Lescarbot, 687.

qui secourut tant à propos le jésuite en ces dangers, que sa simplicité. Car, tout de même que s’il eût pu beaucoup envers le dit Anglois, il se mit à genoux devant le capitaine par deux diverses fois et à deux diverses occasions, à celle fin de le fléchir à miséricorde envers les François du dit Port-Royal esgarés par les bois, et pour lui persuader de leur laisser quelques vivres, leur chaloupe et moyen de passer l'hyver. Et voyez combien différentes pétitions on faisoit au capitaine : car en même temps que le père Biard le supplioit ainsi pour les François, un François crioit de loin, avec outrages et injures, qu'il le falloit massacrer. Or Argall, qui est d’un cœur noble, voyant ceste ant sincère affection du jésuite, et de l'aultre costé tant bestiale et enragée inhumanité de ce François, laquelle ne recognoissoit ny sa propre nation, ny bien-faicts, ny religion, ny estoit dompté par l’affliction et verges de Dieu, estima, etc., etc. » A peine les Anglais s'étaient-ils rembarqués que Biencourt arriva avec ses compagnons, et put voir la destruction de toutes ses . pérances; l'extrême infériorité du nombre ne lu laissait plus d’autre alternative, après l’infructueux essai d’une embuscade, que de demander une entrevue, pour laquelle les deux chefs engagèrent leur parole d'honneur. Un auteur

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RUINE DE L'ACADIE FRANÇAISE. 245 anglais anonyme avance que Biencourt offrit de passer sous l’obéissance du roi Jacques, à la condition d’une protection efficace pour son commerce, mais qu'Argall ne prêta pas l'oreille à ses propositions; en tous cas l’entrevue fut orageuse. Biard raconte que les Français éclatèrent contre lui en imprécations. D’après les termes de la plainte de Poutrincourt, Argall convint que le jésuite l’avait excité à attaquer Port-Roval'. Il est certain que le jeune vice-amiral demanda qu’on le lui remit, ne dissimulant pas qu'il méritait la corde. « Pendant qu'ils discouraient ainsi, ditun des vieux auteurs anglais déjà cités”, l’un des sauvages, s'élançant hors des bois, demanda la permission de s'expliquer, et alors, dans le peu de français intelligible qu’il possédait, il les engagea sérieusement à faire la paix, s’étonnant de leur inimitié, puisqu'ils semblaient être de même contrée. »

Lorsque Argall crut avoir anéanti la colonie de Port-Royal et des environs, il repartit pour la Virginie; mais un orage dispersa ses vaisseaux, dont l'un ne reparut jamais ; le navire pris à Saussaye, et portant Biard et son confrère Quentin, dut céder

1. Plainte du sieur de Poutrincourt, Lescarbot, 689 (1618). 2. Briefe intelligence, Purchas, IV, 1808.

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aux vents et dériva vers les Açores. Ce changement de destination souriait fort à Biard, dont le sommeil était hanté par la vision peu rassurante du trop violent gouverneur de la Virginie, «le mareschal Thomas Dale, nous dit-il (que vous avez ouï estre fort aspre en ses humeurs), attendoit en bonne dévotion le père Biard pour luy tost accourcir les voyages, lui faisant trouver au milieu d’une eschelle le bout du monde. » Il semble que les Français, furieux de n'avoir pu le pendre à Port-Royal, l'avaient recommandé à sir Thomas Dale en signant une déclaration alléguant des faits de nature à exaspérer l'irascible fonctionnaire. Le bâtiment était commandé par Turnel, lieutenant d’Argall, officier de mérite et lettré. Biard raconte que celui-ci « faisoit estat de l’aymer et le priser pour sa naïve simplicité et ouverte candeur; » mais bientôt, trouvant son amitié mal placée, il lui marqua une grande froideur, « préférant, » toujours selon la relation du jésuite, «croire que le père fût menteur que non pas tant d’autres qui l’accusoient,. »

Les provisions baissaient, l’eau allait manquer et on en vint à manger les chevaux enlevés à Port- Royal. Enfin, on arriva en vue de Fayal, et là, une terreur d’un nouveau genre saisit nos jésuites ; les

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RUINE DE L'ACADIE FRANÇAISE. 247 Anglais n’allaient-ils pas craindre que ceux-ci ne les dénonçassent aux autorités portugaises comme pirates, et sacriléges ravisseurs de prêtres? En ce cas, le moyen d'obvier au péril s’offrait de lui-même, et était peu douteux. « Ce souci nous inquiétait fort, Qu'allaient-ils faire? nous jetteraient-ils à l’eau? » écrit le père Biard à son supérieur le père Aquaviva.

Le jésuite ne se trompait pas sur l'inquiétude que leur présence à bord causait aux Anglais, mais la conscience de Turnel les garantissait contre de pareilles extrémités. Il se contenta d'exiger que les deux prétres restassent cachés tant que le bâtiment serait dans le port; ceux-ci remplirent strictement l'engagement demandé, ils surent se bien cacher pendant que les autorités fouillaient le navire, et Biard invoque triomphalement ce fait comme preuve de sa bonne loi contre ceux qui prétendent que les sujets du pape

ne se croient tenus à aucune parole donnée à des hérétiques.

Turnel reprit la mer après un ravitaillement peu facile, et tout alla pour le mieux entre lui et ses prisonniers ; on arriva à Pembroke, sur les côtes du pays de Galles, où les apparences suspectes de son vaisseau le firent de nouveau soupçonner de piraterie; les jésuites ne pouvaient plus être des

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