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INTRODUCTION. XVII
couvrant parfois leur corps d'images indélébiles !, Le tatouage sur une pareille échelle devenait un vrai martyre lorsqu'il fallait en faire l’application, et souvent le patient mourait, tout en étouffant ses plaintes, des suites de la cruelle décoration.
La part la plus triste de la vie chez les Hurons était certainement celle réservée aux femmes; leur jeunesse se passait dans une licence sans bornes, et leur vieillesse n’offrait que le dur labeur de l'esclavage.
Malgré leur organisation physique qui, en les rendant moins sensibles à la souffrance, diminuait également leurs passions, rien n’était plus ouvertement dissolu que cette race indienne, les Hurons bien plus que les Algonquins errants et affamés. Le mariage existait bien chez eux et la polygamie n’y était qu’accidentelle, mais ils admettaient le divorce; en outre, on y trouvait l'habitude de mariages temporaires et d'essai durant un jour, une semaine ou un temps plus ou moins long. L’acceptation d’un don de wampum fait par l’homme à l’objet de ses désirs ou de sa fantaisie passagère suffisait pour constituer un mariage permanent ou temporaire; ces cadeaux n'étaient jamais rendus lorsqu'on rompait ses engagements; l’on voyait ainsi de jeunes sauvages courtistes et indépendantes former une vingtaine de mariages avant leur établissement final, et se constituer une petite fortune en wampum, destinée à les embellir aux fêtes des villages?
1. Bressani, Relation abrégée, 72, Champlain a donné le portrait d'un guerrier ainsi tatoué,
2. La condition des femmes était meilleure chez les Iroquois; les matrones y exerçaient même une influence marquée sur les conseils,
XVITI INTRODUCTION.
Ces unions provisoires ne servaient nullement de frein à la licence des mœurs, générale et sans bornes ; mais celle-ci n’endommageait, en revanche, aucune réputation, Tout instinct de délicatesse ou de pudeur native disparaissait promptement sous l'influence de la vie de promiscuité inévitable qu’entraînait l'habitation en commun de huit ou dix familles, et souvent plus, entassées sous un même toit, sans une retraite quelconque, et où les étrangers pouvaient entrer librement jour et nuit.
Une fois fixée par les liens du mariage et devenue mère, la femme huronne passait d’une vie de débauche à une existence de souffre-douleur. En mars et en avril, il lui fallait ramasser le bois pour la provision de l’année, Puis venaient la semaille, la récolte, le famage des poissons, la préparation des peaux,
Lafitau, dont le livre parut en 172#, parle de la corruption des mœurs, mais il affirme qu’elles étaient alors dégénérées; néanmoins, Mégapolensis, dès 1644, parle des Indiens comme étant extrêmement débauchés, et Greenhalgh, en 1699, ne donne que trop de preuves à l'appui de leurs mœurs honteuses, On sait que les tribus au sud étaient également corrompues (voir Lawson, Carolina, 3%, et les autres anciens écrivains), D'autre part, la chasteté était considérée comme une vertu par plusieurs tribus, et c'était le cas, entre autres, pour les Algonquins de Gaspé, où les fautes de ce genre constituaient un déshonneur. (Le Clerc, Nouvelle relation de la Gaspésie, y fait ressortir le contraste entre la décence des filles de cette région et la prostitution sans frein mise en pratique parmi les autres tribus.) Chez les Sioux, l’adultère des femmes était puni par une mutilation. La douceur remarquable qu'exerçaient les tribus de l’est et du nord envers leurs captives semble avoir été la conséquence d’une superstition. Nonobstant la licence générale, les Iroquois et quelques autres tribus observaient entre eux certaines règles de convenance qui ont excité l'admiration des jésuites, Les unes prenaient leur origine dans des superstitions, les autres dans les exigences de leur code d'étiquette.
4, Champlain, 1627, 84.
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la fabrication des cordages et des vêtements, le soin des aliments. Pendant les marches, c'était encore elle qui portait les fardeaux, car, selon l'expression de Champlain, « leurs femmes ne sont que leurs mules de charge. » Cette rude existence entraînait avec elle ses conséquences inévitables; dans chaque ville huronne, on trouvait de vieilles sorcières hideuses et haïes, dépassant en méchanceté, en férocité et en besoin de vengeance les hommes les plus cruels.
Aux hommes appartenait la tâche de bâtir les demeures, de fabriquer les armes, les pipes et les canots; pour tout le reste, leur existence domestique n’était qu'une vie de loisir et d'amusements, L'été et l’automne amenaient la saison des occupations sérieuses : la guerre, la chasse, la pêche et le commerce, car un trafic régulier existait entre les Hurons et les Algonquins de l’Ottawa et du lac Nipissing; les Hurons échangeaient du wampum, des filets de pêche ainsi que du blé contre du poisson et desfourrures!, D'après les débris divers trouvés dans leurs sépultures, on peut inférer qu'ils commerçaient également avec les tribus des lacs Supérieurs, et avec celles du sud, vers le golfe du Mexique. Chacune des branches d'échange constituait un monopole pour la famille ou la tribu qui l’exerçait, Celle-ci pouvait même punir les intrus en les dépouillant de ce qu'ils possédaient, à moins que les délinquants ne parvinssent à gagner leurs demeures à temps avec le produit de leur trafic; auquel cas les monopolistes lésés n'avaient plus de moyen de se faire justice sans rompre la paix publique, et
1, Brébeuf, Relation des Hurons, 1636, 156,
XX INTRODUCTION
s'exposer ainsi aux vengeances légales de la partie adverse, Leurs pêcheries étaient réglées également par des coutumes ayant force de loi, Ces occupations, jointes à leurs chasses dans lesquelles les aidait une race de chiens-loups n’aboyant jamais, remplissaient l'automne et le commencement de l'hiver; mais avant la nouvelle année, la plupart des hommes rentraient dans leurs villages.
Alors s’ouvrait la saison des fêtes ; saison de paresse pour les hommes et de repos pour les femmes; les festins, le jeu, la pipe et les danses occupaient toutes les heures vacantes. Les Hurons, comme la généralité des Indiens, étaient joucurs enragés, exposant en enjeu leurs canots, leurs ornements, leurs pipes, leurs armes, leurs vêtements et jusqu’à leurs femmes. Un de leurs jeux favoris se jouait avec des galets ou avec des losanges de bois, blancs d’un côté et noirs de l’autre. On les mêlait dans un vase de bois en frappant rudement ce vase contre terre, et les joueurs pariaient pour le blanc ou pour le noir. Parfois un village en provoquait un autre voisin à une partie de jeu. On établissait la partie dans une des maisons; les hommes plaçaient de longues poutres transversales des deux côtés du mur, fixées au-dessus du sol, et la compagnie s’asseyait ou se perchait sur ces siéges d’acrobate, se faisant face, pendant que deux joueurs frappaient le vase sur le sol, entre eux, Les paris s’élevaient rapidement. Brébeuf raconte qu'une fois, en hiver, la neige ayant déjà un mètre d'épaisseur, les hommes de son village revinrent d’une excursion de jeu, pieds nus, dépouillés de leurs guêtres, et, néanmoins, d’une humeur char-
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mante!, Quelque ridicule que cela puisse paraître, ces parties de jeu étaient souvent ordonnées par leurs médecins, et regardées comme un moyen de guérison pour les malades.
Les fêtes et les danses étaient de caractères différents, soit médical, soit religieux ou mystique. Elles devenaient souvent l’objet de dépenses d’une profusion extravagante; un hôte vaniteunx ct prodigue pouvait jeter toutes ses ressources dans les frais d’une de ces réunions, invitant le village entier et peut-être même plusieurs villages voisins. Un festin eut lieu dans l'hiver de 1635, au village de Contarréa : trente marmites bouillirent sur le feu et l’on mangea vingt daims et quatre ours?. L’invitation était très-simple : les messagers adressaient aux convives cette demande concise : « Venez et mangez. » Refuser eût été une grave offense; l'invité emportait sa cuiller, son plat de bois, et se rendait au lieu du festin. Chacun, en entrant, saluait son hôte de l’exclamation gutturale « Ho! » et se rangeait près des autres, étendu sur le sol battu, ou sur les plates-formes placées contre les parois. Au milicu, bruissaient les chaudrons fumants. On débutait pi une psalmodie lugubre; puis l’amphitryon, qui ne devait prendre aucune part au festin, proclamait à haute voix le contenu de chaque marmite, et, à chacune de ces annonces, les invités répondaient à l’unisson : « Ho! »; les squaws remplissaient les bols ou les
1. Brébeuf, Relation des Hurons, 1636, p. 113. — Ce jeu est encore à présent l’amusement favori des Iroquois, qui croient le jouer après leur mort dans un séjour de délices. Pour tous leurs jeux de hasard importants ils employaient des charmes, des incantations et
toutes les ressources de l’art magique, afin de se donner bonne chance, 2, Brébeuf, Relation, 1636, p. 111.
XXII INTRODUCTION
pluts des assistants ; ceux-ci parlaient, riaient, chantaient et fumaient, et le divertissement se prolongeait souvent durant tout le jour.
Lorsque la fête avait un caractère médical ou mystique, il devenait indispensable que chaque convive dévorât toute la part d'aliments qui lui était destinée, quelque énorme qu'elle fût; s’il y manquait, son hôte se trouvait offensé, les assistants étaient choqués et les esprits s’animaient pour punir cette injure; l’on prévoyait qu'un désastre allait frapper la nation, et peut-être la mort atteindre le coupable, car dans certains cas, l'efficacité présumée du repas était proportionnée à la rapidité de laconsommation. On ofirait des primes en tabac aux plus diligentes mâchoires, et il est facile d'imaginer jusqu’à quel point alors le sr. tacle devenait révoltant!. Ces « festins à tout mange: » étaient, à la vérité, redoutés des Hurons, qui pourtant ne songeaient jamais à en décliner un seul,
Les invitations pour la danse n'étaient guëre moins concises que les précédentes; quelquefois un crieur annonçait la prochaine festivité à travers les villages, La maison choisie se remplissait; les vieillards, hommes et femmes, et les enfants, encombraient les plates-formes et s’accrochaient aux perches qui soutenaient le toit et les parois de la hutte; on enlevait les feux et l’on nettoyait le sol ; alors deux chefs chantaient de leur diapason le plus aigu, s’accompagnani
1. Cette superstition s'étendait à beaucoup d'autres tribus, comprenant tous les Algonquins ; elle est encore en vigueur aujourd'hui. Un convive, incapable de bien accomplir sa tâche, peut louer quelqu'un pour l'y aider, sinon il ne peut quitter la place jusqu'à ce que sa part soit dévorée,
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INTRODUCTION. XXII
avec des raquettes en écailles de tortue!; les hommes se démenaient avec force gesticulations, les femmes y montraient infiniment plus de modération. La partie masculine ne gardait presque aucun vêtement, ct, lors de certaines danses mystiques, elle les ôtait même entièrement; la superstition désignait le cas où il devait en être de même pour les femmes; les deux sexes étaient du reste couverts de peintures, d'huile, de perles, de wampum, de plumes et d’autres menus clinquants.
Les fètes religieuses, les conseils, l’accueil à faire à unenvoyé, l'intronisation d’un chef, tout devenait occasion de fêtes où le divertissement se joignait à de plus sérieuses occupations, et qui parfois réunissaient dans ce dernier but la nation presque entière dans un concours pacifique. Les expéditions de guerre étaient également précédées de festins, pendant lesquels les guerriers vantaient les exploits de leurs ancêtres cet leurs hauts faits personnels au passé et en perspective. Une scène de festivité hideuse suivait toujours la torture d’un prisonnier; elle avait à la fois, chez les Hu-
1. Sagard donne des échantillons de leurs chants ainsi que de leurs danses, qui comportent peu de variété. Dans la célèbre danse guerrière, qui aujourd'hui comme alors est souvent une sorte de divertissement, les discours, les plaisanteries, les satires personnelles et les reparties étaient fréquemment introduites comme faisant partie de la représentation, tantôt en guise de stimulant patriotique, tantôt pour amuser les assistants, En ce cas, la musique consistait en tambours avec accompagrement du chant de guerre, Quelques autres danses étaient souvent aussi entremèlées de petits discours et de bons mots à l'emporte-pièce, toujours pris en bonne part, bien que Lafiau rapporte « qu’il a vu les victimes de ces attaques si impitoyans bernées, qu'il lui avait fallu cacher ses rires sous ses couver ures, »
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rons, le caractère d’un acte de vengeance et celui d’un rite religieux.
Si la victime avait montré du courage, on rôtissait d'abord son cœur, puis, coupé en morceaux, il était partagé entre les jeunes hommes, qui devaient y trouver l'accroissement de leur courage. Le corps était ensuite divisé, bouilli et mangé par l'assemblée, la tête étant réservée au chef. Beaucoup de Hurons participaient à ces actes de cannibalisme avec répugnance ou horreur, tandis que d’autres, nous dit Brébeuf, y prenaient plaisir. C'était là, il faut le dire, l'unique manifestation du cannibalisme parmi eux, puisque, différents en cela des Algonquins errants, ils étaient rarement en proie à la faminet, C’est à tort qu’on attribue généralement aux Indiens une grande connaissance des simples, car leur science était bien res treinte et jamais l’Indien n’est remonté des causes aux effets, La maladie, selon lui, étant due à la sorcellerie, aux effets des maléfices et aux influences occultes, échappe à toute explication. Le docteur indien n’est qu'un magicien et ses remèdes ne sont jamais que ridicules ou révoltants. Le bain de vapeu peut compter parmi un des rares moyens curatifs raisonnables que possèdent ces peuples ; il n’était jamais
1. Brébeuf, Relation des Hurons, 1636, p. 121. — Le Mercier donne la description de scènes pareilles auxquelles il avait assisté. Les mêmes usages hideux se pratiquaient chez les Iroquois. Un exempl: des plus étranges et particuliers du cannibalisme indien existait che: une tribu du sud, les Miamis, parmi lesquels un des clans ou famille: avait le privilége et le droit exclusif de dévorer les corps des prison niers de guerre rôtis au feu. Cette monstrueuse cérémouie avait ui caractère religieux avec des observances spéciales réservées à cett
seule famille en question.— Voir Lewis Cass dans l’appendice au poëm® « Ontwa » du colonel Wheting.
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